Société

Karine Mauvilly : « L’école devient un objet économique »

Il semble aujourd’hui impossible de refuser le numérique, perçu par le plus grand nombre comme un “progrès” inéluctable. Pourtant, Philippe Bihouix, ingénieur centralien, et Karine Mauvilly, historienne et juriste de formation, osent s’attaquer au tout-numérique à l’école, lieu où se prépare l’avenir de notre société, dans un essai décapant, intitulé « Le désastre de l’école numérique : Plaidoyer pour une école sans écrans » (Seuil). Tous deux parents et passés par l’enseignement, les auteurs expliquent pourquoi, loin de résoudre les problèmes aujourd’hui rencontrés par l’école – notamment la reproduction des inégalités –, le numérique pourrait représenter un danger sociétal. Nous avons ainsi décidé de rencontrer Karine Mauvilly pour avoir plus de précisions sur ce livre que nous vous recommandons.

Le Comptoir : Vous venez d’écrire un Plaidoyer pour une école sans écran. Le numérique est-il le premier danger qui guette l’école aujourd’hui ?

couv-ecoleKarine Mauvilly : Non, ce serait réducteur de dire ça. Les problèmes de l’école ne sont pas nés avec le numérique. L’école est traversée par de nombreux débats depuis des années. Les méthodes d’apprentissage sont remises en cause. Le numérique n’est donc évidemment pas à l’origine de tous les maux de l’école. Mais, si nous avons écrit ce livre aujourd’hui, c’est que nous estimons qu’il y a également une urgence de ce côté-là. Le grand plan numérique pour l’école, lancé par François Hollande en 2014, prend vraiment effet cette année à grande échelle et touche beaucoup de collèges.

Vous montrez dans votre livre que l’introduction du numérique à l’école n’est pas nouvelle et a débuté il y a plusieurs décennies. Pourtant, le succès escompté n’a jamais été au rendez-vous. Pourquoi un tel entêtement de la part des gouvernements successifs ? Pourquoi continuons-nous de croire que le numérique sauvera l’école ?

Les gouvernants se sont successivement emparés de la lanterne magique au début du XXe siècle, de la radio, puis de la télé, afin d’en faire des plans pour l’école. La particularité de la technologie, c’est qu’elle permet de mettre des chiffres précis derrière des plans d’action comme “100 000 ordinateurs pour l’école” ou d’équiper chaque élève d’une tablette en datant précisément. Ça permet aux gouvernants de ne pas rester inactifs quant aux problèmes de l’école et de faire de l’affichage. C’est en partie comme cela qu’on peut expliquer la fascination des hommes politiques pour les technologies.

Il y a plus largement la volonté de ne pas être en retard sur un monde qui bouge soi-disant en permanence. C’est un phénomène largement analysé par plusieurs penseurs, notamment par Jean-Claude Michéa. Le numérique capte intégralement la notion d’innovation. Derrière tout cela, il y a l’idée que nous devons suivre le progrès.

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Justement, est-il encore possible de s’opposer au numérique ? Ne sommes-nous pas au cœur d’une mutation profonde et irréversible de nos sociétés ?

Non, parler d’irréversibilité, c’est accepter le fait accompli. Nous estimons que nous ne sommes pas impuissants face aux machines, elles n’agissent pas seules. Derrière elles, il y a des intérêts économiques et géographiques. La Silicon Valley représente un énorme poids économique. Elle va bientôt ponctionner 20 % des réservations d’hôtels dans le monde et maintenant, elle aimerait s’immiscer derrière chaque acte pédagogique. Nous pouvons réagir. C’est une question d’envie et de volonté politique. À l’école, il y a un champ d’action possible parce que les professeurs et les parents ont encore la main. Ils peuvent encore le refuser.

« [L’école] est endroit qui doit protéger d’un certain nombre d’influences. »

Peut-on vraiment rejeter en bloc le numérique à l’école ? N’y a-t-il pas de bonnes choses à sauver, comme les Espaces numériques de travail (ENT), qui permettent aux parents de mieux suivre leurs élèves ?

