Politique

Emmanuel et Mathias Roux : « Michéa a montré que les vraies oppositions ne sont pas là où on pense »

Depuis 2013, Jean-Claude Michéa est devenu un sujet de polémique pour la gauche radicale intellectuelle. « Penseur majeur » affirment les uns, « rouge-brun et confusionniste », répondent les autres. Dans le même temps, une partie de la droite conservatrice et réactionnaire ne cache pas son intérêt pour le philosophe socialiste. Quoiqu’il en soit, l’ex-Montpelliérain ne laisse plus indifférent dans le monde des idées et dérange. Dans « Michéa l’inactuel : Une critique de la société libérale » (Le Bord de l’eau), Emmanuel Roux et Mathias Roux, philosophes de formation, reviennent sur cette figure controversée. Ils nous éclairent sur sa critique du libéralisme, sa filiation intellectuelle avec George Orwell et les perspectives politiques qu’il ouvre.

Le Comptoir : Pourquoi écrire ce livre sur Jean-Claude Michéa ?

Emmanuel et Mathias Roux : Il nous semblait que la pensée de Michéa ne bénéficiait pas d’une lecture marquée par une forme de probité intellectuelle (pour parler comme Orwell). Nous sommes familiers de l’œuvre depuis un moment et, à titre personnel, nous avions envie de faire le point sur ce qu’il nous avait apporté en ressaisissant de façon analytique les différentes dimensions de ses écrits. Mais nous avions aussi l’ambition de ne pas nous contenter d’une simple introduction : nous voulions un essai qui discute la dimension philosophique et polémique de l’œuvre, et son apport aux débats du temps. Et ce a contrario des lectures en général assez rapides et superficielles menées tant par ses critiques habituels que par ceux qui s’approprient Michéa et le citent à tout bout de champ pour l’enrôler dans leurs combats.

Comment expliquer que Michéa dérange autant à gauche et plaise à droite ?

Michéa « dérange » à gauche pour plusieurs raisons. D’abord sa vision de l’histoire de la gauche ne peut que contrarier ses représentants officiels et/ou autoproclamés dans la mesure où elle remet fortement en cause la vision de la gauche comme force politique d’émancipation et tente de démontrer (avec pas mal de pertinence, il faut bien le reconnaître) qu’elle contribue surtout à renforcer (consciemment ou non, c’est toute la thématique de la « double pensée ») l’emprise idéologique et matérielle d’un système économique totalement dédié à l’extension indéfinie de la valeur d’échange dans tous les domaines des activités humaines. Michéa critique le fait que la gauche s’arroge le monopole du progrès alors qu’elle n’en défend en vérité qu’une conception particulière : ce  progrès est avant tout celui des conditions intellectuelles et culturelles de l’hégémonie d’un système de pensée qui fait de la dialectique du droit et du marché l’horizon indépassable de toute société “ouverte” et le seul “opérateur ” de société (avec les risques que l’on sait vers un contrôle social total des individus).

« La gauche a d’ailleurs beau jeu de pointer cet enrôlement pour assigner à résidence idéologique Michéa sans avoir à discuter ses thèses. »

L’autre raison principale pour laquelle il déplaît à gauche est que, pour conduire cette critique, Michéa adopte une position, des concepts et des termes qui, dans le logiciel mental de la gauche auto-proclamée, représente tout ce qui fait l’objet d’un rejet, d’une dérision systématique (avec son cortège d’idées toutes faites et de réflexes pavloviens) : le fait de toujours privilégier le point de vue des “gens ordinaires”, la valorisation d’une certaine forme de conservatisme, l’irrévérence face aux idoles intellectuelles, etc.

Quant à la droite, Michéa offre des possibilités de récupérer, de façon assez courante au fond, des arguments pour alimenter la critique, traditionnelle au sein d’une certaine droite (pas la plus antipathique d’ailleurs), des conséquences culturelles du capitalisme. Mais, c’est toujours fait en tronquant ses analyses, c’est-à-dire en les coupant de sa critique radicale, au sens premier du terme, de la civilisation libérale. Un Finkielkraut pourra ainsi se réjouir de la dénonciation par Michéa des “dérives” de l’antiracisme et du politiquement correct mais ce sera en la séparant de son analyse du rôle de la conception libérale du droit en général dont cette dénonciation n’est qu’une conséquence et une illustration. De ce point de vue, il s’agit d’un enrôlement fondé sur un complet malentendu. La gauche a d’ailleurs beau jeu de pointer cet enrôlement pour assigner à résidence idéologique Michéa sans avoir à discuter ses thèses.

