Culture

Lucas Belvaux : « L’extrême droite s’accapare et détourne les principes de la République »

Cinéaste engagé au style sobre et incisif, Lucas Belvaux se fait le témoin de drames individuels pour mettre à nu les affres sociaux d’une société rongée par le libéralisme économique, l’inculture de masse et le repli sur soi. À l’occasion de la sortie de son nouveau film, « Chez Nous », nous nous sommes entretenus du discours identitaire français d’aujourd’hui.

Le Comptoir : Chez Nous dresse le portrait d’une jeune infirmière précaire qui se met au service d’un parti nationaliste en vue des prochaines élections. C’est la banalisation grandissante de l’extrême droite en France qui vous a motivé à raconter cette histoire ?

© Lucas Pajaud

© Lucas Pajaud

Lucas Belvaux : Bien sûr, en partie. J’avais envie de faire le portrait d’une candidate qui va porter et représenter le discours d’extrême droite, s’en faire le porte-étendard à son corps défendant. Je voulais raconter une histoire personnelle : comment une jeune femme est impactée par la politique dans sa vie quotidienne, dans son engagement quotidien, malgré elle, pour des raisons qui ne sont pas exclusivement politiques.

L’autre axe, c’était de faire un instantané, un portrait d’un parti populiste aujourd’hui en Europe occidentale et en France en particulier. Et cela ressemble fortement au Front national.

Lequel FN s’est aussitôt indigné, jugeant le film (sans l’avoir vu) « absolument inadmissible », alors que l’on pourrait, paradoxalement, vous accuser de donner l’image d’un FN sympathique à travers le personnage d’Émilie Dequenne.

Certes, mais cela ne tient pas longtemps. C’est ce qu’ils cherchent, eux, à se donner une image sympathique, acceptable, sociale. Mais c’est un social tendance fasciste, hérité du Parti national fasciste de Mussolini, avec une dimension populiste en se réclamant du peuple. C’est un parti qui travaille beaucoup son image et son langage pour attirer le plus de monde autour de lui et rallier les électeurs à sa cause même si sa vraie nature est désormais cachée. Une nature qui refait surface de temps en temps sous peine de perdre leur base idéologique, et ça ils ne peuvent pas se le permettre. C’est donc un parti qui avance masqué et j’avais envie d’en faire un portrait objectif : ce n’est pas la peine d’en rajouter, il suffit de le montrer tel qu’il est.

« La gauche doit se réinventer tout en réaffirmant les principes intangibles de la République et de la démocratie »

Vous qui êtes familier des régions du Nord de la France, quel regard portez-vous sur l’évolution politique de ses habitants ? Partagez-vous l’analyse selon laquelle la gauche est en partie responsable de la fuite des ouvriers, agriculteurs et classes moyennes vers le FN en les ayant abandonné ?

© Lucas Pajaud

© Lucas Pajaud

En tout cas, elle en a donné l’impression. Probablement qu’elle en a abandonné une partie, en renonçant à défendre ses valeurs. Les populismes prospèrent toujours sur les échecs des démocrates, qu’ils soient de gauche ou de droite. Dans le Nord-Pas-de-Calais, par exemple, il y a un échec évident de la gauche parce que ses dirigeants sont au pouvoir depuis des dizaines d’années, que le clientélisme, le népotisme et parfois même la corruption ont gangrené la vie politique, sans que le parti ne se pose la moindre question. C’est un échec à la fois stratégique et idéologique.

Le monde est en train de changer à une vitesse telle que la gauche doit se réinventer tout en réaffirmant les principes intangibles de la République et de la démocratie : liberté, égalité, fraternité, séparation des pouvoirs. On ne peut pas transiger là-dessus. Et c’est pourtant l’impression que l’on peut avoir lorsque l’on observe nombre de glissements, renoncements et autres accommodements. On laisse l’extrême droite s’accaparer le vocabulaire et les principes de la République en les détournant : la laïcité, qui est une loi de paix civile a été récupérée pour devenir une arme de combat anti-islam. C’est invraisemblable. On ne peut pas laisser faire des choses comme ça.

Le romancier Jérôme Leroy a participé à l’écriture du scénario de Chez Nous. Comment l’avez-vous connu ? Comment s’est déroulée votre collaboration ?

