Politique

Serge Audier : l’écologie est la condition de l’émancipation

Dans son ouvrage « La société écologique et ses ennemis », le philosophe Serge Audier revisite toute l’histoire de la pensée critique moderne – notamment socialiste et anarchiste – au prisme de la question écologique. Le résultat est décapant, car c’est une véritable écologie politique avant la lettre que l’on découvre, articulée aux idéaux de liberté et d’égalité qui ont animé tous les penseurs de l’émancipation depuis deux siècles. Qui a dit que l’écologie était réactionnaire ?

Dans son ouvrage désormais classique Le feu vert, Bernard Charbonneau proposait une définition à tous égards remarquable de l’écologie : « Si l’on réduit le mouvement écologique à l’essentiel, il se ramène à ces deux maîtres mots discrédités par leurs abus : la nature et la liberté. […] Si nous passons en revue les critiques et revendications écologiques, on peut en gros les classer en deux catégories sous le signe de la nature et de la liberté. À la première appartiennent la protection de l’environnement, celle des espèces menacées, la lutte contre le remembrement abusif, pour les espaces verts, contre la menace d’une catastrophe nucléaire, etc. À la seconde, la revendication d’autogestion, de la libération des femmes et de la sexualité, l’anti-militarisme, l’anti-étatisme, le régionalisme, la dénonciation de l’aspect policier du nucléaire, etc. »

Or curieusement, c’est encore aujourd’hui souvent sous le signe exclusif de la nature que l’écologie est placée, tant par ses détracteurs que par ses partisans. Pour certains écologistes en effet – ceux qu’il est désormais convenu d’appeler les environnementalistes –, il s’agit avant tout de protéger, pour diverses raisons, des espaces et des espèces. Et si la liberté est parfois invoquée, notamment au travers de plaidoyers en faveur de la nature sauvage (la fameuse wilderness des américains), c’est en un sens essentiellement extra-social, métaphysique pour ainsi dire : la nature est avant tout perçue comme un espace où l’on peut se soustraire temporairement au carcan étouffant de la société. La liberté sociale et politique dont il est question dans le texte de Charbonneau n’occupe alors qu’une place marginale, et la perspective d’une transformation sociale est délaissée au profit d’une éthique ou d’une spiritualité individualiste de l’intensification du rapport à soi et au monde.

Tout autre est le sens donné à la nature par les contempteurs du mouvement écologiste. Pour ceux-ci, dès lors que l’amour des paysages (les “terroirs”), des animaux, des forêts et des grands espaces entend se traduire en politique, il trahit invariablement la nostalgie réactionnaire d’un ordre social hiérarchique et inégalitaire où la place de chacun est assignée conformément à la nature, que celle-ci soit conçue en termes métaphysiques, théologiques ou scientifiques (comme ce fut le cas du nazisme à l’époque moderne ; « Le nazisme, c’est de la biologie appliquée » se plaisait à répéter Hitler). Ainsi, « sous l’amour de la nature », il y aurait « la haine des hommes » pour reprendre le titre d’un article tristement célèbre de Marcel Gauchet. De là à voir dans le mouvement écologiste une réminiscence du pétainisme (« la terre ne ment pas ») ou du nazisme, il n’y a qu’un pas qui a du reste été allègrement franchi par Luc Ferry, au mépris de toute probité intellectuel, dans son pensum intitulé Le nouvel ordre écologique[i].

« En bref, toute forme de naturalisme serait nécessairement liberticide, étrangère aux aspirations modernes à l’autonomie individuelle et collective, et l’écologie ne serait rien d’autre qu’une énième réactivation des “anti-Lumières” romantiques. »

De l’articulation entre nature et liberté, cette articulation que Charbonneau plaçait au cœur de l’écologie, il n’est donc plus question pour ces auteurs. Sous prétexte que le naturalisme a été historiquement invoqué pour légitimer les sociétés les plus arbitraires, ils en concluent que la référence à la nature renvoie nécessairement au fantasme d’une “société close” et à ses engeances totalitaires. En bref, toute forme de naturalisme serait nécessairement liberticide, étrangère aux aspirations modernes à l’autonomie individuelle et collective, et l’écologie ne serait rien d’autre qu’une énième réactivation des “anti-Lumières” romantiques.

