Société

Jean-François Veilleux : « Les États-nations sont le cadre essentiel de la défense des droits des peuples »

Jean-François Veilleux est un indépendantiste québécois de trente-deux ans. Passionné par sa terre natale, Nietzsche et la musique heavy metal, ses amours prennent forme dans l’exercice de la batterie, les études et un engagement politique qui s’exprime notamment à travers diverses chroniques dans des journaux et blogs. Nous avons posé quelques questions à cet étudiant pluridisciplinaire qui nous parle à la fois d’indépendantisme québécois, des hommes politiques et des arts de son pays, mais aussi de la musique, dans laquelle il voit un vecteur social essentiel.

Le Comptoir : Tu as écrit une thèse sur le heavy metal, tu joues dans plusieurs groupes de musique, tu vis un engagement politique intense, tu tiens un blog régulièrement, tu donnes des cours sur l’histoire du Québec à la fac… Un véritable bourreau de travail ! Qu’est-ce qui a fait naître tes idéaux politiques et philosophiques, et cette volonté de toujours te surpasser ?

jf-veilleux-2016-credit-photo-mathieu-plante-du-zone-campusJean-François Veilleux : Dès mon adolescence, quelques films ont réveillé la fibre patriotique en moi. Je pense notamment à Braveheart (Cœur Vaillant au Québec) de Mel Gibson en 1995 ainsi que la trilogie Matrix à partir de 1999, qui ont entrouvert ce désir philosophique de déployer la Vérité et de libérer les esprits. En tant qu’athée, je considère que nous n’avons qu’une seule vie à vivre et qu’il faut tout tenter pour laisser sa trace dans l’histoire, et que chaque individu a le devoir de transformer le monde, en mieux.

Ensuite, l’échec du Parti québécois (PQ) [parti indépendantiste québécois, NDLR] puis, l’arrivée au pouvoir du Parti libéral du Québec (PLQ) en 2003, alors que je venais tout juste d’avoir 18 ans – et donc le droit de vote – ont stimulé en moi ce désir de m’impliquer politiquement, de comprendre les rouages de la société québécoise et d’activer mon engagement citoyen. Il était inconcevable que cette défaite électorale au profit de (néo)libéraux ultra-fédéralistes scelle le sort de ma nation. Nous étions en mode résistance. Impossible d’aimer sa patrie sans l’aider à assurer son avenir. Le nationalisme vient avec l’engagement.

En 2005, alors que j’étais étudiant en musique au Cégep de Drummondville, une grève étudiante a éclaté. C’est celle qui a vu l’émergence du “carré rouge” comme symbole contre l’endettement étudiant. Ces protestations sont venues compléter mon désir de militer pour un avenir meilleur, autant pour le système d’éducation québécois – l’accessibilité et le partage illimité puis gratuit du savoir – que pour la liberté politique de l’État québécois, avortée lors du match nul du référendum de 1995 (j’avais seulement 11 ans).

falardeauEnfin, la filmographie de Pierre Falardeau (1946-2009) a terminé de parfaire mon éducation politique et m’a ouvert les yeux sur la pertinence du grand combat national pour la survie du Canada français.

Finalement, ma formation universitaire en philosophie (2008-2015), depuis laquelle Nietzsche résonnera à jamais dans ma conscience, puis en histoire (2011 à nos jours) à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), ainsi que mon militantisme partisan, n’ont fait que renforcer mon désir de collaborer à l’effort de libération intellectuelle et politique de mon seul pays légitime, le Québec. Soulignons au passage que je suis un universitaire de première génération, fils unique de parents ouvriers et techniciens.

En France, l’écrasante majorité des partis politiques est acquise à l’Union européenne et à sa politique néo-libérale austéritaire. À ce jour, le mot “souverainisme” reste dans ces instances difficilement prononçable, parce que le concept est rattaché dans les esprits au Front national, parti d’extrême-droite qui se revendique du « souverainisme intégral ». Cependant, à gauche de l’échiquier politique, certaines personnalités comme Jean-Luc Mélenchon entament des tentatives pour briser ce monopole idéologique et refonder un véritable “souverainisme de gauche”. Au Québec, de l’eau a coulé sous les ponts depuis la création du Parti québécois en 1968. Où en est l’idée souverainiste ? Quel est le positionnement actuel du PQ vis à vis du Canada ?

