Politique

Ce que la gauche a perdu en perdant Mélenchon

Mélenchon. La gauche. Une histoire piquante, puissante, passionnée. Certainement inséparable de sa construction personnelle, de sa vision, la gauche qui vient de se ressouder autour de Mélenchon n’en est peut-être pas la seule héritière.

Il était debout, droit, regardant posément la foule compacte. Le tribun de sortie, les rues retenaient leur souffle. La voix se posait sur chacun, montait, éclatait. La place s’est aujourd’hui vidée de sa voix. L’homme qui a le mieux représenté la gauche portait cependant beaucoup plus qu’elle sur ses épaules. Il était peut-être le dernier élan du vieux Monde.

Mélenchon l’ancien

Sa raideur, déjà. Le sourcil froncé, l’œil lourd, grave. Regard perçant, tranchant. Il parlait de la voix puissante de celui qui ne serait pas interrompu. Ménageant l’autorité du professeur à la conviction du prêtre, il incarnait mieux que quiconque la transmission dans tout ce qu’elle possède de sacré. Même prise dans les filets de l’hologramme, la posture tenait, solidement, messianique, quasi crépusculaire. Cheveux au vent, main levée et bras retombant dans la foudre des syllabes. Du grand art, digne des souffles républicains qui secouèrent la France de Victor Hugo à Jaurès. Toute une tradition mêlant la finesse des mots au spectacle du geste.

Mais cette continuité à travers l’histoire drainait tant et tant avec elle. Et nombre d’éléments conceptuels rattachés, eux aussi, à l’ancien.

Jean Jaurès

Mélenchon le conservateur

Mélenchon le rouge était la survivance du passé, et surtout de la France. Son projet ? Surtout tenir compte des rapports de force internationaux. Ce qui lui a valu d’être cloué au pilori avec Assad, Poutine et Chavez, venait surtout de la responsabilité innée de l’homme d’histoire devant le risque de disparaître. Les frontières, la diplomatie, les armées. Rendre sa grandeur et son indépendance à la France. Lui redonner les moyens, économiques, culturels et politiques afin de rayonner tout en étant unie et forte. Sa VIe République mêlait la stabilité du septennat à la solidification du français comme lingua franca à travers le monde. Ses affiches proclamaient pour la France le dépassement des frontières de l’Homme. La France universelle, puissante et protectrice. Cette foi dans la patrie républicaine, dans son nom et sa symbolique émancipatrice, ouverte, mais aussi fermement souveraine, redessinait un gaullisme de moins en moins honteux à gauche de la gauche. Le patriotisme n’est pas forcément de gauche, mais c’est à gauche qu’il a tenté d’exister lors de cette campagne présidentielle 2017.

« Mélenchon se rapprochait du populisme en ce qu’il rassemblait les forces productives et le capital sur des enjeux d’intérêt général neufs. »

Quant au projet intérieur. Qui parlait de lutte des classes ? Semblait-il si révolutionnaire d’en appeler à la planification écologique lorsque toutes les têtes blondes du pays se trouvent aujourd’hui remplies de produits chimiques ? Était-ce communiste que de plaider pour l’augmentation des minimas sociaux et du Smic lorsqu’un salarié payé à 1300€ net par mois s’en sort difficilement ? Pouvait-on réellement parler de menace bolchévique quand il s’agissait de relancer la consommation en l’orientant sur des produits plus sains ?

Le projet de 2017, bien plus coloré en 2012, n’était qu’une proposition de “sortie de crise” largement conciliante. Mélenchon se rapprochait du populisme en ce qu’il rassemblait les forces productives et le Capital sur des enjeux d’intérêt général neufs (l’écologie, la place de la France entre Trump et Poutine). Bref, un gaullisme de la crise écologique, sans l’uniforme.

Cette prose social-patriotique pouvait rebattre les cartes, mais il était encore trop tôt pour réaliser ce que Chevènement tenta une époque : le « dépassement des deux rives ». “Méluche” se refusera toujours à dépasser le clivage gauche-droite. Ce dernier est pourtant mort subitement lors de cette campagne, mais cette fois-ci, c’est l’hypocrisie qui fit office d’hologramme.

Gauche et droite, deux jambes, un système : consommer

L’hypocrisie de la droite catholique d’abord. À quoi ressemble l’identité nationale et les racines chrétiennes lorsqu’on consent, pour relancer la machine économique, à supprimer 20% des allocations d’un chômeur au bout de six mois, et encore 20% six mois après ? À quoi ressemble une croyance folle en la science, et la possibilité (infondée) de recréer des millions d’emplois autour des nano-technologies, du numérique et de la robotique ? La brave droite défilant sous les couleurs de la famille craignait le mariage pour tous mais laisse encore ses bambins tripoter des smartphones cancérogènes dont l’utilité spirituelle peut paraître relative. Est-il nécessaire de soulever les conditions de fabrication de ces appareils dont personne ne s’émeut plus, conscient des “réalités” de la mondialisation, et de la “responsabilité” face au réel ?

