Politique

Fabien Escalona : « Syriza n’a pas prétendu entraîner la Grèce sur le chemin de la révolution socialiste »

Fabien Escalona est enseignant à Sciences Po Grenoble et collaborateur scientifique au Cevipol (Centre d’étude de la vie politique de l’Université libre de Bruxelles). Ses travaux portent sur l’évolution de la social-démocratie en Europe ainsi que sur la gauche radicale. Il a notamment publié l’essai « La social-démocratie, entre crises et mutations » à la Fondation Jean-Jaurès. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui sur les récents déboires de Syriza en Grèce et ses conséquences sur l’ensemble de la gauche radicale européenne.

Le Comptoir : Le 20 août dernier, le Premier ministre grec Aléxis Tsípras a annoncé sa démission, ainsi que la tenue de nouvelles élections législatives pour le 20 septembre prochain. Que retenir de ce premier gouvernement de gauche radicale en Europe ?

EscalonaFabien Escalona : Son ascension a créé un bouleversement inédit dans la zone euro dominée par l’alternance droite-centre-gauche. Nulle part ailleurs, le centre-gauche (le Pasok) ne s’est à ce point effondré et fragmenté, aucun parti traditionnel n’a autant perdu la maîtrise de l’alternance au sein d’un gouvernement. Cette singularité a permis l’ascension de Syriza et explique peut-être le niveau (trop élevé ?) des attentes de la gauche radicale européenne envers le gouvernement dirigé par Aléxis Tsípras qui, en l’absence de majorité absolue, a dû s’allier avec la droite nationaliste et anti-mémorandum des Grecs indépendants.

Les six mois de Syriza à la tête du gouvernement grec ont été dominés par les négociations avec les créanciers européens, et notamment l’Eurogroupe (réunion mensuelle des ministres des Finances des États membres de la zone euro, NDLR), instance supposément informelle qui n’en définit pas moins les conditions des plans d’aide aux États membres en difficulté. Quelle que soit la façon dont on enrobe la chose, ce bras de fer s’est soldé par une défaite pour Syriza dans la mesure où la logique des mémorandums précédents a été reconduite : la spirale de l’austérité, la braderie des actifs publics et la libéralisation des marchés de biens et du travail vont se poursuivre.

Pour autant, ce qu’il s’est passé pendant les tractations n’a pas compté pour rien. Même si, avec le recul, on peut considérer que la stratégie d’Aléxis Tsípras était déficiente, lui et ses négociateurs ont bien résisté. En refusant des mesures unilatérales, ils ont révélé la contradiction entre les différentes intentions portées par l’intégration européenne, publiquement et dans les instances de négociation. Ils ont introduit du “trouble” et du dissensus dans le gouvernement consensuel de l’Union européenne et de l’eurozone. On ne peut pas comprendre la persistance de la popularité de Tsípras après le référendum sans tenir compte du fait qu’aux yeux de nombreux citoyens, “lui au moins, il aura essayé”.

En raison même de sa résistance à l’intégration européenne “réellement existante”, l’action menée par Syriza a contribué à lever le voile sur la nature sociopolitique de cette dernière. On peut reprocher à Tsípras de n’avoir pas capitalisé sur la réponse au référendum populaire qu’il a lui-même convoqué début juillet. Il n’en reste pas moins qu’avec l’accord auquel les créanciers l’ont contraint une semaine plus tard, en ignorant délibérément et spectaculairement le résultat de ce référendum, les rapports de pouvoir et de domination à l’œuvre entre les pays et instances de la monnaie unique ont été révélés. C’est d’ailleurs le propre des situations de crise : ce qui était masqué ou oublié dans l’ordre social “routinier” apparaît soudain dans sa nudité et sa crudité. En l’occurrence, même des pro-européens très modérés sur le plan économique – Dominique Strauss-Kahn pour n’en citer qu’un – ont été choqués du traitement réservé à la Grèce.

« Même si, avec le recul, on peut considérer que la stratégie d’Aléxis Tsípras, était déficiente, lui et ses négociateurs ont bien résisté. »

Il est ainsi apparu nettement, comme je l’ai développé dans Mediapart, que l’eurozone est « une union hiérarchisée d’États membres dotés d’une constitution économique ordo-libérale, elle-même garantie par une banque centrale et des instances de négociation isolées de toute pression populaire, ne rechignant pas à la coercition contre les dirigeants nationaux pas assez fiables ». Par le passé, certains auteurs ont défendu qu’il était illusoire de mettre en place, à l’échelle de l’UE, un système représentatif comme dans les États-nations, mais que des mécanismes de délibération et de contrôle pouvaient assurer une vie démocratique. À une condition importante cependant : un système souple, avec des possibilités d’intégration “à la carte” . Or, le cas grec a montré qu’à l’absence de mécanismes démocratiques classiques s’ajoute en réalité une forte rigidité de l’appartenance à l’UE et à la zone euro, qui oblige soit au respect de règles inadaptées, soit à une sortie très coûteuse.