Tout d’abord, il faut préciser que la notion de souverainisme n’a pas du tout la même occurrence que celle utilisée en France. Bien loin de l’appui au monarchisme, l’idée de séparation du Québec a germé dans les consciences après la conquête britannique de notre territoire en 1759, lors de la Guerre de Sept ans. Puis, cette idée s’est ancrée dans les revendications de nos patriotes républicains lors des révoltes de 1837-1838 et enfin, elle s’est incarnée au XXe siècle dans des figures telles que Lionel Groulx, André Laurendeau, Marcel Chaput, Pierre Bourgault ainsi que René Lévesque. Ce dernier a d’ailleurs claqué la porte du PLQ dans les années 1960 pour fonder une coalition d’indépendantistes qui deviendra en 1968 le PQ.

Depuis l’échec du premier référendum sur la “souveraineté-association” en mai 1980 (40% de oui), puis en octobre 1995 (49.6% de oui), le mouvement dit séparatiste s’est endormi, le PQ inclus, assommé par la propagande du gouvernement fédéral (promettant en 1980 une réforme du fédéralisme qui n’est jamais venue) et s’enfermant dans une déprime sociale post-référendaire. Mais, depuis 2008 et le détournement par les fédéralistes du 400e anniversaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain, le mouvement indépendantiste a décidé de sortir des partis politiques pour s’activer dans la société civile afin de faire passer son message, comme la Catalogne en ce moment.

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D’ailleurs, le OUI Québec (Organisations unies pour l’indépendance du Québec), anciennement connu sous le nom de Conseil de la souveraineté, s’est constitué récemment. Il rassemble actuellement une trentaine d’organisations qui ont à cœur le passé et l’avenir de la nation québécoise.

Chez-nous, il n’y a pas vraiment d’extrême droite, et encore moins d’extrême gauche – il n’y a jamais vraiment eu de parti communiste actif ou ayant une quelconque force politique. L’axe fédéralisme contre souverainisme, qui mobilise la question nationale au Québec et au Canada depuis 50 ans, est toujours d’actualité, quoique les médias tendent à le faire disparaître au profit de l’axe politique gauche contre droite.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le mouvement souverainiste actuel, désormais dit indépendantiste (un terme moins ambigu et surtout à connotation beaucoup plus positive que “séparatiste”) est en totale restructuration. Outre le PQ, deux autres partis politiques indépendantistes divisent le vote depuis dix ans : Option nationale (l’indépendance avant tout), Québec solidaire (la gauche avant l’indépendance). On accuse les premiers d’êtres des radicaux purs et durs – des “caribous” –, et les seconds d’être trop idéalistes. Quoique ces partis soient assez marginaux, le PQ tente d’encourager la convergence indépendantiste vers une sorte de coalition électorale qui permettra, nous l’espérons, de déloger le PLQ lors des prochaines élections provinciales du 1er octobre 2018. À cette bisbille entre souverainistes s’est ajoutée récemment la Coalition avenir Québec (CAQ), plutôt à droite, qui préfère tenter une énième fois de réformer le cadre fédéral tout en affirmant un nationalisme identitaire.

carte_administrative_du_canadaTu parles des mesures d’austérité, dont « les impacts sont moralement inacceptables » disait le grand penseur Normand Baillargeon, voilà un paradoxe de notre politique canadienne. À Ottawa, le parti libéral fédéral de Trudeau fils a choisi de d’investir dans les infrastructures en créant des déficits et de relancer ainsi l’économie – ce que défend le FMI et plusieurs grandes organisations internationales. Au Québec, le parti libéral provincial de Couillard fait exactement le contraire et mène depuis son élection en avril 2014 – et cela sans jamais en avoir parlé au peuple pendant la campagne – une terrible campagne de rigueur budgétaire : démantèlement du modèle québécois, hausse des prix en garderie, fermeture des forums jeunesse et des centres de développement locaux en région, refus d’augmenter le salaire minimum à 15$/h, coupes récurrentes dans l’éducation et dans les services de francisation des immigrants, fermeture d’ambassades québécoises à l’étranger, alouette ! Tout cela pour quoi ? Seulement pour permettre des baisses d’impôts et avoir des faveurs électorales. On commence à les connaître ces libéraux provincialistes, ils ont été au pouvoir 13 ans sur les 15 dernières années…

En d’autres mots, l’élection d’octobre 2018 est celle de la dernière chance pour le PQ. S’il échoue à créer la convergence, un nouveau paradigme se mettra sans doute en place, plus affirmatif et plus radical. La division entre indépendantistes (mous, modérés et pressés) et nationalistes (progressistes ou conservateurs) permet au PLQ de se maintenir au pouvoir jusqu’à présent, appuyé par une immigration massive qu’il est légitime de questionner. Le Québec peinant à franciser 50% de ses immigrants, le bateau prend l’eau.