Nature et liberté

C’est tout le mérite du dernier ouvrage du philosophe Serge Audier de démontrer, en s’appuyant sur une généalogie historique d’une grande érudition, à quel point ces représentations sont erronées, et de lever sans doute définitivement l’interdit honteux dont la théorie écologiste fut longtemps frappée en France par les défenseurs zélés d’une pseudo-pensée “progressiste” érigée en totem. (Interdit qui explique sans doute qu’il n’existe aujourd’hui encore aucune chaire de philosophie de l’environnement dans les universités françaises, il est vrai assez enclines au provincialisme intellectuel par ailleurs.) Il ne s’agit évidemment pas pour Audier de nier que les idées écologistes puissent faire l’objet de récupérations réactionnaires ou “anti-modernes”. « On comprend pourquoi, reconnaît-il même, tous ceux qui prennent au sérieux les idéaux de la gauche de liberté et d’égalité manifestent souvent une extrême suspicion à l’égard des conceptions naturalistes du social, qui dérivent rapidement vers l’assignation à des identités sociales et biologiques des individus, donc à la négation de la quête d’égalité et de liberté. » 

« À force, poursuit Serge Audier, d’assigner aux femmes et aux hommes une place, de les objectiver au sein d’une communauté sociale et biotique anhistorique dont ils ne seraient que des membres ajustés les uns aux autres et à la totalité, ces approches holistes en brisent – volontairement ou non – la liberté, la capacité de sortir des rôles qui leur sont assignés, au nom de l’ordre social ou de l’ordre organique vital, quand ce n’est pas les deux à la fois. Toute approche de ce type, même au nom d’une souhaitable réconciliation avec la “nature”, comporte un péril mortel pour la liberté et la créativité des individus, leur capacité à se déprendre du “destin” fixé pour eux et dont ils devraient intérioriser la pseudo-nécessité, au lieu d’inventer leur vie personnelle, relationnelle et collective. S’il est vrai qu’une approche strictement individualiste et contractualiste risque de passer à côté de la consistance propre du collectif à la fois social et naturel – le rappeler fut l’apport inestimable des conceptions sociologiques et biologiques de l’interdépendance au moins depuis le XXe siècle – une approche holiste porte cependant en soi une menace liberticide et anti-démocratique foncière. »

Mais s’en suit-il pour autant qu’un naturalisme anthropologique – la reconnaissance du fait que les sociétés et les individus ne sont pas auto-fondés, qu’ils sont de part en part traversés par les relations écologiques qui les constituent – est incompatible avec un constructivisme social et politique ? Doit-il nécessairement s’opposer au projet moderne d’autonomie, qui veut que l’ordre social ne soit pas fixé dans le marbre des lois de la nature, et qu’il puisse donc être critiqué et transformé ?

Car « plus que jamais, nous rappelle Audier, dans le contexte nouveau de la crise environnementale globale, il apparaît problématique de continuer à penser l’individu et la société totalement hors de la nature, voir contre la nature, comme si leur inscription naturelle constituait tout au plus une toile de fond à partir de laquelle pourrait se déployer leur être véritable. Précisément, une “société écologique” est ipso facto une société qui intègre le fait fondamental que les êtres humains et les sociétés sont pris dans des réseaux d’interdépendances sociales, culturelles, politiques, mais aussi naturelles. » Toute la question est alors « de comprendre comment peut se conjurer le risque que cette interdépendance ne se transforme en dépendance, que ce lien avec la nature ne devienne une forme de naturalisation de l’humain et de neutralisation de sa liberté. » [ii]