« La gauche dite populiste ne constitue pas une véritable alternative politique. »

Une recomposition politique semble s’être opérée avec d’un côté Macron qui a attiré vers lui le centre droit et le centre gauche, une gauche “populiste”, devenue la force dominante à gauche, et droite et extrême droite qui convergent de plus en plus. La pensée de Michéa aide-t-elle à comprendre ces changements ?

Oui, dans la mesure où la synthèse opérée par Macron consiste à fondre en une seule force politique les deux anciens partis de ce que Michéa appelait déjà « l’alternance unique ». Le caractère non antagonique du champ politique était déjà là depuis longtemps. La pensée de Michéa sert donc à comprendre que ces changements n’en sont en fait pas vraiment.

C’est d’autant plus le cas que la gauche dite “populiste” ne constitue pas une véritable alternative politique et que la France insoumise n’est pas parvenue et ne parviendra sans doute pas, malgré sa volonté de s’en inspirer en éliminant notamment de son lexique le mot de “gauche”, à initier un mouvement populaire comme Podemos en Espagne. Les raisons tiennent, en partie, là encore, à des constats opérés à la suite d’Orwell par Michéa au sujet de la psychologie du leader politique : l’incapacité à laisser la place et à organiser sa succession pour rester sur le devant de la scène, la rhétorique du “dégagisme” au service d’une fonction tribunitienne narcissique (somme toute assez classique dans la vie politique française), et qui est capable de mobiliser au moment d’une élection présidentielle mais sans que la puissance électorale d’un jour se traduise en puissance politique faute d’une vraie volonté de voir et de faire de la politique autrement, etc.

Michéa fait de l’extrême gauche l’avant-garde des combats culturels du capitalisme et des Lumières la matrice intellectuelle du libéralisme. Pourtant, il semblerait qu’aujourd’hui l’extrême gauche “postmoderne” et “déconstructiviste” rejette de plus en plus violemment – et souvent de manière caricaturale – l’héritage des Lumières et l’universalisme au profit d’un relativisme radical. La critique de Michéa est-elle toujours opérante ?

Michéa explique qu’au fond sur un plan idéologique il n’y a pas de différence de nature entre le déconstructivisme libéral d’un Gary Becker (pour lequel le mariage ne s’explique que par un calcul rationnel) et le déconstructivisme éthique d’une grande partie de l’“extrême gauche” qui fait du “désir” la norme absolue de toute conduite sociale. La jonction des deux est bien synthétisée par un Pierre Bergé par exemple quand il dit que louer sa force de travail ou louer son corps (gestation pour autrui) c’est la même chose. Il y a bien ici le partage de mêmes présupposés anthropologiques qui doivent beaucoup à une certaine dimension des Lumières, disons sa dimension économique, hédoniste et utilitariste. Le grand mérite de Michéa est d’avoir montré de manière stimulante que les vraies oppositions ne sont pas là où on pense qu’elles sont.

« Pas d’émancipation sans common decency ! À condition de bien comprendre ce qu’elle veut dire. »

Vous décelez en Michéa un héritage de la tradition florentine que l’on appelle “républicanisme”, “humanisme civique” ou “tradition civique”, ainsi qu’une dimension anarchiste. Comment cela s’articule t-il chez lui ?

C’est très lié dans la mesure où toute la tradition civique est précisément construite pour que le pouvoir soit toujours sous le contrôle, effectif et non formel, des citoyens. C’est un apport de notre travail. La relecture de toute l’œuvre a fait sauter aux yeux ce point. Michéa s’inscrit dans la tradition de l’homme comme animal politique et c’est en ce sens qu’il dispose d’armes intellectuelles puissantes pour déconstruire l’anthropologie sur laquelle est fondée la société de marché qui régit nos vies. Là aussi, la filiation avec Orwell prend tout son sens.

Selon vous, Michéa aurait beaucoup en commun avec Pierre Dardot et Christian Laval, pourtant héritiers de Michel Foucault. N’est-ce pas paradoxal ? Michéa aurait-il finalement en commun avec Foucault, Deleuze et Bourdieu qu’il se plait à maltraiter ?

