Politique

Grèce : l’espoir européen ?

Ce dimanche 5 juillet 2015 a marqué la réussite d’un exercice démocratique de premier plan, alors que l’Union européenne a révélé toute l’étendue de sa démophobie. Mais même si le gouvernement d’Alexis Tsipras a remporté une bataille, la guerre demeure loin d’être gagnée, tant la suite s’annonce compliquée. L’occasion de revenir sur cet événement majeur qui fait trembler les élites libérales européennes.

On nous avait promis tremblements de terre, invasions de sauterelles, éclipses solaires apocalyptiques. Mais non, il n’en a rien été. Le monde ne s’est pas (encore) effondré. Pourtant, les Grecs ont choisi de refuser massivement (à plus de 60 %) le nouveau plan d’austérité proposé par la Troïka – BCE, Commission européenne et FMI – lors de la dernière réunion des ministres des Finances de l’Eurogroupe, le 25 juin, et ce, contre l’avis de tous les eurocrates. En invitant le peuple grec à se prononcer sur ce plan contraire à sa volonté politique  un  plan « très déraisonnable » et « mal fichu » selon l’économiste en chef de la banque d’investissement Natixis, Patrick Artus , le Premier ministre Alexis Tsipras a clairement dépassé les limites de l’acceptable. Sacrés Grecs qui, sous prétexte d’avoir inventé la démocratie il y a plus de deux mille cinq cents ans, veulent l’utiliser aujourd’hui ! Un affront qui a même contraint le « social-démocrate » Martin Schulz, président du Parlement européen, à demander la mise en place d’un « gouvernement technocrate » !

Si le résultat du référendum est un vrai soulagement pour ceux qui désirent une autre Europe et que le courage du peuple grec est admirable, personne ne peut à ce jour deviner la suite des événements. La seule chose que nous pouvons faire ici est de vous expliquer clairement ce qui est en train de se passer, en revenant aux sources du problème.

« Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens. » Jean-Claude Juncker

Grèce : chronique d’une tragédie contemporaine

Les dirigeants de la Commission européenne, de la BCE et du FMI n’ont absolument rien à envier à Eschyle, Sophocle et Euripide, tant l’aide à la Grèce par la fameuse Troïka tient plus de la tragédie antique que du film de super-héros contemporain. Petit rappel des faits : fin 2009, soit un an après le déclenchement de la crise mondiale, les marchés financiers commencent à s’inquiéter de l’ampleur de l’endettement public de certains pays : Portugal, Irlande, Italie, Grèce, et Espagne (délicatement surnommés les PIIGS). Les agences de notation ne tardent pas à s’en mêler et dégradent les notes de la Grèce. Les taux d’intérêt augmentent, le pays risque la cessation de paiement et la Troïka décide de l’aider en avril 2010.

Krugman-PaulUn plan de sauvetage qui a un coût : la mise en place de réformes dites structurelles – comprendre par-là de libéralisation de l’économie – afin de remettre l’économie hellène sur les bons rails. Athènes est sommée de flexibiliser son marché du travail, d’augmenter ses recettes et de diminuer ses dépenses en appliquant le célèbre consensus de Washington. Ce qui implique, en vrac : la création d’un sous-Smic pour les jeunes et les seniors, le rehaussement de l’âge de départ à la retraite, ainsi que celui de la TVA, de nouvelles taxes, la diminution des indemnités de chômage et, dorénavant, la capacité pour les entreprises de renvoyer leurs employés comme bon leur semble. Ces mesures sont évidemment loin de faire l’unanimité. Paul Krugman, prix Nobel d’économie 2008 proche des démocrates américains, plaide par exemple pour une annulation de la dette grecque et pour sa sortie de la zone euro. Mais le dogme néo-libéral est toujours le plus fort.

Malheureusement, les choses ne se passent pas comme prévu. Le PIB se replie, les recettes avec, et les dépenses stagnent. Résultat : le poids de la dette augmente. En 2011, les « socialistes » au pouvoir (le Pasok de Georgios Papandréou) sont contraints à démissionner et un gouvernement de coalition (socialistes, conservateurs et extrême-droite) est mis en place. Rien n’y fait cependant : la Troïka est obligée début 2012 de faire une première concession et la dette est restructurée (53,5% de la dette est grosso modo effacée, soit 107 milliards d’euros). Une mesure insuffisante aux yeux des électeurs, qui tentent de pénaliser les partis du système aux législatives de mai. Après un double vote qui a failli mener Syriza au pouvoir – et fait naître l’espoir chez toute la gauche radicale européenne – ce sont finalement les conservateurs de la Nouvelle démocratie et les « socialistes » du Pasok qui sont reconduits.