À quoi ressemble une France éclatée de ses tentacules financiers ? Ligotée de ses flux de capitaux, d’humains, de marchandises ? Le monde du mouvement écrase une contemplation impossible. Qui parle d’autorité et de patriotisme là où la nation est seulement tributaire des impulsions économiques qui la cadenassent ? Ni liberté ni identité. Chaque Français a la posture qu’il convient d’adopter pour s’adapter au marché.

« La voilà l’hypocrisie. Le confort. Et l’indigne crasse d’avoir empêché la victoire d’un gauche protectrice pour les plus faibles. »

Mais l’hypocrisie la plus tenace est venue de la gauche. Celle qui s’est glacée du fameux « Plan B ». L’Europe. Quelle histoire d’amour lie pourtant la France à ce conglomérat de contradictions, chapeautée par la très caporale Germanie ? La vérité est cruelle. Comment consommer, passer de douces vacances à l’étranger pour pas trop cher, acheter son pain bio le lundi et s’éclater à Amsterdam le dimanche ? La gauche “revenu universel” qui consomme et qui s’amuse, s’estomaquait d’une sortie de l’Europe, qu’elle a repeinte en franchouillardise nationaliste. Pour mieux enterrer sa malformation cognitive, elle s’est accrochée au projet européen de paix et de fraternité, alors que ce faisant, elle a surtout défendu sa monnaie forte, sa monnaie de consommation, de reniement et plus que tout, de confort. La voilà l’hypocrisie. Le confort. Et l’indigne crasse d’avoir empêché la victoire d’un gauche protectrice pour les plus faibles. Le “hamoniste” préfère manger des pesticides en regardant les spéculateurs saccager le pays plutôt que de discuter avec Poutine. Bravo. Le peuple s’en souviendra peut-être aux législatives.

Au fond, rien n’est condamnable et encore moins la volonté de poursuivre une vie douce, à l’abri des risques et des menaces que profilent les changements, les ruptures. Mais l’idéal solférinien s’est enfin liquéfié de son verbiage. La « sobriété heureuse » revendiquée par Benoît Hamon était un beau concept. Le tout était d’y consentir plus que de raison. Il s’agissait de trancher ! Qui concrètement, était prêt à n’acheter qu’une gamme de vêtement ? À sacrifier ses vacances en Argentine ? À refuser le bombardement satellitaire, le wifi ? Qui même se fût-il privé de son compte Internet pour refuser une surveillance commerciale ? Personne. La société “heureuse” de demain était morte née. Car aujourd’hui se consomme maintenant. Certains l’ont bien compris. Ils ont choisi.

Homo sapiens ou Homo numericus ?

Et pourtant il y avait encore Mélenchon, évoquant ça et là la blessure de la mort, le souffle du vent, la lumière dans les oliviers. Le vieux monde était là, tout prêt, porté par la bogue du verbe. Assurément poésie, elle se chargeait d’une vivacité plus coupante encore lorsqu’elle étreignait la politique. Parler de l’insoluble, de l’indéfini était à la fois nécessaire face à l’économicisme total, mais aussi indissociable de la grande politique. L’incarnation, le sacré, nécessitaient la magie du transport. Au-delà de la fraternité, de l’écologie, de la simplicité, il y avait quelque-chose d’indescriptible, un lien. Tout est sujet à la lumière. Humilité et puissance que de l’évoquer. La différence entre un homme et un système. Entre l’esprit et la mode.

« Le socialisme ne s’entiche ni de gauche ni de droite. Il trace sa route dans la conviction la plus profonde : la dignité conditionne le système. Pas l’inverse. »

Et pourtant, repensons à l’hologramme qui, bien que domestiqué par la subtilité littéraire et intellectuelle d’un homme hors norme, se trouve aussi être l’étape obligatoire pour happer les foules. Dévorer le consommateur politique sans être dévoré soi-même par cette logique de séduction proche de la vocation commerciale, était-ce possible ? Que dire de l’équipe de la France insoumise ? Hyper connectée, bariolée de nouvelles technologies, usant du marketing le plus innovant pour s’accaparer les parts du marché électoral… Quel pas de trop eût-il fait basculer la conviction ? N’était-elle pas déjà une chimère ?