Il faut se méfier des syllogismes un peu rapides comme Michéa = Dardot, Dardot = Foucault, donc Michéa = Foucault. Notre propos sur les similitudes entre Michéa et Dardot-Laval vise uniquement à montrer que, contrairement à ce que laisse penser la présentation médiatique de Michéa qui en fait une sorte de réactionnaire conservateur, passé de la gauche communiste à la droite extrême (voire même est un “rouge-brun”, selon certains !), il n’est pas seul, “à gauche”, à se référer à des thèmes qui lui valent d’ordinaire ces accusations. Comme notamment la critique de la démesure capitaliste, l’appel à retrouver des formes de vie conviviales et décentes, la mise en question de la figure contemporaine de l’individu, etc.

Ces thèmes qui nécessitent de faire référence à d’autres normes que les normes anthropologiques libérales sont présents chez d’autres également (Dardot-Laval par exemple) pour lesquels la filiation avec la tradition socialiste et/ou anarchiste ne fait pourtant aucun doute. Quant à l’usage de Foucault, il est vrai que Dardot-Laval utilisent certains de ses concepts sur le pouvoir pour expliquer le caractère historiquement inédit de l’emprise du capitalisme sur toutes les dimensions de la vie. Cela n’en fait en rien des “héritiers” épigones plus royalistes que le roi comme on en rencontre beaucoup aujourd’hui et qui, par zèle foucaldien, traquent des relations de pouvoir dans le moindre rapport social.

« Résister au capitalisme, ce n’est pas croire qu’on va abolir d’un coup l’économie de marché et le libéralisme politique, c’est refuser l’emprise d’une minorité de dominants de notre planète et leur refuser de créer les conditions de notre servitude définitive. »

La pensée de Michéa permet-elle de constituer une alternative au capitalisme ou sa pensée s’arrête-t-elle à la critique ?

Si constituer une alternative au capitalisme signifie élaborer une théorie pour renverser en pratique l’ordre capitaliste, la réponse est non. Comme une grande tradition de la gauche “critique” (pensons à l’École de Francfort, en particulier Adorno et ses magnifiques Minima Moralia), à Henri Lefebvre, à Guy Debord, à Pasolini, Christopher Lasch, etc., la pensée de Michéa est une pensée qui vise à comprendre les causes et racines d’une forme d’imposition d’un genre de vie et d’une volonté de domination d’un nouveau genre. Résister au capitalisme, ce n’est pas croire qu’on va abolir d’un coup l’économie de marché et le libéralisme politique (nous avons aussi à assumer une part de cette tradition qui a été et est encore animée d’une volonté humaniste d’émancipation), c’est refuser l’emprise d’une minorité de dominants de notre planète (qui se portent tous les jours mieux que la veille) et leur refuser de créer les conditions de notre servitude définitive.

Sa pensée sert aussi à guider l’action future dans la mesure où elle nous met en garde contre tout ce qu’un engagement politique pour combattre le cours des choses peut receler d’ambiguïtés psychologiques et d’obstacles liberticides (voir l’héritage d’Orwell) : le rôle trouble des intellectuels, des appareils, des leaders, etc. Quand on a lu Michéa, on n’a pas de “solutions” mais des repères et la conviction qu’il ne pourra y avoir de lutte véritablement émancipatrice que dans un cadre exigeant sur un plan moral et intellectuel. Pas d’émancipation sans common decency ! À condition de bien comprendre ce qu’elle veut dire.

Notre livre est aussi une contribution à la compréhension de cette notion aussi fondamentale que parfois mystérieuse.

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2 réponses »

  1. Bonjour,

    L’interview est principalement constitué d’une restitution des idées de Michéa, que ses fidèles lecteurs dont je fais partie connaissent désormais sur le bout des doigts (ça se répète pas mal il faut l’avouer). J’aurais donc souhaité savoir si le livre entier se limitait à cela ou si l’on pouvait en attendre également un apport théorique, voire une perspective critique du montpelliérain.

    Bien à vous,

    • Bonjour,

      Le livre est une excellente remise en ordre de ses idées, qu’il remet en perspective (avec la tradition civique florentine par exemple ou en comparant ses écrits à ceux de Dardot et Laval), avec en plus de belles réponses à ses critiques (Lordon, Corcuff, Anselm, etc.). Même en ayant lu presque toute l’oeuvre de Michéa, d’Orwell et de Lasch, je ne me suis pas ennuyé un seul instant en le lisant.

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