J’ai lu un de ses romans, Le Bloc, qui parle de la montée d’un parti nationaliste, mais d’une façon différente de celle du film. Il m’a donné l’axe, pour ainsi dire. C’est en lisant son livre que j’ai compris que je devais réaliser une fiction extrêmement juste historiquement et idéologiquement.

Je l’ai ensuite contacté pour travailler ensemble sur le scénario. Il me donnait ses idées de situations, de dialogues. Il était aussi conseiller technique, d’un point de vue sociologique car il connaît très bien la région, et d’un point de vue historique sur le Front national, de sa création à aujourd’hui, afin de coller au plus près de notre sujet et éviter d’être dans le fantasme.

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Le social semble le terreau privilégié sur lequel vous bâtissez vos films. La désindustrialisation et le chômage de masse dans La Raison du plus faible, l’incompréhension entre classes sociales dans Pas son genre, et la montée du nationalisme avec Chez Nous. Le cinéma est-il l’art le mieux à même de rendre compte des crises de la société ?

Je pense que tous les arts sont aptes, à leur façon, à raconter les soubresauts de la société : la littérature, le théâtre, etc. L’avantage du cinéma est d’être à la fois divertissant et édifiant. C’est un art populaire qui permet, en deux heures, de se divertir et de réfléchir en même temps. Le cinéma permet également l’empathie, l’identification… Tout est possible. C’est vraiment ce versant d’art populaire permettant de toucher le plus grand monde qui m’intéresse.

« L’art permet l’interconnexion entre l’intime et le sociétal »

Rapt et 38 témoins sont basés sur des faits divers pour le moins frappants : l’enlèvement du baron Empain en 1978 qui sera séquestré pendant 63 jours avant d’être relâché contre une rançon ; le meurtre de Kitty Genovese dans une rue de Brooklyn en 1964 dans l’indifférence des habitants du quartier. Est-ce les tourments psychologiques de l’âme humaine qui vous intéressent dans ces histoires (la lâcheté ordinaire, les troubles familiaux, les destins personnels) ou les questions sociales qu’ils induisent (le conformisme, les stratégies de groupe, l’effet spectateur) ?

raptLes deux évidemment. Et c’est là une des grandes forces de la fiction en général, que ce soit le théâtre, le cinéma, la littérature… À travers elle on peut traiter de la complexité du monde et de l’individu, contrairement au journalisme d’actualité qui va simplement rendre compte des faits sans les mettre en perspective avec le reste de la société. L’art permet l’interconnexion entre l’intime et le sociétal. Tout est lié. Cela permet de faire cogiter les spectateurs, de les faire réagir différemment. On est dans le ressenti mais avec suffisamment de distance et de temps pour réfléchir. Dans le fait divers on réagit d’abord par l’émotion. On sait, par exemple, l’importance de la personnalité d’un dirigeant sur ses choix politiques : l’impulsion, l’instinct, la culture familiale, l’inconscient jouent un rôle non négligeable.

Peut-on dire que votre cinéma se situe entre le naturalisme des frères Dardenne et l’engagement politique de Ken Loach ?

J’aurais tendance à me situer davantage du côté de Ken Loach que des frères Dardenne. Ceux-ci sont plus moraux que politiques dans leurs œuvres. Loach a une vision plus marxiste du monde. Cela dit, je fais un cinéma plus engagé que militant, dans le sens où je pose des questions sans apporter de réponses. C’est aussi simple que cela. Je crois au libre arbitre de chacun et je ne prétends pas détenir la vérité. Ma conception du cinéma est démocratique : je pose des questions et chaque spectateur, en sortant de la salle, va emporter ces questions avec lui, y apporter ses propres réflexions, ses propres réponses, voire d’autres questions. C’est une manière d’échanger et de travailler sur le long terme avec le public.

Nos Desserts :

2 réponses »

  1. Pour vraiment comprendre la vague populiste, il faut se sentir partie intégrante du peuple, accepter une histoire et un destin collectif,
    chérir des ancêtres communs, avec leurs luttes, leurs espérances et leurs choix.
    Tant qu’on a pas franchi ce pas, soit on est dans l’incompréhension, soit dans le mépris.
    A voir aussi, l’émission d’Alain de Benoist « Les idées à l’endroit ».

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