« La liberté ne sera jamais un projet dépassé ou périmé. »

On a l’étrange impression qu’au moment où il n’y a plus de doute sur l’existence du Québec comme nation, la question de la souveraineté n’est plus à l’ordre du jour. Est-ce devenu un sujet tabou au Québec aussi ?

Effectivement, en novembre 2006, le gouvernement de Stephen Harper, chef du Parti progressiste-conservateur (PCC) et ancien premier ministre du Canada, avait bel et bien reconnu dans une motion symbolique l’existence de la nation québécoise mais, selon la formule, « dans un Canada uni »

quebecDe plus, il faut souligner que, depuis le rapatriement unilatéral de la constitution canadienne, que tous les gouvernements du Québec ont refusé de signer depuis 1982 (tant fédéralistes que souverainistes), l’impasse demeure. Le Québec est une “province” du Canada, mais n’a jamais signé le contrat social.

La souveraineté du Québec n’est pas particulièrement un tabou au véritable sens du mot, ce n’est pas une chose cachée. En effet, dans les différents sondages, il y a toujours entre 35 et 45% des gens au Québec qui seraient en faveur d’un troisième référendum sur l’indépendance du Québec.

Alors que le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, hurle sur toutes les tribunes que la souveraineté est un projet dépassé, appartenant à une seule génération voire à un autre siècle, il est impératif de rappeler certains faits. Comme le disait Pierre Falardeau, la liberté – qui n’est pas qu’une marque de yogourt – ne sera jamais un projet dépassé ou périmé. « Tant que l’indépendance n’est pas faite, elle reste à faire » affirmait aussi le poète Gaston Miron. Il reste maintenant un travail nécessaire de pédagogie à faire pour permettre au projet indépendantiste d’accoucher enfin du premier pays francophone en Amérique.

Avec la victoire des libéraux à Ottawa en octobre 2015 et la popularité du Premier ministre Justin Trudeau, on a l’impression que le progressisme dont était porteur le souverainisme québécois n’a plus d’espace. Ne risque-t-il pas alors de rompre avec sa tradition et de devenir un mouvement conservateur ?

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Voilà une bonne partie du problème. Dans les cinquante dernières années, voire depuis un siècle, le Québec a élu des Québécois à la tête du Canada, pensant chaque fois qu’on serait bien représentés. Or, à chaque fois que le Québec a été proche de l’indépendance, qui s’est mis sur sa route ? Des premiers ministres canadiens d’origine québécoise ! Pour la plupart, outre Bryan Mulroney, ils se sont acharnés à diminuer constamment l’influence du Québec, auparavant considéré comme l’un des deux fondateurs du Canada, et désormais une simple province sur dix. Rappelons aussi que le mot “province”, d’usage romain, vient du latin “pro vinci” et veut dire “pour les vaincus” !

Cette idée a été notamment développée par Trudeau père, au pouvoir entre 1968 et 1988 environ avec le Parti libéral du Canada (PLC), qui a été le premier à faire du Canada un pays à vocation multiculturelle afin de nier en particulier la spécificité québécoise (franco-canadienne). Ainsi, l’affirmation de la première dynastie canadienne avec l’élection de Trudeau fils rappelle ces faits.

D’autre part, le règne de “Monsieur selfie” (Trudeau fils) doit être mis en relation avec la notion dangereuse de “politique-spectacle”. Il suffit de regarder le documentaire God save Justin Trudeau (2015) pour s’apercevoir que l’apparence a depuis longtemps remplacé la substance.

Il faut quand même avouer qu’après neuf ans de règne tyrannique de Stephen Harper, qui a tenté de faire reculer le Canada de cinquante ans en arrière (notamment en reniant la signature au protocole de Kyoto et en apportant un soutien inconditionnel à Israël), c’était assez facile de faire mieux en matière de progressisme au niveau fédéral. J’appuie d’ailleurs chaleureusement Trudeau fils pour son projet de réconciliation avec les peuples autochtones, sa volonté de réformer le mode de scrutin ainsi que son désir de légaliser la marijuana au printemps 2017. Toutefois, le controversé projet d’oléoduc Énergie-Est, qu’on tente d’enfoncer dans la gorge des Québécois au nom de l’unité nationale canadienne va cristalliser toute l’attention lors de nos prochaines élections.

