Culture

Quelques disques de 2016 à (se faire) offrir pour Noël

L’heure des bilans arrive, et 2016 a été une année riche en bons albums : rock, hip-hop, heavy metal, chanson, rap, jazz. Nous vous avons concocté une sélection de nos coups de cœur musicaux de l’année. À écouter sans modération sur les internets ou sur votre chaîne hi-fi, si vous assumez votre côté anti-moderne et faites partie des personnes qui achètent encore leurs disques, espèce en voie de disparition s’il en est.

« La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie. » Beethoven

Ave Jean-Louis Murat, morituri te salutant [1]

sans_titre_1Après un lumineux Babel enregistré avec le groupe de rock clermontois The Delano Orchestra en 2014, l’année 2016 a sonné l’heure du retour de Murat, en toute discrétion, avec un somptueux album au calme bucolique et nostalgique. Double discrétion, d’ailleurs : outre l’absence d’une tournée conséquente après la sortie de cet opus, le dernier des poètes français a choisi de prendre le contre-pied de son précédent effort. Murat verse toujours dans le rock avec Morituri, mais il y est beaucoup moins folk, et parsème sa musique de nombreuses influences jazz, soul et de voix féminines qui viennent hanter l’atmosphère du disque. Un album aux sonorités un peu moins telluriques que les précédents, mais aux paroles racontant souvent de tristes histoires très terre-à-terre.

Passée « French Lynx », première chanson guillerette ressemblant à une comptine, le tempo s’installe dans une relative lenteur et les paroles de Jean-Louis Murat se font beaucoup moins ironiques qu’à l’accoutumée. Si celui-ci continue ses odes à l’Auvergne (« Tous mourus »), c’est pour mieux montrer la décrépitude des campagnes laissées à l’abandon, la dépression de ses habitants, et poser la question « Qu’est-ce qui nous a fait ça ? » Certains titres le voient aussi quitter le Massif central (« La pharmacienne d’Yvetot », « Tarn-et-Garonne ») pour donner de son chant à d’autres pays perdus, tentant de réchauffer le cœur du peuple en marge. Néanmoins, certaines lueurs d’optimisme subsistent encore, comme dans « Le chant du coucou », véritable hymne à la rencontre charnelle entre l’Homme et la Nature, indiquant clairement que le salut de l’humanité ne se trouve pas dans la modernité.

Au delà du fait que certaines de ses chansons ressemblent toujours autant à de petites ritournelles médiévales (« Morituri »), Jean-Louis Murat s’illustre bel et bien comme un musicien anti-moderne, un troubadour épousant la cause de la « France périphérique ». Avec ce seizième album studio, sa musique et sa poésie ne prennent pas une ride, même si le ton est de plus en plus désabusé. Au vu du nombre grandissant de ses fans, et malgré une faible exposition médiatique, ce dernier point ne le dessert pas, preuve que singularité, mordant et création artistique doivent demeurer les premières qualités d’un musicien.

Noé Roland

Rudesse et mélancolie [2]

zsk-nocteobducta-mogontiacumMogontiacum est le dixième album au compteur de Nocte Obducta, groupe originaire de Mayence, et dont les musiciens sont aussi bons qu’injustement ignorés du public metal. Encore une fois, quel album ! Quelque part entre doom metal, post-rock et black metal, les Allemands bâtissent, dans la continuité de leur œuvre déjà imposante, la cathédrale d’un monde funèbre et désenchanté, sans oublier d’y adjoindre la dose de psychédélisme caractéristique et bienvenue.

On commence par un instrumental de plus de neuf minutes (« Am Ende Des Sommers ») au tempo lancinant et aux accents épiques, qui semble exploser dans une parfaite continuité avec « Glückliche Kinder ». Tout aussi ambiancés, les titres suivants allient avec perfection influences gothiques, black et électroniques, jusqu’à parvenir à « Deihra Mogontiacum », pièce-maîtresse de l’album, concentré de folie musicale et véritable acte de bravoure de plus de 19 minutes. La tempête s’intensifie encore avec « Die Pfähler », l’un des morceaux les plus violents de l’album, qui emprunte autant à Shining (SWE) qu’à Morbid Angel. Et puis, elle retombe, dévoilant un ciel obscurci mais plus placide sur les deux derniers titres, « Lethe, Stein Und See » et « Im Dunst Am Ewigen Grab Der Sonne », magnifique instrumental clôturant l’album.