Quelques temps plus tard, double coup de théâtre ! Le premier a lieu en mai 2013, avec l’invalidation des travaux économiques qui avaient inspiré ces politiques. Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart admettent s’être trompés dans leurs calculs. Après correction d’une erreur dans leur tableau Excel, des experts trouvent qu’un niveau d’endettement représentant 90 % du PIB ne pénalise pas aussi significativement qu’ils le supposaient la croissance (soit non pas une moyenne en récession de -0,1 % par an, mais une croissance positive à 2,2 % par an). Plus rien ne justifie alors les politiques d’austérité imposées depuis 2010 aux peuples européens et, a fortiori, à divers pays du tiers-monde depuis bien plus longtemps. Le second coup de théâtre vient du FMI lui-même qui, dans un rapport sorti le 7 juin 2013, admet s’être trompé dans la gestion de la crise grecque. Il reconnaît avoir exigé des réformes trop dures et pense qu’une restructuration de la dette aurait dû intervenir courant 2010, soit deux ans plus tôt. Mais la Commission européenne ne veut rien entendre et son commissaire aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, estime ne rien avoir à se reprocher. En attendant, les Grecs connaissent six ans de récession – un record absolu – et un taux de chômage supérieur à 25 % de la population active. Cette persévérance dans l’erreur ressemble d’après Paul Krugman à un châtiment divin qui a pour objectif de punir le peuple hellène de ses excès. C’est dans ce contexte très difficile que Syriza accède au pouvoir, le 25 janvier 2015.

Syriza

2015 : Syriza, nouvel espoir et persistance des difficultés

TsiprasEn recueillant 36,3 % des votes et 149 des 300 sièges, la formation d’Alexis Tsipras – qui a dû s’allier avec les souverainistes de droite d’Anel pour obtenir la majorité absolue – a pour mission de mettre fin à l’austérité. Le parti, décrit comme « radical » et « anti-système », ne propose malheureusement pas de vraie rupture avec le capitalisme, le productivisme ni même avec l’euro comme monnaie à la solde du libéralisme[i] – malgré la volonté de l’aile gauche du parti. Mais inspiré par Keynes et légèrement à gauche de la social-démocratie, Syriza veut cependant rompre avec le néo-libéralisme – forme prise par le capitalisme depuis les années 1970, après le compromis keynésien des Trente Glorieuses. Et surtout, il veut rendre au peuple grec sa dignité perdue il y a de nombreuses années. C’est pour cette raison que tout socialiste authentique doit les soutenir comme « moindre mal »[ii].

« Historiquement, des dettes d’une telle ampleur ont été résorbées par l’inflation, par une restructuration ou par une combinaison des deux. » Philippe Légé, économiste atterré

Mais la bonne volonté du charismatique nouveau ministre des Finances, Yánis Varoufákis, professeur d’économie à l’université du Texas à Austin, qui se présente comme « marxiste imprévisible », voire « marxiste libertaire », se heurte vite à l’Eurogroupe dont le leader implicite est Wolfgang Schäuble, son très rigide homologue allemand. Les prédictions faites par Frédéric Lordon semblent vite se confirmer. Pour l’économiste, seuls deux choix se présentent au gouvernement hellène : « Passer sous la table ou la renverser. » Pour être plus clair, le marxo-spinoziste estime que « si Tsipras imagine qu’il pourra rester dans l’euro et obtenir davantage que des cacahuètes, il se raconte des histoires ». Sans surprise, les Grecs sont seuls face aux dix-huit autres États membres de la zone euro.

Comme l’explique l’économiste atterré Philippe Légé dans les colonnes de L’Humanité, « historiquement, des dettes d’une telle ampleur ont été résorbées par l’inflation, par une restructuration ou par une combinaison des deux. Or aujourd’hui, il n’y a pas d’inflation dans la zone euro et l’Eurogroupe a déjà admis, fin novembre 2013, que la dette grecque serait de toute façon restructurée à terme. » Mais, alors que de nombreux économistes – tels que les Nobel Joseph Stiglitz et Paul Krugman – et même le FMI reconnaissent que la restructuration de la dette était la seule solution, les ministres des Finances européens ne veulent rien entendre. Ces derniers semblent donc plus motivés par des raisons idéologiques et politiques que par des raisonnements économiques. Car le but est bel et bien d’empêcher Syriza d’appliquer le programme pour lequel il a été élu. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a d’ailleurs été très clair en affirmant dès l’arrivée au pouvoir de Tsipras : « Dire que tout va changer parce qu’il y un nouveau gouvernement à Athènes, c’est prendre ses désirs pour des réalités […] Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens. » Que les Grecs soient, avec huit plans d’austérité, le peuple qui a fait le plus d’efforts ou encore qu’Alexis Tsipras ait déjà concédé beaucoup de choses depuis son accession au pouvoir, ne pèse pas dans la balance. La seule conclusion qui s’impose est donc celle émise par l’économiste Jacques Sapir, selon lequel « l’euro n’est pas une monnaie, ni même un projet économique, mais un mode de gouvernement qui vise à imposer les règles du néo-libéralisme contre l’avis des peuples ». Ce qui a conduit le Premier ministre grec à proposer un référendum, plutôt que de se coucher et de trahir des citoyens qui le soutiennent massivement.