Aussi, tu as bien raison de souligner que le nationalisme et l’indépendantisme québécois se sont développés dans les années 1960, essentiellement autour de la notion de progressisme, avec la croyance que le projet de société va de pair avec l’indépendance, que l’un ne va pas sans l’autre. Si le mouvement souverainiste doit garder vivante la mémoire et l’héritage de la Nouvelle-France, il ne doit pas tomber dans le piège du conservatisme à outrance et dans la xénophobie. Ce changement de paradigme est encore en construction et tend à se mettre en place ces dernières années : les indépendantistes n’ont pas le monopole du progressisme, autant que le PQ n’a pas le monopole de l’indépendance. Toutefois, l’ancien premier ministre du Québec, Bernard Landry, l’a bien exprimé dans une excellente formule qui doit orienter notre mouvement : « l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite, elle est en avant ».

Quelles pourraient être, selon toi, les conditions optimales d’un souverainisme au XXIe siècle ? Tu es par exemple très sensible à la question écologique.

C’est une excellente question ! D’abord, il faudrait réussir à imposer la réforme du mode de scrutin vers un système proportionnel mixte ou l’équivalent, tout en favorisant l’implication citoyenne à la démocratie dite participative. L’important n’est pas seulement d’élire un parti indépendantiste au pouvoir de l’État québécois, mais bien d’élire des députés indépendantistes et convaincus.

quebec-independenceEn ce sens, il faut absolument établir un plan à court terme pour préparer la prochaine élection – dans exactement deux ans presque jour pour jour – c’est-à-dire la possibilité de procéder à des primaires entre les différents partis souverainistes (PQ, ON, QS) afin de choisir un seul candidat qui représentera l’option indépendantiste dans chaque comté ou circonscription. Misons sur le consensus!

S’inspirer d’une feuille de route commune et multipartite (tant à gauche qu’à droite), comme en Catalogne, permettrait à notre mouvement d’aller chercher des appuis massifs tant politiques que civils, essentiels à la réussite de notre projet. Une sorte de “coalition électorale”, plutôt que la fusion des partis politiques existants, est, selon moi, l’une de ces conditions optimales pour la suite des choses.

Autrement, j’insiste sur trois autres conditions qui pourront permettre la pérennité du mouvement indépendantiste à long terme et nous mener à la victoire : (1) recentrer le projet souverainiste sur la souveraineté populaire soit l’idée d’une Assemblée constituante citoyenne afin de doter le Québec d’une constitution nationale, véritable colonne vertébrale de toute société démocratique ; (2) miser sur les combats écologiques, notamment la lutte contre l’oléoduc pour transporter le pétrole sale albertain, afin d’opposer les projets canadiens aux valeurs du Québec (80% de son énergie est hydroélectrique) ; (3) revenir à l’essence du projet souverainiste soit la protection, la défense et la valorisation de la langue française, socle commun et substrat principal de la culture québécoise. Le Québec est d’ailleurs la seule province du Canada à être une société officiellement unilingue francophone depuis une loi en 1974.

La dernière fois que le PQ a eu le pouvoir à Québec, il s’est distingué par un débat qui rappelle la situation actuelle en France : la fameuse Charte des valeurs, avec son lot de discussions sur la laïcité et les signes ostentatoires. Comme ici, l’islam était la cible essentielle. La souveraineté céderait-elle le pas aux questions identitaires ?

Tel que souligné précédemment, il ne faut pas tomber dans le nationalisme ethnique au détriment du nationalisme civique, dans lequel tout citoyen habitant sur le territoire du Québec doit être considéré comme un Québécois. La Charte des valeurs du PQ ne visait pas particulièrement les musulmans, quoique certains médias peuvent en dire. Il faut aussi préciser que les sondages étaient en faveur de l’application de ce projet essentiel : assurer la laïcité de l’État du Québec en interdisant aux employés du gouvernement d’afficher leurs convictions personnelles, surtout pour ceux qui sont en poste d’autorité (juge, professeur, policier, avocat, etc.). C’était déjà l’une des cinq recommandations finales de la célèbre Commission Bouchard-Taylor (2007-2008), cela sans oublier tout l’esprit de laïcisation de la société québécoise instaurée lors de la Révolution tranquille des années 1960 et 1970. Dès février 1838, les patriotes abordaient la laïcité comme un enjeu majeur comme en stipule le quatrième article de leur déclaration d’indépendance du Bas-Canada (le Québec d’alors) : « Que toute union entre l’Église et l’État est par la présente déclarée être dissoute, et toute personne aura le droit d’exercer librement telle religion ou croyance qui lui sera dictée par sa conscience. » La laïcité est une notion importante, qui me tient à cœur, et qu’une frange du mouvement souverainiste continue à défendre parmi différents organismes civils.