Dans l’océan des productions métalliques de l’année 2016, le dernier album de Nocte Obducta est une goutte d’eau, mais il mérite, à tous points de vue, une écoute sérieuse et intensive. Pour au moins pour deux raisons : la créativité sans limite de ses musiciens et la parfaite synthèse effectuée entre les sous-genres les plus porteurs de ce que l’on appelle actuellement les “musiques extrêmes”.

N. R.

La lumière jaillit où nul soleil ne brille [3]

C’est peu dire que le metal est loin d’être un terrain musical mort, dont toutes les potentialités auraient été explorées. Värähtelijä, quatrième album du groupe finlandais Oranssi Pazuzu, en est une preuve éclatante, démonstration de ce que le metal, sorti de ses gonds, peut apporter de littéralement inouï et de captivant. Certes, il y a eu des démarches parentes : chez Nachtmystium, qui a tiré le black metal vers le psychédélisme (le diptyque Black Meddle), ou chez Wolves in the Throne Room (Celestite), qui a fini par renoncer au black metal pour fusionner drone et space ambient sous l’influence croisée de Sunn O))) et Tangerine Dream… Mais l’exploration musicale d’Oranssi Pazuzu est encore autre chose, à mi-chemin de Hawkwind et d’Emperor.

Hypnotique, puissant, ravageur, céleste, labyrinthique, élémental : la liste d’épithètes pourrait longuement s’étirer. Elle est peut-être d’abord et surtout audacieuse… totalement imprévisible. Le black metal, en fin de compte, n’y est qu’un des éléments parmi bien d’autres (prog, ambient, shoegaze, noise…), dans une musique faite de boucles obsédantes et répétitives de riffs, aux réverbérations hypnotiques, aux percussions entêtantes, musique tourbillonnante rehaussée de synthétiseur – à l’image de la prodigieuse entrée en matière, le long, convulsif et puissant morceau « Saturaatio ». Des voies caverneuses se fraient leur chemin depuis qui-sait-quelles-profondeurs, entre roulements percussifs (« Lahja »), guitare et basse aux boucles réverbérées et accords en suspension (« Värähtelijä »). Sauf dans « Vasemman Käden Hierarkia », morceau le plus ouvertement fondé dans le black metal (un voyage de près de 18 minutes, qui conduira du black metal le plus virulent jusqu’à un no man’s land minimaliste, pour fuser enfin vers un space rock exalté), l’album tire davantage vers le mystérieux que vers l’épique, vers un surnaturel à la grâce inquiétante, jamais donnée, atteinte par-delà le chaos et la confuse intuition du funeste qui le traverse. Le disque est si riche que sa première écoute est éprouvante et qu’il faut plusieurs écoutes pour en mesurer l’étendue. Cela s’achève, après d’ultimes cahots, dans une paix précaire, avec « Valveavaruus », et avec ce sentiment qu’elle n’est pas le fin mot – comme si quelque chose reste inconclu, en suspens. Et qui, volontiers, invite à la réécoute. Au total, une œuvre étrange et belle, mais d’un beau bizarre, à l’image du clip de « Lahja ».

Mikaël Faujour

« Le vent se lève » [4]

mattelliott_2016_thecalmbefore_coverOriginaire de Bristol et désormais nancéen, Matt Elliott déroule disque après disque sa folk sombre et tourmentée, entre amours déçues et (dés)espérance politique. Plus minimaliste qu’à l’accoutumée sur le plan instrumental – seules quelques notes de piano viennent parfois troubler la guitare de Matt – et majoritairement acoustique, The Calm Before n’en est que plus touchant, et invite à une écoute quasi religieuse de ses textes, toujours aussi poignants.

La chanson-titre donne la tonalité de l’album : Matt y décrit, de sa voix caverneuse et posée, l’arrivée prochaine d’une tempête destinée à tout balayer. « Don’t we need it / To blow the dust away », questionne-t-il. Au Comptoir, on ne lui dira pas non ! Si cette poussière à balayer est politique (« Wings and crown » évoque la vanité du pouvoir), elle est aussi personnelle et intime (« The Feast of St. Stephen » narre une enfance marquée par une ambiance religieuse aussi étouffante qu’hypocrite). Le disque s’achève en convoquant Platon (« The Allegory of the Cave »), et nous laisse dans l’attente de cette tempête porteuse de renouveau et de raisons d’espérer.

