Culture

Dostoïevski perd tout à Baden-Baden

« J’ai tout perdu, tout ! Tout ! Ô mon ange, ne sois pas triste, ne t’inquiète pas ! Sois certaine que maintenant il va enfin venir le temps où je serai digne de toi et ne te dépouillerai plus comme un infâme et ignoble voleur ! Maintenant mon roman, seul mon roman peut nous sauver, et si tu savais à quel point j’espère en lui ! » Le ton qu’emprunte Dostoïevski parait excessivement désespéré, pourtant, dans cette lettre datant du 18 novembre 1867, il annonce à sa femme Anna Grigorievna la perte des 166 pièces d’or qu’il leur restait. En voyage à Baden-Baden, les Dostoïevski ont beaucoup souffert de l’addiction du romancier russe au jeu. Ses lettres, tremblantes de honte et de souffrances, sont les pages les plus brûlantes de ses écrits.

Le séjour dans l’ouest allemand des Dostoïevski fut sans doute la période la plus douloureuse de leur quatre ans de voyage en Europe. Les quelques semaines vécues dans cette ville se sont transformées en véritable drame. Incapable de mettre à distance sa passion du jeu, Dostoïevski revenait chaque soir ayant perdu toutes ses économies. C’est également à ce moment-là que l’écrivain se brouille avec Tourgueniev, célèbre romancier russe, autour des attaques répétées de ce dernier contre les slavophiles.

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Le casino de Baden-Baden juxtaposé à l’élégant Kurhaus

Située dans au cœur de la Forêt-Noire, la prospère Baden-Baden est une commune du Land de Bade-Wurtemberg. Au XIXe siècle, la ville de verdure et d’eau est à la mode. Avec son centre de villégiature et sa chic station thermale, elle a historiquement été le lieu de prédiction des élites russes, notamment des écrivains, dont beaucoup étaient des habitués du célèbre casino Kurhaus. À cette époque, la famille du tsar russe visite à plusieurs reprises Baden-Baden, devenu point de rendez-vous mondain. Certains la qualifie même de capitale officieuse de Russie. Des princesses russes y font construire un lieu de culte orthodoxe. Le lancement du casino, construit par l’homme d’affaires français Jacques Bénazet, édifice classiciste inspiré par les châteaux royaux français, a grandement accéléré l’essor de la ville.

Les Dostoïevski arrivent à Baden-Baden début juillet 1867 pour y passer l’été après avoir séjourné pendant deux mois à Dresde. Dès leur arrivée, ils s’arrêtent au grand hôtel Au chevalier d’or. Toutefois, le romancier russe accuse des pertes au jeu dès le premier jour. Ceci les contraint à déménager dans un quartier éloigné et à louer deux petites chambres au-dessus d’une forge. Des coups de marteau assourdissants assomment les résidents du lieu toute la journée.

Une journée mémorable

Baden-Baden est le premier endroit où Anna Grigorievna assiste au drame quotidien de l’addiction de Dostoïevski au jeu. Une période désespérante et épuisante pour la jeune épouse qui écrit chaque soir en sténographie ses impressions de la journée écoulée. On découvre un grand homme, un penseur, et un poète génial en proie à une passion insurmontable.

Anna Grigorievna a ainsi relaté cette fameuse journée à Baden-Baden où son mari a dilapidé toutes leurs économies. Et c’est grâce à ses écrits que nous découvrons à quoi ressemble une journée où l’écrivain se noyait dans sa passion du jeu. Empruntant fréquemment les ressources familiales, au matin du 16 juillet 1867, le couple avait 166 pièces d’or. Dostoïevski se lance alors dans une partie qui dure toute la journée. À son retour, le soir, il leur reste 66 pièces. Le couple regarde alors désespérément les pertes de la journée qui s’élèvent approximativement à un millier d’euros. Le lendemain, le 17 juillet, la somme n’est plus que de vingt ducats. Le 18 juillet, les économies sont totalement perdues. Dostoïevski demande alors à sa femme de lui confier ses bijoux pour les mettre en gage.