Le Québec (8,3 millions d’habitants) a beaucoup à apprendre de la France (presque 70 millions) mais certains enjeux, comme l’immigration ne sont pas du tout ou très peu comparables. Bien entendu, il est évident que les questions identitaires sont intimement liées à la question nationale du Québec, il reste maintenant à définir cette “identité québécoise” et continuer à lutter pour l’affirmation des valeurs profondes de la société québécoise sur lesquelles elle s’est bâti : égalité homme/femme, liberté de penser, liberté d’expression, justice sociale, tolérance, pacifisme, etc.

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De Gaulle lors de son discours au Québec en 1967, suite auquel les relations franco-canadiennes se tendirent

Quand Xavier Dolan reçoit un prix à Cannes, on a l’impression que tout le Québec est fier, notamment les hommes politiques, et même les souverainistes. Pourtant, s’il s’agit bien d’un cinéaste québécois, il n’est jamais vraiment question du Québec dans ses films. Depuis la mort de Pierre Falardeau en 2009, on a l’impression qu’il n’y a plus de grand cinéaste ouvertement souverainiste. Aujourd’hui, le souverainisme québécois parvient-il encore à s’exprimer dans les arts et la culture populaire ?

images-duckduckgo-comLe Québec ne s’exprime pas seulement dans la notion d’État politique libre. Quand le joual résonne dans la bouche des personnages de Xavier Dolan, c’est aussi le Québec qui parle. Quand un Québécois gagne sur la scène internationale, c’est le Québec qui avance. C’est aussi la même chose quand un athlète québécois gagne aux Olympiques au nom du Canada, c’est en partie le Québec qui gagne.

Un jour, le mouvement souverainiste aimerait seulement que ce soit le Québec lui-même qui soit représenté dans ces compétitions culturelles ou sportives, et qu’il puisse faire ses propres choix dans ses relations internationales. Cela s’appelle selon la formule de Jean-Martin Aussant, « faire son LIT : Lois, Impôts, Traités ». L’avenir de la planète se discute autour de tables internationales et le Québec doit y être. Les États-nations, qui perdent de plus en plus de pouvoirs dans le cadre de l’Union européenne, vont selon moi revenir à l’ordre du jour, car ils sont le cadre essentiel de la défense des droits des peuples.

Tu touches également une corde sensible, c’est-à-dire le financement du cinéma. Le Québec fait très peu de films politiques (aucun film sur la Conquête, aucun film sur D’Iberville, très peu de films sur nos patriotes, etc.) parce que le financement des films engagés n’est pas à l’ordre du jour de Téléfilms Canada… Et c’est plutôt tabou au Ministère de la culture du gouvernement québécois. Par contre, les documentaires politiques pullulent de plus en plus depuis une dizaine d’années, heureusement. Cela soulève un certain paradoxe : comment prendre position sur l’avenir politique du pays si personne n’en entend parler ? Comment valoriser ou saisir la spécificité québécoise si aucun film ne présente l’héritage de la Nouvelle-France sans caricature ? Comment parler de souveraineté si ces débats se tiennent de plus en plus entre convaincus et que le sujet ne fait que des apparitions mineures à la télé ?

Le mouvement souverainiste a toujours eu de la misère à se faire entendre à l’échelle nationale. Par exemple, même s’il existe depuis plus de cinquante ans, le souverainisme peine à élaborer des médias cohérents et durables. Quelques-uns ont existé, plutôt éphémères, d’autres commencent à émerger sur les médias sociaux et sur Internet, mais c’est vraiment en littérature que le souverainisme rayonne.

lexiqueNos chansonniers chantent encore le pays, peut-être moins qu’entre 1960 et 1980, mais certains groupes actuels comme Mes Aïeux, Les Cowboys Fringants, Loco Locass, Les Charbonniers de l’Enfer ou Mononc’Serge, réussissent à faire vibrer la corde nationaliste dans les arts populaires. Mais la radio et la télévision, sans parler des subventions étatiques, ne sont pas souvent au rendez-vous.