« La gauche radicale européenne a pour devoir de faire preuve de solidarité, pas qu’en parole, mais en acte, avec les Grecs. »

Et maintenant ?

coralie

La suite est difficilement prévisible. Le chef de l’opposition conservatrice, Antónis Samarás, a déjà démissionné, tout comme Yánis Varoufákis, dont la présence n’est plus souhaitée aux réunions de l’Eurogroupe et qui a donc préféré s’en aller avec dignité afin de ne pas gêner son Premier ministre dans les négociations à venir. Nous pouvons penser, avec Coralie Delaume qu’« il ne pourra pas y avoir de retour en arrière » et que « c’est la tenue du référendum elle-même qui représente un tournant. Elle rend caduque l’idée selon laquelle il n’existe aucun choix possible au sein de l’Union européenne ». Pour l’heure, Athènes ne veut pas abandonner l’euro. Alexis Tsipras a, dès dimanche soir, appelé à reprendre les négociations, espérant cette fois-ci bénéficier d’un rapport de force favorable. Le sort des Grecs devrait pour l’heure rester identique. Mais pour ce qui est de la suite, tout dépendra de ses « partenaires européens ». C’est du côté de Berlin que les regards sont maintenant tournés. La chancelière Angela Merkel n’a pas l’air de souhaiter un « Grexit ». Mais elle risque d’y être poussée par sa coalition. Le président fédéral du parti social-démocrate allemand (SPD), Sigmar Gabriel, actuellement ministre de l’Économie et vice-chancelier, a déjà déclaré que « les derniers ponts » entre la Grèce et l’Europe sont coupés. Si aucun mécanisme de sortie de la monnaie unique n’a été prévu, les Grecs pourraient être poussés vers la sortie par la BCE. Le 20 juillet prochain, Athènes devra rembourser à cette dernière 3,5 milliards d’euros.

En cas de non-remboursement, l’institution francfortoise pourrait suspendre ses financements d’urgence (les ELA) aux banques grecques, qui seraient alors asphyxiées. Le seul moyen de faire tourner l’économie serait alors que la banque centrale grecque se mette à imprimer des billets d’une nouvelle monnaie… Le pire des scénarios possibles de sortie de l’euro. La volonté affichée par Tsipras étant de rester dans la zone, on peut redouter que rien n’ait été prévu pour ce cas de figure. Il n’est pas certain que la Banque de Grèce, qui appartient encore au Système européen des banques centrales, soit prête à mettre en temps et en heure en circulation une nouvelle monnaie. Cette dernière pourrait s’effondrer dès sa mise en place. Quoi qu’il en soit, une forte inflation est à craindre, – les nouvelles drachmes devraient afficher des cours de 20 % à 35 % inférieur à celui de l’euro, les produits importés devenant alors beaucoup plus chers – ce qui rognerait le pouvoir d’achat des Grecs. La situation pourrait cependant s’améliorer au bout de quelques mois. Les produits Grecs ont de fortes chances de regagner à terme en compétitivité – étant relativement moins chers –, ce qui tirerait vers le haut les exportations et la production intérieure, aujourd’hui dévastée par l’euro. Dans tous les cas de figure, les Grecs redeviendraient maîtres de leur destin et pourraient se reprendre à espérer un avenir meilleur.

Le peuple grec n’a donc pas encore révolutionné l’Europe. Mais il a jeté les bases d’une contestation. Les Espagnols de Podemos sont maintenant boostés par ce résultat et, dans tout le continent, la gauche radicale a les yeux rivés sur la formation populiste. Le chemin est encore long, mais l’espoir de faire exploser cette technocratie a-démocrate qu’est l’Union européenne est plus vif que jamais. C’est la première condition pour enfin créer une Europe des peuples. En attendant, la gauche radicale européenne a pour devoir de faire preuve de solidarité, pas qu’en parole, mais en acte, avec les Grecs.

Nos Desserts :

Notes :

[i] Il est toujours bon de rappeler que, selon l’ultra-libéral français Alain Madelin, « le traité de Maastricht agit comme une assurance-vie contre le retour de l’expérience socialiste pure et dure » (discours à Chalon-sur-Saône, 4 septembre 1992).
[ii] Pour George Orwell, en politique, « il ne s’agit jamais que de choisir le moindre de deux maux ».

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