« Je pris mes boucles d’oreille et ma broche et je les regardai longtemps, longtemps. Il me semblait que je les voyais pour la dernière fois. (Et il en fut ainsi). J’avais terriblement mal, j’aimais tant ces choses qui m’avaient été offertes par Fédia…« 

Il quitte alors le lieu de résidence convaincu de pouvoir rattraper le désastre. Anna éclate en sanglots. Le désespoir est proche de la démence tant la situation parait calamiteuse. Trois heures passent et Dostoïevski revient en ayant encore perdu de l’argent et les boucles d’oreilles. Il s’assoit sur ses genoux tandis qu’elle aussi se baisse vers lui : « Oui, Fédia se mit à pleurer ; il dit : “Je t’ai volé tes dernières biens, je les ai emportés et perdus.” Je tentai de l’apaiser, mais il continuait à pleurer. Comme j’avais mal pour lui, c’était terrible de le voir souffrir ainsi… »

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Une des salles du casino de Baden-Baden

Le lendemain, il repart avec toutes leurs économies et engage leur alliance. Dostoïevski perd pour la énième fois. Anna reste solidaire et engage sa précieuse mantille de dentelles. Elle est saisi d’une tristesse inexorable. Un peu plus tard, il regagne ensuite l’équivalent de 1 800 euros et trouve la force de quitter enfin le casino. Le prêteur à gages, homme âgé, lui rend les alliances et lui dit : « Ne jouez plus jamais, autrement vous perdrez tout. » Le soir, il revient avec un bouquet de roses et rend les deux alliances. Mais comme toute personne perdue dans l’assuétude, Dostoïevski est coupé du réel. Sa passion le guide. Il n’écoute pas les sages conseils. Deux heures plus tard, il a perdu toute la somme gagnée un peu plus tôt.

Cette fois-ci, les Dostoïevski n’ont plus rien pour vivre. Les parents d’Anna Grigorievna leur envoient de l’argent. Ils peuvent abandonner cette ville devenue maudite, cet enfer, ce tripot. Pour l’accouchement de leur enfant, Dostoïevski, francophone, cherche un pays où il peut se faire comprendre.Le 23 août 1867, ils quittent enfin la ville et se rendent à Genève.

Une écriture gâchée ?

Cette addiction frénétique au jeu n’est pas sans conséquences sur l’élan créatif de l’écrivain. Pour Jacques Catteau, professeur émérite de langue et civilisation russes à l’université de Paris-Sorbonne, « lorsqu’il a tout perdu et bu toute honte, Dostoïevski renaît à la création, seule source de vie dans toutes les acceptions du terme ». Comme le rappelle Matthieu Giroux, les échecs répétés de Dostoïevski au jeu plongent le romancier dans un désespoir « dont il ne s’extirpe que par un sursaut exceptionnel de vitalité artistique. Les deux tendances fondent cet équilibre précaire qui est la condition de possibilité de l’œuvre dostoïevskienne ». Ainsi lorsque Dostoïevski se perd dans la passion du jeu, il se sauve par son génie littéraire « et pour se sauver, il faut déjà être perdu », rappelle le rédacteur en chef de Philit.

Cette addiction au jeu est également source de contraintes pour Dostoïevski. Contrairement à ses rivaux, sa fébrile situation financière et ce besoin perpétuel d’argent l’obligent à travailler dans l’urgence et à publier – ce sont ses mots – « des choses mauvaises », à « profaner » ses meilleures idées. Dans sa correspondance, il écrit : « Je suis obligé de me hâter et d’écrire pour de l’argent et, par conséquent, inévitablement de gâcher. »

Malgré ces conditions peu avantageuses, Dostoïevski est devenu l’un des auteurs les plus lus et traduits dans le monde, dépassant ses rivaux – excepté, peut-être, Tolstoï, qui bénéficie par ailleurs de meilleures conditions de travail que lui. Il ne cesse de marquer un lectorat par la polyphonie de ses romans, ses longues et profondes réflexions et une construction romanesque dont le caractère décousu ne cesse d’impressionner les spécialistes et critiques.

À Baden-Baden, ses admirateurs peuvent encore visiter l’hôtel dans lequel il a séjourné. À la fenêtre du premier étage, on retrouve au-dessus du buste du romancier russe une inscription où nous reconnaissons son nom ainsi que le titre de son ouvrage Le Joueur. Un hommage de la ville à celui qu’elle aura tant fait souffrir. Et l’interrogation reste en suspend : peut-il y avoir de grande littérature sans grande souffrance ?

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