Il est donc essentiel de trouver d’autres canaux pour promouvoir le patrimoine culturel nationaliste. Le Mouvement national des Québécois (MNQ), chapeautant un réseau d’organismes qui fait la promotion de la fierté québécoise, vient d’ailleurs d’organiser à Montréal les États généraux sur les commémorations afin de forcer le gouvernement à établir une politique nationale de commémoration. Il est temps que le Québec fasse le bilan de cinq siècles d’histoire depuis Jacques Cartier en 1534.

Tu as consacré une thèse à la musique heavy metal intitulée Dionysisme et catharsis dans l’esthétique du concert métal, apogée du moment musical. Or, cette musique – et notamment la scène black metal – entretient des liens solides avec des problématiques liées à l’identité, au tellurique, mais aussi au dépassement de soi. Quel regard portes-tu sur l’aspect social et politique de la musique ?

Tout d’abord, il faut préciser que cette thèse sur l’esthétique de la musique métal au Québec s’appelle est en réalité un mémoire (2e cycle universitaire) alors que la thèse concerne le doctorat (3e cycle). Je viens d’ailleurs d’entamer mon doctorat en histoire sous la direction de Laurent Turcot, titulaire de la chaise de recherche du Canada sur l’histoire des sports et des loisirs (de l’Antiquité à nos jours), sur le thème des concerts, tous types confondus, et l’histoire des festivals de musique au Québec.

Pochette de l'album Ad Nauseam (2009) du groupe Monarque

Pochette de l’album Ad Nauseam (2009) du groupe Monarque

Musicien de formation, autodidacte et fils de parents musicophiles, j’ai toujours eu la musique à cœur. Même si j’écoute tous les genres, sauf le country et le techno, j’ai une préférence pour la musique instrumentale bien avant la musique chantée. Toutefois, il y a bien une fibre identitaire qui résonne lorsque j’écoute de la musique québécoise nationaliste ou en français.

L’aspect xénophobe que tu soulignes à propos de la musique black metal ne touche pas la scène québécoise. Il y a bien ici quelques groupes black nationalistes, comme Chasse-Galerie, Forteresse, Monarque ou bien encore des groupes black tels que Morgue (cependant ce dernier ne fait pas dans le nationalisme identitaire mais plutôt dans le black clairement antichrétien). En réalité, ces groupes sont tellement marginaux par rapport à la scène métallique québécoise qu’ils passent assez inaperçus.

Lorsqu’on pose la question de l’aspect social et politique de la musique, ce quatrième art, c’est par un dialogue entre diverses disciplines (neurologie, psychologie, bio-musicologie, art-thérapie, etc.) qu’on peut réussir à établir un portrait de l’utilité de l’art musical. Je considère le concert comme un lieu de rassemblement où disparaissent les classes sociales, la hiérarchie et les identités multiples. À mon avis, il faut saisir la musique pour son potentiel d’exutoire d’une part, et la possibilité de créer du sens, des nouvelles valeurs, pour une société plus ouverte et beaucoup plus juste d’autre part.

D’emblée, la musique agit sur le cerveau de multiples façons, elle renforce la mémoire et la coordination motrice. Chez l’enfant, elle facilite l’apprentissage de la lecture et la concentration. Parce qu’elle active un réseau complexe d’aires cérébrales, la musique améliore surtout la mémoire et la concentration, et favorise aussi l’intelligence émotionnelle. Ceci explique qu’elle influe sur de nombreuses fonctions, cognitives et mnésiques, ou bien encore sur le langage. En effet, même si la musique n’est perceptible que par un seul des sens humains, l’ouïe, on acquiert notre goût de la musique de façon tout aussi spontanée que l’on apprend à parler. Quoique le cerveau des aveugles se consacre pleinement à l’univers des sons (pour différentes raisons), l’exposition à la musique est susceptible d’augmenter les capacités langagières. Elle facilite d’ailleurs la lecture ou l’apprentissage des langues. Toutefois, les locuteurs de langues tonales, tel le mandarin, ont plus souvent l’oreille absolue (1 personne sur 10 000) !