Et qu’il gagnât ou qu’il perdît, Mélenchon eût-il vraiment tenu face au tout technologique ? Au consumérisme déchaîné ? Le socialisme ne s’entiche ni de gauche ni de droite. Il trace sa route dans la conviction la plus profonde : la dignité conditionne le système. Pas l’inverse. Le dernier poète en politique ayant échoué, la société et son lot de transhumanisme, de technologisme, de totalitarisme de la puce s’apprête à fondre définitivement sur le peuple. Et la gauche, qu’elle soit bien de gauche, ou la droite, qu’elle se dise chrétienne, s’improvisera le levain de la post-réalité. Mélenchon n’était pas en fin de compte le héraut de la gauche. Il était peut-être, sans le savoir, un condensé de ce qui reste du christianisme, de l’État, de la bourgeoisie, de l’ouvriérisme, de la littérature et de la parole. Bref, une part de la civilisation. Battue.

Corentin Clément

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28 réponses »

  1. Bel hommage à un homme digne de ce nom… Une chance historique n’a pas été saisie par les Français. Il se peut qu’elle ne revienne pas.

    • Je suis tout à fait d accord avec vous quel dommage! pour une fois qu un candidat laisse la possibilité au peuple de s’exprimer et arrêter l injustice et la précarité, la misère, les Français vont comme même du coté des menteurs et voleurs.

  2. Je suis quasiment en accord avec votre texte.
    Oui JLM représente le dernier Dinosaure d’un monde politique et économique qui s’écroule devant nos yeux.
    Oui JLM comme un phare d’Alexandrie a éclairé la campagne, et par ses mille feux des millions de visages.
    Mais votre analyse fait l’hypothèse qu’il s’est déjà écroulée, et comme si autour de sa stature, rien d’autre n’avait été battis.
    De plus vous résonnez comme un cacique de la Cinquième République, où l’Homme au devant de la scène, se doit d’être providentiel.
    Or JLM, non par calcul, mais par obligation, a su faire évoluer sa mentalité de Marxiste ‘primaire’ en intégrant l’écologie comme apport majeur de sa partition politique.
    Nouvelle grille de lecture d’un nouveaux Paradigme qui lui donnant des ailes, fait de lui un Phénix.
    Un oiseau qui renaît des cendres, la seule de son espèce qui après l’extinction de masse va survivre, pour de nouveaux conquérir le ciel.
    Et comment oublier que bien avant la chute d’Alexandrie, sa flamme, passant de main en main, a éclairé la Grèce, devenant peu à peu le socle même de notre Civilisation.
    Ainsi et dès maintenant, c’est à nous, tous les insoumises et insoumis de reprendre le flambeau, avec comme seul et unique consigne, un seul signe, le Phi.
    Alors, ne nous laissons pas abattre, résistance.

  3. Battue ?
    On ne le saura que dans quelques années.
    Je pense au contraire que Mélenchon vient d’accoucher une nouvelle donne.
    On verra.

  4. C’est bien écrit, mais par trop pessimiste et défaitiste. Mélenchon n’est pas perdu et la France Insoumise ne fait que commencer sa vie et son combat.

    Pourquoi partir perdant à la première escarmouche ?

  5. Bravo, il y a bien sûr du « discutable » dans votre vision de ce que fut dans cette présidentielle la comète Mélenchon, venue d’un ailleurs qu’on croyait perdu, elle est passée tout près de nous tous et a bien failli bousculer notre monde enfermé dans son présent, refaire des français un peuple par le mouvement !
    Mais j’ose encore croire qu’un souffle puissant accompagne le passage de la comète et va se faire sentir fortement dans l’élection qui vient et emporter de larges pans des institutions obsolètes de la 5 ème république pour lancer une véritable refondation, dont on pourrait alors espèrer qu’elle tourne la page, y compris celle ouverte par le candidat tribun Mélenchon, lui-même renvoyé demain dans l’histoire, dépassé par le virage même qu’il aurait initié.
    Ce jour il y a beaucoup de citoyens qui rejoingnent encore la plate-forme de la France Insoumise (jlm2017.fr) de 440000 le soir du premier tour, ils sont ce jour plus de 520000, 80000 nouveaux citoyens, comme Loïc, 46 ans ou Ali 27 ans ou juliette 21 ans et tant d’autres qui ont rejoint les insoumis-es en tenant ce langage » on y a pas assez cru, on est passe si près ! Mais du coup on a compris que c’était possible alors maintenant il faut qu’on s’engage »

  6. Ne me faites pas rire ! on, parle de Mélenchon comme du dernier dinosaure ! c’t mal connaitre l’histoire ! Les dinosaures ont vécu plus de 70 millions d’années. l’homme est très loin de cette longévité !

  7. Merci pour ce texte, la belle écriture devenant si rare (ou cachée),sa lecture a été une dégustation comparable à celle d’un Château Margaux, l’analyse objective se savoure tout autant; mais comme Princelle, je pense que des graines ont été semées, rien n’est fini.
    Haut les coeurs les Insoumis.

