Société

Les téléphones pourris, ou les fins de marché du Capital

Le “légendaire” téléphone commercialisé par Nokia à la fin de l’année 2000, le “mythique” 3310, ayant acquis au fil de la décennie un statut “iconique” et permettant – qu’on se le dise – de jouer au Snake, est en passe d’être fabriqué à nouveau en série. Inutile de s’appesantir sur ce qui fit sa renommée à l’époque de sa sortie, intéressons-nous plutôt aux raisons qui poussent les industriels à remettre sur le devant de la scène médiatique – et donc de l’étaler partout, à coup de pixels, sur la sphère numérique, et matériellement, sur les devantures des magasins – ce téléphone que les plus jeunes d’entre nous, gavés de technologies et biberonnés dès le berceau à la high-tech, n’ont même pour la plupart jamais vu auparavant.

« Il est aujourd’hui plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. » écrivait le philosophe américain Fredric Jameson. Or, si un tel bouleversement s’avère difficile à envisager sur le temps long, il n’est que d’ouvrir les yeux pour constater quotidiennement qu’il donne les signes d’un tressautement et qu’il semble vaciller sur ses fondations mêmes, pour autant que l’on sache où regarder. La remise à disposition sur le marché d’un produit a priori archaïque semble en tout cas en proposer une prémisse intéressante.

Où en sommes-nous ?

Pour la première fois depuis l’invasion massive des smartphones dans nos vies quotidiennes, « le ralentissement du marché mondial des smartphones s’accentue. En 2015, la croissance atteignait encore les 10 %. L’année dernière, elle a chuté à 2,3 % d’après IDC [International Data Corporation, une entreprise américaine de recherche et développement, NDLR]. Et elle aurait pu être plus faible encore sans une progression des livraisons de 6,9 % lors des trois derniers mois de l’année. »
Signifions tout d’abord que près des trois quarts des habitants du globe disposent désormais d’un téléphone portable, tandis que parallèlement, le nombre d’abonnements souscrits sur le globe était en passe de dépasser celui de la population mondiale, a estimé la Banque mondiale, dans un rapport publié en 2012. Soixante deux millions de Français possèdent ainsi un téléphone mobile, ce qui représente plus ou moins 97 % des habitants du pays. Que les 3 % d’affreux réactionnaires se dénoncent !

S’il parait illusoire de recenser le nombre de téléphones portables ayant été produits dans la décennie qui va de 2000 à 2010, il est toutefois possible d’imaginer qu’il existe probablement, au vu des chiffres mentionnés préalablement, plus de téléphones portables que d’êtres humains à même de les utiliser. Ce qui doit nous pousser à nous interroger radicalement, et le plus tôt sera le mieux. Le téléphone portable ne se dégrade pas aussi rapidement que la cendre de bois, et les terres rares dont il est empli – nécessaires à la luminosité des écrans aussi bien qu’aux fonctions tactiles – représentent un désastre social et écologique en ce sens que leur extraction et leur transformation sont une catastrophe sociale pour les populations qui travaillent dans les mines ouvertes à ces fins, et qu’ils sont considérés comme des déchets radioactifs dont on ne sait pas quoi faire et que nous entassons en attendant une solution fantasmatique de résolution du problème dans d’immenses décharges à ciel ouvert, le plus souvent en Asie.

© Adnan Abidi/ Reuters

Le nombre de téléphones portables est donc de l’ordre de plusieurs milliards d’unités. Pourquoi dès lors proposer un modèle qui ne soit pas un “progrès technique”, qui ne représente pas une avancée significative d’un point de vue technologique ? Il est vrai que « l’extension continue du règne de la marchandise » selon Philippe Moati, « est inscrite au plus profond de la logique d’un capitalisme qui ne peut que s’accommoder d’un état dans lequel la saturation des marchés pèserait sur sa dynamique de croissance ». Mais, alors que la crise vers laquelle le capitalisme semble inexorablement s’enfoncer, la « phase terminale de sa crise structurelle » selon Immanuel Wallerstein, l’oblige à une réification permanente de ses modalités et de ses principes mêmes de fonctionnement. Tel les Danseurs-Visages dans le Dune de Frank Herbert, le capitalisme est capable de changer de forme si nécessaire. Dès 1847, on pouvait ainsi lire dans le Manifeste du Parti communiste : « Ces crises détruisent régulièrement une grande partie non seulement des produits fabriqués, mais même des forces productives déjà créées. Au cours des crises, une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société – l’épidémie de la surproduction. » Dès lors, on comprend que pour survivre à ses contradictions internes, il devient impératif pour le capitalisme de créer de nouvelles parts de marché là où les ventes semblent reculer. C’est ainsi qu’il met de plus en plus à la disposition de toutes les bourses (l’assertion est bien sûr relative) la voiture électrique, se protégeant ainsi des ventes catastrophiques – prévisibles – à venir, lorsque le pétrole sera devenu inabordable financièrement pour le plus grand nombre d’entre nous.

Le Capital digère tout

© Pawel Kuczynsky

Ces dernières années, une guerre s’est déclarée au sujet de l’obsolescence programmée entre les industriels et les consommateurs les moins politisés – la “consomm’action” étant le balbutiement d’une réelle remise en cause de la technique qui trouve sa réalisation concrète dans le refus de la possession même de ces outils, voire dans l’acte luddite lui-même. Comme le rappelait Serge Latouche, penseur majeur de la décroissance en France, « […] avec l’obsolescence programmée, la société de croissance possède l’arme absolue du consumérisme. On peut résister à la publicité, refuser de prendre un crédit, mais on est généralement désarmé face à la défaillance technique des produits. » Produire à nouveau un téléphone dont la durée de vie est largement supérieure aux produits disponibles sur le marché parait dès lors contradictoire, mais il n’en est rien. Car ce faisant, le capitalisme absorbe sa propre remise en cause, la digère, et se permet ainsi d’éviter le stade final de cette prise de conscience qui aurait pu, en dernière instance, pousser les consommateurs fâchés de devoir changer tous les cinq ans leur téléviseur à n’en plus posséder du tout.