Ensuite, la musique stimule diverses compétences chez celui qui la pratique. Non seulement l’apprentissage d’un instrument permet de développer la coordination motrice, la mémoire et la concentration, mais elle améliore également l’humeur. Ainsi, la musique permet de renforcer les liens entre les humains. Elle possède aussi une valeur adaptative, car elle favorise notamment la cohésion sociale, influe sur notre état d’esprit et ouvre sur un monde sensible où émotions, expressions et sentiments se côtoient. La musique peut d’ailleurs faire naître une riche variété d’émotions dont voici les quatre fondamentales : colère, sérénité, désespoir, gaieté. L’art musical a un immense pouvoir. D’ailleurs, nos émotions sont en fait suffisamment fortes pour entraîner de nombreuses modifications physiologiques, telles que le rythme cardiaque, le rythme respiratoire ou encore la conductance de la peau (une émotion fait transpirer, ce qui modifie la capacité que présente la peau de conduire un infime courant électrique). Le frisson dans le dos ou la chair de poule seraient des traductions physiologiques spécifiques (mais non exclusives) de l’émotion musicale.

Pour beaucoup de compositeurs et pour la plupart des auditeurs, le propre de la musique est d’être expressive. Selon plusieurs spécialistes, elle renvoie à autre chose qu’aux sons et aux architectures sonores qui la composent : elle nous plonge dans un état psychologique et physiologique spécifique, que n’entraînent pas les sons non musicaux, et qui ne se confond pas avec l’excitation sensorielle produite par les signaux acoustiques. Elle se différencie clairement de l’état psychologique déclenché par les autres stimulations sonores de l’environnement. C’est en cela que je peux m’écrier “vive la musicothérapie”, “vive l’art-relationnel” ! Même si elle est invisible, en dehors de ses ondes acoustiques et vibrations subtiles, la musique peut influencer notre corps. Par exemple, elle réduit les concentrations sanguines en hormones du stress (le cortisol – indispensable et bénéfique, car il permet à l’organisme de réagir correctement), et fait disparaître les tensions accumulées. À ce sujet, il faut absolument s’intéresser davantage au système limbique, le centre des émotions, et le complexe amygdalien. En ce sens, les neurosciences cognitives actuelles ont déjà confirmé que la musique agirait comme un neurostimulateur et un neuroprotecteur. Grâce à ces recherches, il s’agit de montrer bel et bien que la musique stimule la plasticité cérébrale et contribue, par la réorganisation des circuits neuronaux affectés, à améliorer la récupération de la motricité ou de la parole.

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En réalité, la musique a aussi un effet thérapeutique dans certaines pathologies : elle améliore la récupération de la parole chez les personnes victimes d’un accident vasculaire cérébral ou reste l’un des derniers liens qui relient au monde les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. La pratique musicale serait un stimulant qui permettrait de lutter contre les effets du vieillissement cérébral. Dans certains cas, elle peut aussi prévenir la maladie, car « pratiquer la musique stimule les circuits neuronaux de la mémoire et suggère que la pratique musicale serait un stimulant qui permettrait de lutter contre les effets du vieillissement cérébral ; c’est aussi ce que suggèrent diverses études épidémiologiques, montrant que les sujets âgés ayant une pratique musicale ont moins de risque de présenter une pathologie neurodégénérative. L’expérience musicale est particulièrement riche parce qu’elle combine des informations sensorielles, mnésiques, émotionnelles et motrices, qui produisent dans notre cerveau une “symphonie” neuronale unique et persistante. » (extrait du numéro spécial de la revue Cerveau & Psycho de juillet 2012 consacré à la musique). En conséquence, la musique favorise notamment la rééducation cognitive et émotionnelle d’individus présentant des lésions cérébrales. Dans certains cas, elle permet au sujet de synchroniser son mouvement, d’où une marche plus naturelle, régulière.

Au final, son effet antistress sur les récepteurs ne dépend pas tellement du goût personnel pour la musique. Elle peut aussi bien nous agiter, si sa structure rythmique est nerveuse et si elle comporte des dissonances. Rappelons-nous l’adage écrit par le philosophe Platon, il y a 2 300 ans : « Pour contrôler un peuple, contrôle sa musique » ! Néanmoins, pour l’instant, le lien entre musique et politique est encore trop flou dans ma tête pour oser prendre une position définitive à ce sujet.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de jeter l’opprobre sur l’ensemble de la scène black metal dont les musiciens se cantonnent, pour la plupart, à faire de la musique avec des thèmes certes provocants, mais sans arrière-pensée politique. Cependant, il existe effectivement des groupes qui se servent de la musique pour diffuser leur idéologie néfaste et appeler à la haine de l’autre, notamment dans la mouvance dite NSBM. Le cas n’est d’ailleurs pas limité au metal, puisqu’on trouve des illuminés jusque dans la scène reggae, parfois extrêmement misogyne et homophobe. Mais si l’on se place en dehors de tout propos politique, la musique peut-elle conditionner à elle seule une manière de voir le monde selon toi ?