  8. Quel article moralisateur de ceux qui ne pensent pas Mélenchon. Et quelle fausse analyse sur «la gauche «revenu universel»» et sur les ««in»soumis» Melenchonistes! Ne sont ils pas aussi des consommateurs urbains. Sont ils pas majoritairement des habitants des grandes metropoles? Donc des consommateurs qui cherchent à vivre comme les plus puissants? Sont ils ceux qui vivent de leur jardin dans un environnement isolés?

    • vous croyez vraiment que ceux qui ont placé leur espoir en Mélenchon aspirent à vivre comme les plus puissants ? je crois pour ma part qu’ils veulent surtout VIVRE en tant qu’êtres humains ! méditez un peu sur ce mouvement pour répondre vous même aux questions que vous vous posez !

    • Si tu jettes un oeil aux votes pas situation socio-économique et géographique, tu t’apercevras que le gros des électeurs de Mélenchon sont des professions intermédiaires des villes moyennes, et aussi pas mal d’ouvriers des villes moyennes et petites.

  9. Le texte est beau et son auteur fait la preuve par la forme que le message de Melenchon n’est pas prêt de s’éteindre car sur le fond : la conscience collective s’est élevée pour relever les défis et répondre aux attentes accrues. Résistance !

  10. Oui esperer encourager partager même peu si on a peu
    Donner l exemple
    Il y a toujours quelque chose a faire. merci pour cet article

  11. Superbe hommage pour JL Mélenchon, amplement mérité ! Moi j’espère encore qu’il pourra accéder à un poste important dans le futur gouvernement, si c’est Macron qui est élu ; Il faudra pour cela qu’il y ait un ras de marée mélenchoniste aux législatives, oui je rêve encore, JL Mélenchon est sans hésitation un grand homme politique, digne d’honorer les trois valeurs de la France, Liberté, Egalitié, Fraternité ! Merci à l’auteur de cet émouvant hommage !

  12. Un élan littéraire funeste de renom n’est qu’un aspect d’un mouvement politique qui ne fait que naître. Voir que le tribun porte-parole est réducteur. Pour mettre remis à la table politique par cette France Insoumise, le bon guoût dans le palais, même si le premier repas se termine, me donne envie d’y retourner. Surtout quand je vois le nombre de Convivent qui ne cessent d’affluer – via le compteur du site JLM 2017. A nous de nourrir se mouvement et de se mettre en vie, pour faire envie. L’évidence de l’éternelle résurection fractale s’applique.

  13. Peut-être à certains moments trop lyrique. Mais j’aime bien :  » Il était peut-être, sans le savoir, un condensé de ce qui reste du christianisme, de l’État, de la bourgeoisie, de l’ouvriérisme, de la littérature et de la parole. » Cela fait penser à ce que Jean-Marc Ferry (pas le ministre) dit du rôle des traditions réflexives aujourd’hui, notamment religieuses. Je le dis parce que je suis un catholique wallon républicain mais pas seulement !

  14. Merci pour cet article, sa lecture procure des émotions et de la force pour continuer la lutte. Nous devons résister à Macron et nous mobiliser pour le troisième tour. On peut encore gagner. Mobilisons nous pour jlm, pour nos enfants ….ils le méritent.

  15. 1. L’auteur de cet article enterre Mélenchon. Avec beaucoup de fleurs certes, mais il l’enterre quand même, sur un ton bien inutilement défaitiste. Ça me paraît pour le moins prématuré. Inévitablement, la question de la relève se posera à terme, mais pour le moment il,est clair que la gauche, et plus particulièrement la France Insoumise, a besoin de Mélenchon pour la bataille des législatives, et bien au-delà.

    2. À mesure que l’on progresse dans ce texte, le ton devient de plus pompeux et la pensée de moins en moins claire. Le dernier paragraphe, en particulier, est totalement fumeux ! S’inspirant de l’exemple de Bernie Sanders, l’équipe de campagne de Mélenchon, avec bien moins de moyens financiers que ses concurrents, a brillamment utilisé les technologies les plus récentes en les mettant au service d’un idéal contemporain ET humaniste. Si on suit Corentin Clément, il aurait fallu communiquer en écrivant avec une plume d’oie sur du parchemin ? 😀

  16. Mélenchon… Si les idéaux sur lesquels il soufflait avaient encore un peu de vie, ils n’auraient pas besoin de toute la fougue et de tout le verbe du vieux tribun mégalo. Mélenchon, c’est à la politique, ce que « les choristes » sont au cinema, une resucée d’un passé idéalisé, une sorte de madeleine de Proust saveur temps des cerises. Heureusement, le suffrage universel nous garde de ces gens là!

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