Frédéric Santos

Gangsta 4 Life [5]

schoolboy_q_blank_face_lp_coverDepuis quatre ans maintenant, le groupe californien Black Hippy, composé d’Ab-Soul, Jay Rock, Kendrick Lamar et Schoolboy Q, domine outrageusement le rap américain. Mais en réalité, un seul de ses membres siège actuellement sur le trône du hip-hop : Kendrick Lamar. Pourtant, Schoolboy Q semble décidé à prouver que le prodige de Compton n’est pas le seul poids lourd du crew. Deux ans après un bon Oxymoron, le MC originaire de Los Angeles revient plus fort, pour notre plus grand plaisir.

Le rappeur de la West Coast, qui cite les new-yorkais « Biggie, Nas et 50 Cent » comme principales sources d’inspiration, nous livre du bon gangsta rap comme on sait en faire en Californie. Durant 17 titres, le rappeur promène parfaitement son flow tout-terrain sur des beats de producteurs reconnus tels que Swizz Beatz, The Alchemist, Tyler, The Creator, ou encore Kanye West qui est également en featuring sur le stratosphérique « THat Part ». Niveau invités, nous retrouvons notamment Jadakiss, Tha Dogg Pound, E-40 ou encore Anderson .Paak, révélation du dernier album de Dr. Dre. Toujours musicalement juste et ne contenant aucun déchet – chose rare de nos jours –, ce disque est assurément la meilleure sortie rap US de l’année 2016.

Kevin “L’Impertinent” Victoire

« Le retour du titi parisien, pas du kéké marseillais » [6]

barlouIl y a onze ans maintenant, le rap français découvrait Seth Gueko, jeune MC du label et collectif Néochrome, avec sa mixtape Barillet plein. Au fil des projets qui s’enchaînent, Nicolas Salvadori, de son vrai nom, s’impose comme un vrai espoir du rap français. Il faut dire que l’artiste de Saint-Ouen-l’Aumône (95) d’origine russe et italienne, « fils spirituel de Jacques Mesrine » auto-proclamé et gitan d’adoption, a réussi à se construire un personnage déroutant et attachant. Dans un style linguistique qui lui est propre, mêlant verlan, vieux français, argot parisien, gitan / manouche, onomatopées et néologismes, Seth Gueko nous plonge dans un univers particulier souvent rempli de références cinématographiques. Le hic, c’est que malgré son immense potentiel notre Al Poelvoordino (« mélange entre Al Pacino et Benoît Poelvoorde ») n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances et ses albums se révèlent souvent inégaux et décevants.

Cette fois le retour de notre titi parisien exilé en Thaïlande est une réussite. Revenu tout en muscles et en tatouages, brandissant « le “A” de anarchie » et « le “M” de Babidi » – les fans de Dragon Ball Z comprendront –, Seth Gueko nous livre son meilleur album depuis longtemps. Plus posé et réfléchi, “Professeur Punchline” n’a cependant rien perdu de sa verbe et ses rimes demeurent toujours aussi riches. De la cover aux instrus, rien ne semble laissé au hasard et, comme à son habitude, notre « Maître de Cérémonie » du Val-d’Oise s’amuse à briser les codes du hip-hop avec élégance. Bref, comme il le rappe lui-même, « cette année, c’est [son] année ».

K. V.

Jazz, soul, pop, amour et spleen [7]

yasmine-kydYasmine Yyd nous revient avec un sensationnel nouvel album. Cette jazzwoman bien connue des initiés reprend une thématique maîtrisée depuis Earth Woman en 2010 : le territoire et l’enracinement (et donc aussi le déracinement). Cette Bretonne à l’accent d’outre-Manche, aux influences d’outre-Atlantique et aux origines d’outre-Méditerranée nous délivre un album à la fois innovant et entêtant et respectueux des codes du très bon jazz (« Is It Time To Go Home? », par exemple). Le fin connaisseur saura y déceler d’illustres références (de Billie Holiday à Kate Bush) et une proximité avec des artistes aussi éclectiques et intenses que Melody Gardot, Rhonda Smith, Esperanza Spalding ou encore Dajla.

Des morceaux comme « That One Day » et « The Finish Line » se distinguent par des traits soul et rhythm and blues tout à fait savoureux. Privacy Settings est assurément un album qui fait du bien à la nouvelle scène française.

Adlene Mohammedi

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