Si l’auteur n’apporte pas à proprement parler de réponse conceptuelle à cette question cruciale, il offre aux lecteurs une généalogie historique de l’écologie politique qui ne laisse que peu de place au doute. « Tout indique en effet que le pôle libertaire, anti-hiérarchique et anti-autoritaire du socialisme et du communisme a été particulièrement attentif aux répercussions négatives de l’industrialisme sur la santé, sur l’épanouissement des individus, mais aussi sur la nature et la beauté du monde. L’allergie libertaire viscérale à un certain autoritarisme industrialiste et scientiste – qui n’était pas incompatible avec un fort attachement à la science conçue comme quête autonome de la vérité – aura sans doute contribué décisivement à une orientation écologique avant la lettre. » C’est en effet tout au long du XIXe siècle, essentiellement dans les milieux socialistes et libertaires – mais aussi, dans une moindre mesure, libéraux et républicains – que sont apparus des interrogations et des inquiétudes que l’on retrouve aujourd’hui encore au cœur de l’écologie politique : mise en garde face aux effets dévastateurs de l’industrie sur la salubrité des territoires et la beauté des paysages, critique de la privatisation des espaces naturels, scepticisme quant aux bienfaits réels du progrès technique, dénonciation de l’élevage industriel, de l’abattage des animaux sauvages et de l’urbanisation sous ses formes les plus chaotiques, mais aussi des nuisances auxquelles les ouvriers sont exposés au travail, ou encore souci des générations futures et solidarité avec toutes les formes de vie.

« Pour ma part, j’embrasse aussi les animaux dans mon affection de solidarité socialiste. » Élisée Reclus

Une autre histoire de la pensée critique

Wmmorris3248Bien sûr, les lecteurs attentifs à l’histoire des idées écologistes et anarchistes connaissaient déjà le rôle du transcendantalisme américain, notamment de Thoreau, dans la critique de l’industrialisme, ou encore la vigoureuse mise en garde d’un William Morris, d’un John Ruskin ou d’un Tolstoï face aux illusions d’un certain “progrès” et aux méfaits de « l’âge de l’ersatz » (selon l’expression de Morris, qui occupe une place centrale dans l’ouvrage, et qui semble avoir apporté un démenti avant l’heure à l’opposition tranchée entre “critique sociale” et “critique artiste” du capitalisme). On connaissait également la critique du scientisme formulée par Bakounine, celle du darwinisme social spencérien avancée par Kropotkine, qui lui opposa une vision coopérative de la nature, ou encore le rôle à bien des égards pionnier de Charles Fourier et des socialistes utopistes dans la critique écologique du capitalisme industriel.

Mais qui, hormis quelques érudits, savait qu’Auguste Blanqui avait dénoncé avec vigueur le massacres des baleines ou la coupe rase des forêts tropicales ? Qui en France sait que des auteurs comme George Perkins Marsh, Alfred Russell Wallace ou Henry George – si tant est que nous les connaissions – ont articulé leurs idéaux socialistes de liberté et d’égalité à un souci prononcé pour la nature au XIXe siècle ? Qui se souvient des plaidoyers en faveur des droits des animaux d’Henry Salt ? De l’anarchisme naturien d’Henri Zisly et d’Émile Gravelle, qui semble à certains égards annoncer le primitivisme de John Zerzan et de Paul Shepard ? Ou de la fascinante théorie de la « solidarité bio-cosmique » développée par Lucien Barbedette, qui annonce quant à elle certains aspects de l’éthique environnementale et de l’écologie profonde ? Savons-nous seulement que la grande revue anarchiste fondée par Emma Goldman aux États-Unis s’appelait Mother Earth, ou que des figures aussi importantes que Louise Michel et Élisée Reclus ont joué un rôle précurseur dans la défense des animaux et du végétarisme ? C’est ainsi que le grand géographe libertaire, qui joue un rôle important dans l’enquête de Serge Audier, écrivait : « Si nous devions réaliser le bonheur de tous ceux qui portent figure humaine et destiner à la mort tous nos semblables qui portent museau et qui ne diffèrent de nous que par un angle facial moins ouvert, nous n’aurions certainement pas réalisé notre idéal. Pour ma part, j’embrasse aussi les animaux dans mon affection de solidarité socialiste. »