Si on envisage l’art musical sous toutes ses formes, autrement que comme projet politique rassembleur, je crois que la pertinence de la musique comme moteur principal d’humanisme est qu’elle est un langage universel au-delà des langues, des croyances, des lois et des particularités propres à chacune des communautés de la grande famille humaine. D’emblée, la musique rend l’individu meilleur en développant son corps calleux, soit la partie qui permet le dialogue entre les deux parties du cerveau.

Philippe Muray (1945-2006), architecte littéraire de la notion de festivisme

Philippe Muray (1945-2006), architecte littéraire de la notion de festivisme

Mais en dehors de toutes ces considérations physiologiques, la musique et sa manifestation publique – soit le concert ou le spectacle – permettent d’élaborer une nouvelle culture basée sur l’échange et la communication, tout en s’appuyant sur une notion festive de ces rassemblements. J’évacue la notion péjorative du festivisme décriée par certains contemporains, car l’art musical permet d’outrepasser les limites de nos sociétés capitalistes et consuméristes. L’art, pour son large potentiel de création de nouvelles valeurs, accessible à tous et à toutes, sera toujours pour moi au-dessus des préoccupations strictement économiques ou scientifiques. Je crois donc qu’il est possible que la musique puisse conditionner à elle seule une manière de voir le monde, pour reprendre les propos exacts de ta question, étant donné qu’elle est universelle par essence. Il reste maintenant à mieux définir ce potentiel et les conditions de possibilité de sa mise en place, puis déterminer si la musique est une nouvelle religion…

Ce que tu dis sur le concert en tant que rite social est intéressant : ce type de rassemblement abolit les classes sociales, les hiérarchies, les problématiques individuelles. Penses-tu alors que le cadre festif (et en l’occurrence musical) est en lui-même créateur de valeurs positives ? Peut-il faire émerger des communautés d’individus solides ?

Je crois effectivement à ce potentiel du concert comme lieu de rassemblement et lieu de l’émergence de nouvelles valeurs collectives. Comment ? Par la place que le spectacle fait au corps des individus, par l’interaction renouvelée des “publics musicaux”, une proximité qui n’existe pas vraiment dans la société de tous les jours. Considérant le corps comme un lieu de signification, une manière d’instrumentaliser l’autonomie, il faut réussir à déterminer à quelles valeurs et à quel modus operandi correspondent les multiples publics musicaux, et définir à quels droits et devoirs ceux-ci sont tenus.

En réalité, nos conduites, nos manières d’êtres, bref, la façon dont nous mettons en jeu le corps dans les différentes situations sociales, ne prennent sens qu’avec « le regard culturel de l’homme » selon David Le Breton, sociologue et spécialiste de l’anthropologie du corps à l’Université de Strasbourg. Aussi, nos comportements corporels résultent d’un apprentissage et d’une intériorisation de logiques sociales et culturelles. Il faut maintenant définir celles-ci pour un territoire donné (par exemple le Québec) dans une période donnée (depuis un siècle) afin de mettre à jour nos connaissances sur les habitudes québécoises d’entrer en relation avec la musique. Il sera ainsi possible d’examiner les corps, autant celui des artistes que celui des spectateurs, en relation immédiate avec la musique live.

En définitive, l’originalité de mes recherches universitaires repose notamment sur cette volonté d’expliciter le concert musical comme un lieu de rassemblement mais aussi de proximité des corps, un véritable exutoire moderne plutôt efficace, tantôt pacificateur, tantôt révolutionnaire car libérateur.

Entretien réalisé avec l’aimable participation d’Adlene Mohammedi

Crédits photographiques (image de « une »): Mathieu Plante, photographe au journal Zone Campus

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Catégories :Société

2 réponses »

  1. En terme de mouvement souverainiste français, vous avez loupé une case, celle du centre : http://www.upr.fr
    On peut reprocher pas mal de chose à François Asselineau (notamment de passer complètement à côté des questions environnementales), mais il est assez proche de ce que peut être le PQ au Québec. Vous devriez aller y voir.

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