Cette mise en lumière de la nature de l’UE et de l’eurozone a également entraîné un intense débat dans la gauche radicale sur le contenu de son “alter-européisme” et son rapport à la monnaie unique. La stratégie de subversion de l’UE depuis l’intérieur ne pouvait et ne pourra être menée, au moins dans un premier temps, que par des gouvernements disposant de peu d’alliés et de peu de ressources. En somme, il faudra que ces gouvernements potentiels aient le cocktail parfait pour échapper à la défaite par les plus puissants des acteurs de l’Eurozone. Tsípras a préféré assumer une capitulation face à l’Eurogroupe pour durer au pouvoir, plutôt que d’engager son pays sur une voie – la sortie non négociée de l’euro – qui lui semblait trop dangereuse en raison de l’incertitude qu’elle charriait. Tous ceux qui prétendent ne pas vouloir assumer une telle défaite sont désormais mis au défi d’expliquer en quoi ils auraient mieux fait que Tsípras et ses négociateurs.

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Arrivée au pouvoir d’Aléxis Tsípras

L’échec de Syriza risque-t-il de tuer dans l’œuf les autres partis européens de gauche radicale, notamment Podemos ?

Leur porter un coup, certainement. Pas seulement en raison de l’échec de Syriza en tant que tel, mais aussi en raison des débats que je viens d’évoquer et qui peuvent mettre à mal l’unité de certains partis ou coalitions de partis. Par exemple, l’aile anticapitaliste de Podemos n’a pas goûté la complaisance de Pablo Iglesias envers l’accord finalement signé par Tsípras. Les alternatives au maintien dans l’eurozone – le “plan B” – développées par l’ancien ministre des Finances grec, Yanis Varoufakis, ont beaucoup moins emballé le PCF dirigé par Pierre Laurent que le PG fondé par Jean-Luc Mélenchon.

Mais que l’échec de Syriza puisse enterrer les alternatives de gauche en Europe me paraît peu probable. Même si les victoires sont concentrées géographiquement et encore modestes à l’échelle continentale, la gauche radicale progresse ces dernières années. La fortune électorale de ces formations peut encore varier, mais il ne s’agit pas de “flash partis” dont le succès ne dépendrait que d’un leader charismatique ou d’un enjeu conjecturalement important. La famille de gauche radicale qui est en train d’émerger sur les décombres de l’ancienne famille communiste traduit des conflits et des aspirations de fond. Au-delà du refus de l’austérité se dessine, de façon confuse, l’adhésion à une modernité alternative, économe de ses ressources et dirigeant ces dernières vers la lutte contre les dominations de toutes sortes. Ces aspirations sont notamment présentes chez des citoyens aux valeurs progressistes mais moins intégrés à la “société salariale” que les générations précédentes.

Dans vos travaux, vous vous êtes efforcé de montrer que la nouvelle gauche radicale européenne, à laquelle appartiennent Syriza ou Podemos, est une héritière du « moment eurocommuniste » des années 1970, mouvement qui a tenté de trouver une voie médiane entre l’extrême gauche et la social-démocratie. Les “problèmes non résolus” du mouvement, comme vous l’écrivez, notamment son rapport à l’État capitaliste, expliquent-ils les déboires de Syriza face à l’exercice du pouvoir ?

Oui. L’eurocommunisme proposait de dépasser à la fois les dérives autoritaires des stratégies léninistes et le conformisme typique de l’exercice social-démocrate du pouvoir. Plus fondamentalement, ce courant invitait la gauche à diversifier son combat pour l’émancipation sur tous les plans – économique, bureaucratique, sexuel, technologique – et à ne pas l’enfermer dans le cadre national-étatique, dans la mesure où celui-ci, quoique traversé de contradictions, reproduisait structurellement les rapports sociaux capitalistes. Toutes ces réflexions sont encore utiles à la gauche radicale contemporaine pour formuler un projet plus ambitieux que celui de singer la social-démocratie dans sa phase keynésienne, qui n’a pas évolué pour rien vers le social-liberalisme. Toutefois, la stratégie face à l’État capitaliste faisait l’objet d’âpres débats à l’époque, notamment avec les courants trotskystes. Daniel Bensaïd (Ligue communiste révolutionnaire) reprochait par exemple à la stratégie eurocommuniste de « flotter au fil des improvisations », au risque de reproduire des erreurs aussi tragiques que celles des sociaux-démocrates autrichiens de l’entre-deux-guerres, ou des socialistes chiliens sous Salvador Allende.