Un professeur du collège de Tinténiac, au nord de Rennes, dispense son cours à des élèves. On espère que ceci ne deviendra pas une image d'archive. © AFP/Damien Meyer

Un professeur du collège de Tinténiac, au nord de Rennes, dispense son cours à des élèves. On espère que ceci ne deviendra pas une image d’archive.
© AFP/Damien Meyer

S’il y a quelque chose à ne pas sauver, ce sont bien les ENT. Cet outil représente la mort de la relation parents-professeurs. Dans ces Espaces numériques de travail, les enseignants doivent mettre des documents, communiquer avec les parents, rentrer les notes des élèves, etc. En numérisant la relation entre les professeurs et les parents, on la détruit. C’est comme dans les bibliothèques, quand on remplace un bibliothécaire par un automate, on n’a plus de relation avec le lecteur. Les ENT sont des interfaces entre deux groupes humains qui communiquaient auparavant. Ils ne communiquaient peut-être pas suffisamment, ce qu’il est possible d’améliorer sans supprimer la relation même.

Pour répondre à votre question, il ne s’agit pas de rejeter en bloc le numérique. Mais il s’agit de se demander à quel âge il est opportun de l’introduire à l’école. Pour de nombreuses raisons, nous estimons que ce n’est indiqué ni en maternelle, ni en primaire, ni au collège. Peut-être qu’à partir du lycée, c’est-à-dire à 15 ans, il serait intéressant d’introduire une vraie matière numérique. Dans ce cas-là, il s’agit de distinguer “apprendre le numérique” et “apprendre avec le numérique”. “Apprendre à” et “apprendre avec”, ce n’est pas pareil. Il est, par exemple, possible d’étudier le macro-système numérique, en analysant les antennes-relais, les câbles ou les data centers sans avoir besoin d’ordinateur. On peut alors voir les choses de manière pratique ou apprendre un peu à coder.

Vous parlez du numérique comme d’un « désastre écologique ». Vous évoquez les inquiétudes sanitaires, le danger sociétal et les conséquences sociales néfastes liés à celui-ci. Pourquoi ne pas s’attaquer alors au numérique dans sa globalité et à l’échelle de la société ?

Parce que cette remise en cause globale a déjà été faite par des auteurs, comme Cédric Biagini (L’emprise numérique : comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’échappée, 2012). Ce n’est qu’un exemple, mais il y a beaucoup d’autres auteurs qui s’y intéressent. Il y a notamment Evgeny Morozov (Le mirage numérique: pour une politique du Big Data, Les Prairies ordinaires, 2015) au niveau international.

J’ai été enseignante et j’ai ainsi l’expérience du numérique en classe. Le sujet du numérique scolaire et ses dangers implicites n’est pas toujours connu. D’autre part, nous ne rejetons pas le numérique par principe. Il a sans doute des applications intéressantes pour les adultes. Nous disons simplement que les enfants sont un public particulier, avec un cerveau dont le développement n’est pas terminé et un psychisme spécifique. Nous ne parlons pas du même public. Nous ne remettons donc pas globalement en cause le numérique, mais le numérique appliqué à l’école.

Dans votre conclusion, vous expliquez qu’il faut faire de l’école un lieu protégé des techniques et de l’économie. Pourquoi cette idée n’apparaît-elle pas comme naturelle à nos gouvernements, quand la laïcité – c’est-à-dire le fait de vouloir faire de l’école un lieu protégé des religions – semble aller de soi ?

C’est une très bonne question. Nous estimons que la définition du mot “école” relève de la notion de “sanctuaire”. L’école n’est justement pas la société. C’est l’endroit où les parents choisissent de confier leurs enfants pour la journée. Ils savent que c’est un lieu fermé. Si l’école était ouverte, ils n’y mettraient pas leurs enfants. C’est un endroit qui doit protéger d’un certain nombre d’influences. Il y a cette notion de sanctuaire qui est, comme vous le dites, appliquée pour la laïcité, mais qui ne semble pas jouer pour l’économie ou la société du divertissement. Au contraire, l’Éducation nationale se laisse charmer par les boniments de Microsoft, qui a, par la voix de son PDG, proposé de faire tomber les murs de l’école. Mais sans murs, il n’y a plus d’école. Il y a un vrai danger sociétal à exposer les enfants au monde adulte à un âge non approprié.