Serge Audier souligne toutefois que les auteurs dont il examine les idées dans son livre (la liste que nous avons dressée est loin d’être exhaustive) défendaient « des positions atypiques et pionnières. Tout indique que la plupart des socialistes et des communistes, en tout cas une grande majorité d’entre eux, manifestèrent une faible attention à ces questions, parfois même une franche hostilité » et que « le productivisme fut tellement prégnant et dominant dans la gauche au sens large du terme que l’ensemble du récit sur sa propre genèse et son “progrès’”se sera souvent déployé dans l’occultation de ses propres tendances hétérodoxes qui esquissèrent à contre-courant les traits d’une “société écologique”. »

« La société écologique et ses ennemis constitue une somme sur laquelle devront désormais compter tous les amis de l’émancipation qui s’intéressent à l’histoire des idées écologistes. »

En « exhumant des “possibles” ensevelis », La société écologique et ses ennemis nous permet ainsi de découvrir ou de mieux connaître une autre histoire de la modernité, moins triomphale, moins technophile, beaucoup plus consciente et critique des effets sociaux et écologiques dévastateurs du développement capitaliste et industriel. À cet égard, l’ouvrage de Serge Audier s’inscrit dans la continuité d’un certain nombre de livres publiés en France ces dernières années, comme L’apocalypse joyeuse de Jean-Baptiste Fressoz, Technocritiques de François Jarrige ou encore Le végétarisme et ses ennemis de Renan Larue (qui montre que l’éthique animale puise en grande partie ses racines dans les Lumières). Chacun à leur façon, ces livres se sont employés à nous révéler une modernité marginale et bien souvent refoulée, non-inféodée à « l’imaginaire de maîtrise rationnelle du monde » (Castoriadis) et hostile à une vision de la liberté et de l’émancipation conçues en termes “d’arrachement” aux multiples liens, sociaux et naturels, qui nous constituent.

On regrettera toutefois certaines longueurs et certaines redites, la taille du livre qui restreindra sans doute sa lecture à un public académique (celui auquel il était manifestement destiné). Mais on regrettera surtout que l’auteur, fort d’une archéologie de la pensée écologiste qui renouvelle et enrichit notre conception de l’histoire des idées, ne se soit pas davantage saisi des enjeux écologiques du présent, qu’il n’ait pas vraiment mis à profit son érudition pour relever les défis que ceux-ci adressent à la philosophie politique (qu’il enseigne à l’université). En dépit de ces réserves, admettons que La société écologique et ses ennemis constitue une somme sur laquelle devront désormais compter tous les amis de l’émancipation qui s’intéressent à l’histoire des idées écologistes.

Nos Desserts :

  • Au Comptoir, nous vous proposions un entretien avec le journaliste Pierre Thiesset, qui défend la perspective d’une gauche non inféodée à l’idéal productiviste
  • Nous avons aussi interrogé François Jarrige sur la question du progrès, de la technique et de ceux qui les remettent en question
  • Nous discutions d’écologie politique avec Aurélie Trouvé, qui a coprésidé l’association Attac
  • Les éditions Le Pas de côté et du Le passager clandestin proposent la réédition de nombreux auteurs qui occupent une place de choix dans l’ouvrage de Serge Audier comme John Ruskin, William Morris ou encore Léon Tolstoï
  • Bernard Charbonneau est un auteur à lire et à relire sans modération, nous recommandons notamment ses ouvrages Le feu vert et Le jardin de Babylone

Notes :

[i] L’idée selon laquelle le nazisme aurait été un mouvement écologiste avant l’heure a été vertement critiquée par l’historien français Johan Chapoutot dans un texte passionnant, « Les nazis et la nature. Protection ou prédation ». Chapoutot n’en reconnaît pas moins l’importance de la référence à la nature dans le nazisme : « La Naturgesetzlichkeit – le respect de la nature comme seule instance législatrice – caractérise à bien des égards, sinon essentiellement, la totalité du discours normatif nazi. »

[ii]  C’est du reste selon l’auteur ce risque qui explique « pourquoi les philosophes de l’émancipation sont si souvent passés à côté de l’enjeu écologique. Une telle tendance idéologique “holiste” et organiciste a en effet existé dans la pensée sociale, mais aussi dans des approches réactionnaires de l’écologie. »

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