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Nous ne sommes certes plus dans le même univers de références et d’objectifs stratégiques. Syriza n’a pas prétendu entraîner la Grèce sur le chemin de la révolution socialiste. Toutefois, le parti a bien défendu une logique antagonique au “complexe d’autorité” formé par l’UE et ses États membres, dont les chaînes de décision se déploient sur les échelles nationale, communautaire et globale. La gauche radicale contemporaine est ainsi confrontée à un type d’État capitaliste en mutation depuis les années 1970, et qui constitue un terrain stratégique peut-être encore plus compliqué à combattre qu’il y a quarante ans. L’un des théoriciens de l’eurocommunisme de gauche, le chercheur grec Nikos Poulantzas, avait nettement perçu sa tendance autoritaire mais moins nettement son évolution “post-nationale”. Dans ce cadre, même l’atteinte d’objectifs modestes, qui auraient été qualifiés de “sociaux-démocrates” il y a trente ou quarante ans, implique une bataille intense et surtout une préparation stratégique qui fait défaut à toutes les gauches. La dichotomie national/supranational rend assez peu compte des résistances institutionnelles à affronter pour promouvoir une alternative au néolibéralisme et demande un effort considérable d’appréhension intellectuelle ainsi que de recherche de solutions concrètes. Bien que la constitution et les ressources des niveaux de gouvernement soient restées circonscrites à celles de l’État-nation classique, les demandes démocratiques et égalitaires se heurtent à un enchevêtrement d’acteurs et de règles coupés d’un peuple théoriquement souverain.

« La gauche radicale contemporaine est ainsi confrontée à un type d’État capitaliste en mutation depuis les années 1970, et qui constitue un terrain stratégique peut-être encore plus compliqué à combattre qu’il y a quarante ans. »

Lors d’un discours en 1992, le très libéral Alain Madelin expliquait que « le traité de Maastricht agit comme une assurance-vie contre le retour à l’expérience socialiste pure et dure ». L’expérience Syriza a-t-elle confirmé cette analyse ?

En l’occurrence, même si certains ont joué à se faire peur, le programme de Syriza ne revenait aucunement à tenter une “expérience socialiste pure et dure”. Il s’agissait essentiellement de restructurer une dette insoutenable et de relancer un programme d’investissement pour éviter une contraction économique supplémentaire et la marginalisation durable d’un quart de la population active. Cela dit, la résonance de la citation de Madelin n’en est que plus cruelle pour les gauches “anti-austérité”. En plus de rapports de force défavorables, plusieurs verrous institutionnels agissent en effet pour interdire toute politique économique alternative, même modérée et soutenue par de nombreux économistes n’ayant rien de socialiste. Aux règles de Maastricht se sont ajoutées toutes celles décidées depuis la crise des dettes souveraines, qui renforcent les réponses pro-cycliques et l’immixtion de la Commission dans la définition des budgets nationaux. Évidemment, sans ces contraintes européennes, les marchés de capitaux et les institutions internationales disposeraient quand même de forts moyens de coercition contre une “expérience socialiste”.

« Les États membres ont eux-mêmes contribué à leur dépossession de certaines compétences, et la dégradation démocratique des régimes représentatifs relève de causes irréductibles à la seule intégration européenne. »

De Jean-Claude Juncker, pour qui, « il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens », à la signature du mémorandum malgré le “non” au référendum, la crise grecque semble avoir révélé le caractère non démocratique de l’Union européenne. Dans ces conditions, pouvons-nous dire, comme Frédéric Lordon, que « le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » ?

Il s’agissait, pour Lordon, d’opposer la souveraineté populaire à la souveraineté nationale, cette dernière pouvant être accaparée par une oligarchie dirigeante plutôt que par une communauté de citoyens. De ce point de vue, il est clair que s’insurger contre le caractère non démocratique de l’UE et s’allier avec des souverainistes de droite eux-mêmes pas très démocrates n’est guère conséquent. Les États membres ont eux-mêmes contribué à la dépossession de certaines de leurs compétences, et la dégradation démocratique des régimes représentatifs relève de causes irréductibles à la seule intégration européenne.