Il est un point à souligner également, et qui revêt ici une importance considérable, qui est celui de l’infantilisation toujours plus importante de la société, et son corollaire : l’appel constant à une nostalgie enfantine ; tandis que dans le même temps, tout ce qui appartient au passé, d’un point de vue historique et social, doit être sévèrement réprimé, et les regards récalcitrants tournés vers l’avenir et l’idée de progrès en toute circonstance. Infantilisation et divertissement des masses pensés sous le concept de « tittytainment » par Zbigniew Brzeziński, combinaison des mots anglais « tit » (sein en anglais) ou « titillate » et « entertainment » (pour divertissement). La définition qu’en donnait Brzezinski est éloquente, et rappelée par Jean-Claude Michéa dans L’enseignement de l’ignorance : « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir en bonne humeur la population frustrée de la planète ». C’est bel et bien dans ce but de “renouer avec l’enfance” que la firme Nintendo proposait pendant l’année 2016 d’acquérir pour un prix modique une version modifiée pour l’occasion de sa célèbre console Nes, incluant plusieurs jeux, et permettant aux joueurs de retomber en enfance le temps d’une partie de jeu vidéo. Les enfants étant de très bons clients, il convient de les conditionner le plus tôt possible. Qui n’a d’ailleurs pas observé que chez les enfants qui ont grandi entourés de tablettes, téléphones, écrans de toutes sortes, la tendance naturelle à la rêvasserie avait laissé place à la crainte de l’ennui ? Or, l’ennui est déterminant : loin d’être un moment de conflit et de trouble intérieur, il permet à la pensée de se mouvoir, et se trouve être un temps où l’enfant se retrouve seul avec lui-même. Le caractère enfantin intelligemment conditionné permettant donc de donner vie à un comportement régi par et pour la pulsion instantanée et d’entraîner la naissance d’un désir maître nécessitant d’être assouvi immédiatement, il convient de transformer les adultes en grands enfants : en témoigne le phénomène adulescent.

Les téléphones portables nous entourent comme autant de miroirs dans lesquels nos vies se reflètent, générant de fait une addiction à un espace numérique « érotique et idéalisé » selon le mot de Sherry Turkle et qui permettait à Marx de dire que « […] dans une société fondée sur la misère, les produits les plus misérables ont la prérogative fatale de servir à l’usage du plus grand nombre. » La profusion des moyens de communication modernes est ainsi responsable d’autant de névroses qui massacrent l’espace social : en témoignent ces gens incapables de ne pas répondre en temps réel (au risque de perdre des éléments d’une communication concrète et pour ainsi dire palpable avec la personne que l’on trouve à ce moment en face de soi) aux sms et autres notifications Facebook qu’ils reçoivent, et qui ne peuvent s’empêcher – il est tout à fait pertinent d’employer à ce propos le terme d’addiction – de regarder, ne serait-ce que subrepticement, l’écran de leurs téléphones. Il s’agit là d’une aliénation au sens étymologique du terme (l’aliénation désignant le processus par lequel on se rend étranger à soi-même, par lequel on se retrouve dépossédé de soi-même) : les images succèdent aux images, et le flux de nos pensées nous échappe.

Nous avons tous de bonnes raisons de posséder un téléphone portable de nos jours, et lorsque nous n’en avons pas, nous les créons alors ex nihilo. Ainsi du papa anxieux qui veut pouvoir rester en contact avec la maman au foyer, à la maman nerveuse de savoir son ado dehors sans possibilité d’être joint, en passant par le travailleur uberisé dont le téléphone portable ne représente rien de moins que la joie permanente d’avoir son patron dans la poche, le spectre est large. En attendant d’avoir démantelé le système capitaliste moderne et le système technicien qui le permet, refusons d’être infantilisés davantage, et apprenons à penser « avec les réseaux sociaux contre les réseaux sociaux » comme nous y exhorte Jean-Claude Michéa, afin de retourner les armes de l’ennemi contre lui-même. La possession d’un téléphone portable semble être devenue une nécessité – et elle l’est malheureusement – mais il y a un abyme entre posséder l’outil et être possédé par lui, comme il y a un fossé qui sépare l’utilisation modérée de celui-ci et la dépendance qu’il entraîne lorsque l’on s’y abandonne.

Nos Desserts :

  • Philippe Vion-Dury nous accordait un entretien en octobre 2016 dans lequel il démontrait les mécanismes à l’œuvre en vue d’une « nouvelle servitude volontaire »
  • Au Comptoir, on vous proposait le texte de Samuel Butler judicieusement renommé par le Pas de côté « Détruisons les machines »
  • On s’interroge souvent sur la question du Progrès et de la technique, comme par exemple avec Pierre Thiesset et François Jarrige
  • Cash Investigation a mené une enquête minutieuse grâce à laquelle nous avons désormais conscience des conditions réelles de production de nos téléphones portables
  • Les camarades de Pièces et main d’œuvre ont produit une analyse essentielle sur les vrais dangers du téléphone portable

Catégories :Société

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