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et Alain Crozier, président de Microsoft France © MENESR/Philippe Devernay

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et Alain Crozier, président de Microsoft France

Voyez-vous l’école numérique comme un élément de renforcement de l’emprise du capitalisme dans notre vie ? Une école sans écran pourrait-elle jeter les bases d’une société décroissante ?

Il est clair qu’aujourd’hui l’éducation, l’information et le divertissement sont les nouveaux relais de croissance de l’économie. Ce sont sur ces secteurs que les multinationales jettent leur dévolu pour faire du profit. L’école est une nouvelle cible clairement identifiée des sociétés de l’informatique. En ce sens, elle devient un objet économique, alors qu’elle était restée vaguement en dehors de ce champ jusque-là. C’est aux gouvernants de le refuser et de mettre en place des garde-fous.

Une école sans écran pourrait-elle être la base d’une société décroissante ? On peut très bien avoir une école sans écran dans une société qui continue d’accepter la croissance. Nous pouvons également en faire un élément d’une société qui commence à vivre de manière décroissante. Il n’y a pas forcément de lien.

Vous évoquez la discorde entre “pédagogistes” et partisans d’une “école républicaine”, sans vraiment prendre parti. De quel côté vous situez-vous dans ce débat ?

© La Décroissance

© La Décroissance

Nous n’avons pas l’intention de prendre position dans ce débat, car nous estimons que la question numérique le transcende. Dans notre dernière partie, où nous rendons compte d’un florilège d’alternatives, nous évoquons à la fois des possibilités d’inspiration pédagogue, qui tournent autour de la participation de l’enfant ou son bien-être, et d’autres qui sont plus d’inspiration républicaine, comme le retour de l’uniforme pour créer une certaine unité entre les enfants. Nous souhaitons nous inspirer de différentes choses, car nous estimons qu’il y a beaucoup de bonnes volontés dans le désir de réformer l’école. Il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les mauvais.

Parmi les solutions que vous évoquez, il y a celle qui propose d’équilibrer disciplines académiques, artistiques et manuelles. Est-ce vraiment possible dans le cadre du collège unique ?

C’est vrai que le rééquilibrage entre enseignements manuels, artistiques et intellectuels nous semble être une bonne piste. À l’heure actuelle, il n’y a quasiment que des matières intellectuelles au collège, ce qui met beaucoup d’enfants en difficulté. Nous pensons que nous devons conserver le collège unique – c’est-à-dire tous les enfants dans la même structure physique jusqu’à 15 ans – tout en l’aménageant et en le transformant en un collège à options. C’est ce qui se pratique aux Pays-Bas par exemple. Les enfants pourraient choisir chaque année une majeure, comme on dit à l’université [anglo-saxonne, NDLR], orientée par exemple vers la science, vers la nature – celle-ci étant aujourd’hui totalement absente de l’école –, ou vers le sport. Peut-être que ce genre de collège à options permettrait à chacun de se réaliser dans son domaine sans être orienté trop tôt. Aujourd’hui, on a l’impression que seules deux possibilités  existent : soit tous devraient faire la même chose jusqu’à 15 ans, soit il faudrait rétablir l’orientation à 12 ans. Mais non. Il y a peut-être un juste milieu entre les deux.

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2 réponses »

  1. Le numérique est en effet une plaie pour l’école. Tous les arguments présentés dans cet entretien sont justes et cela fait du bien de les lire. Peut-être faudrait-il y ajouter le lien flagrant qui se tisse dans ce domaine entre les idéologies pédagogiste et néolibérale dont l’ennemi commun demeure l’école comme lieu de transmission de savoirs.
    N’en déplaise aux idolâtres de la technique, aux thuriféraires du numérique, aux adorateurs des écrans, aux sectateurs de Microsoft et des GAFA, aux pédagogos illuminés et aux néolibéraux cupides, la vocation de l’école, c’est d’instruire. Parce que c’est ainsi et seulement ainsi que l’on institue des individus libres (je me permets, bien immodestement, de renvoyer à cet article où je l’écris plus longuement : https://cincivox.wordpress.com/2016/01/11/la-vocation-de-lecole/ ).

    Cincinnatus

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