Cornelius-CastoriadisEn ce sens, la notion de souveraineté populaire – dont la défense n’est pas uniquement liée au cadre national mais concerne tous les espaces de vie collective, y compris celui de l’entreprise – peut être rapprochée de la revendication d’une “démocratie radicale” d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (ayant notamment inspiré les leaders de Podemos). La démocratie radicale est ainsi l’autre nom de l’idéal républicain et socialiste d’“auto-gouvernement de citoyens associés”, ou encore de la logique d’autonomie célébrée en son temps par Cornélius Castoriadis (voir notre article sur Socialisme ou barbarie, NDLR). Au-delà de leurs différences, ces notions partagent le fait de ne pas dépendre d’un cadre territorial et institutionnel unique, “fétichisé”.

Pour certains, la crise grecque serait la preuve que la question de la souveraineté est la plus importante. Cette analyse justifierait-elle un rapprochement entre gauche radicale et droite souverainiste ?

Ma précédente réponse suggère au contraire que la conception qu’on se fait de la souveraineté peut éloigner autant que rapprocher. Pour que ce rapprochement ait un sens, il faudrait que ce qui rassemble le camp “souverainiste” contre le camp “européiste” soit plus fort que les différences en son sein. Or, rien n’est moins évident. Dans la mesure où la gauche radicale fait l’analyse que l’évolution du capitalisme mine la démocratie, en quoi est-il pertinent pour elle de s’allier avec un courant qui prétend tout au plus protéger les entreprises françaises de la concurrence étrangère ?

On peut toujours répondre qu’il s’agit d’une alliance tactique, mais là encore je suis sceptique. D’abord, une sortie de l’euro, si elle avait pour objectif d’être compétitive, se ferait-elle vraiment de la même manière que si elle avait pour but de faire échapper la majorité sociale à l’austérité ? Ensuite, cet aspect tactique peut-il vraiment s’accommoder de différences idéologiques, concernant notamment le rapport à l’immigration et au multiculturalisme ? Pour en rester au cas français et sans même parler du FN, Nicolas Dupont-Aignan a, par exemple, évoqué la « colonisation démographique et culturelle » de la France devant Jean-Pierre Chevènement. Malgré son envie de parler aux “républicains des deux rives”, ce dernier n’a jamais utilisé un tel vocabulaire et expliquait – même à l’époque où il dirigeait le Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes (Ceres) – que la gauche avait pour « tâche essentielle et permanente [de combattre] le racisme latent chez les petits Blancs, en liant aux luttes nationales celles des travailleurs immigrés, en faisant aimer aux Blancs plus que leur pâle couleur, la brune, la noire ou la dorée, riches de soleil, d’histoire et d’avenir ». Enfin, la pertinence électorale d’un tel rapprochement est discutable. Outre la confusion qu’il créerait chez bien des électeurs, on a de la peine à identifier quelles forces seraient concernées. Dans le cas français, si l’on admet que le FN est encore trop sulfureux pour faire partie d’une telle coalition, qui reste-t-il à droite ? Debout la France ? Le parti a obtenu 0,6% aux élections législatives de 2012…

Pour le dire autrement, il y a différents motifs de s’opposer à l’intégration européenne : parce qu’on est hostile à son principe, parce qu’on est hostile à l’architecture institutionnelle édifiée au nom de ce principe, et/ou parce qu’on rejette les politiques publiques qui y sont élaborées. En plus de cela, les oppositions à l’intégration européenne sur ces trois terrains peuvent être associées à des projets positifs n’ayant rien à voir les uns avec les autres. Autant de raisons qui rendent difficile une mise en opposition uniquement binaire entre pro et anti-UE.

Grèce

L’extrême droite européenne, et notamment française, peut-elle tirer parti de l’échec de Syriza en se faisant passer pour la seule famille politique pouvant changer les choses et défendre les classes populaires ?

Elle n’a pas attendu cet échec pour s’installer dans le paysage politique en misant sur cette image, parfois à de très hauts niveaux comme dans le cas français. L’évocation de l’impuissance de Syriza sera peut-être une arme rhétorique de plus, mais pas forcément très puissante : certains pans de la gauche radicale commencent déjà à se désolidariser du choix de Tsípras, et les partis de la droite radicale ou extrême grecque n’ont ni un bilan ni une image très flatteurs.

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