Politique

Notre ennemi le Capital

Alors que le capitalisme montre chaque jour qu’il est à bout de souffle, nous rencontrons encore des difficultés à faire émerger une alternative à ce système déshumanisant.

5719465156_f64fe5263f_zIl faut se méfier des chimères accrochées lourdement à notre dos. Elles alourdissent le pas, et entravent l’action. Si nous n’y prenons garde, elles finissent par s’agripper avec tant de force qu’elles transforment tous les honnêtes portefaix en « portes-valeur » (Marx). Aujourd’hui, une fois encore, il semblerait que presque toutes les luttes perdent de vue le message essentiel. Il semblerait que les passions, les angoisses, les failles intimes, soient détournées de leur noble but. La guerre contre l’État islamique et celle contre la crise économique sont les Rémus et Romulus qui tètent les mamelles d’une énorme Louve. Cette Louve qui se « nourrit d’elle-même » (Hegel), produit un garde-manger et des ouailles fidèles opposées, dans ce cas, à toute interruption volontaire de sa grossesse.

Tambouille capitaliste

Bien sûr, de moult événements tragiques re-jaillissent sous nos yeux comme des phénomènes indubitables. Certes, notre quotidien est bariolé de turpitudes et de faits désolants. Mais de quoi parlons-nous ? Avons-nous saisi ce qui se joue ? Pouvons-nous être sûrs de nous-mêmes après avoir enduré les prophéties faussement apocalyptiques des « savantissimes bureaucrates de métier » (Marx), répétées en boucle sur nos innombrables écrans ? Pouvons-nous être certains que rien n’est voilé quotidiennement par l’immense griffe médiatico-politique de la Bête ? Pour en avoir le cœur net, il faut d’abord plonger dans ses entrailles. Lors du dernier attentat meurtrier dans une boîte de nuit en Turquie, le 1er janvier dernier, le journal Le Monde titrait : « À Istanbul, la vie à l’occidentale ciblée », avant de préciser que « l’attaque visait des Stambouliotes adeptes du mode de vie à l’occidentale. Au Reina, l’alcool coulait à flots, les gens dansaient, la salle était décorée de guirlandes et de symboles de Noël et du Nouvel An, autant d’attributs du monde chrétien. » Non seulement, une manière de vivre « à l’occidentale » était visée, mais surtout le journaliste n’hésita pas à percevoir dans cette attaque une atteinte aux symboles du « monde chrétien ». En effet, fêter la nouvelle année dans une boîte de nuit à plus de cinq cents euros l’entrée, où « l’alcool coulait à flots », où « les gens dansaient » ressemble bien davantage à l’« attribut » décadent du mode de vie de la bourgeoisie occidentale, plutôt qu’à un quelconque mode de vie chrétien. Dans le même registre tragi-comique, et juste après les attentats du Bataclan, l’ancien Premier ministre, Manuel Valls, lança sa plus belle déclaration d’amour aux valeurs occidentales modernes sur le plateau d’Europe 1 : « Consommez, dépensez, vivez » !

Après avoir brièvement sondé la Bête, encore faut-il cependant mettre tout en œuvre pour l’abattre. Et la tâche est loin d’être aisée. Car il existe aujourd’hui une nouvelle horde de gentils bouchers prêts, en apparence, à équarrir l’animal. Dans le rôle de la tenancière de la bonne pitance, Marine le Pen prépare la bonne vieille soupe nationale : « Je n’attaque pas l’économie de marché, mais le néolibéralisme radical. Je me bats contre tout ce qui empêcherait l’État-nation d’être libre. » Un ragoût indigeste bleu-blanc-rouge déjà vomi par Karl Marx en 1843 : « Le rapport de l’industrie, du monde de la richesse en général, au monde politique est un problème majeur des temps modernes. Sous quelle forme ce problème commence-t-il à préoccuper les Allemands ? Sous la forme du protectionnisme, du système prohibitif, de l’économie nationale. La teutomanie est passée des hommes dans la matière, et c’est ainsi qu’un beau matin nos chevaliers du coton et nos héros du fer se sont vus métamorphosés. On commence donc en Allemagne à reconnaître la souveraineté du monopole à l’intérieur, en lui attribuant la souveraineté vis-à-vis de l’extérieur. » D’autres convives, refusant d’ingurgiter ce plat écœurant, s’agitent pour ajouter quelques ingrédients. François Fillon veut une recette libérale d’inspiration thatchérienne ; Emmanuel Macron souhaite une bonne pincée de « milliardaires » ; Jean-Luc Mélenchon propose un bouillon d’« économie de la mer » et Arnaud Montebourg veut être le cuisinier de « la fiche de paie ». Avec plus ou moins d’épices libérales et de saupoudrage keynésien, personne n’engage « la critique des catégories économiques » (Marx). Les termes de « salariat », « pouvoir d’achat », « relance », « croissance », « emploi », « industrie », « chômage », « technologie » figurent tous au menu de cette grande tambouille. Comme la présidente du Front national, ils sont prêts à gaver la dinde capitaliste génétiquement modifiée.

Dès lors, s’il fallait attendre un miracle venu d’en haut, ce serait peine perdue. Comme Marx, chacun de nous doit alors « chercher à comprendre ce qu’il a trouvé dans la rue ». Une rue où le premier McDonald’s vient d’ouvrir ses portes au Vatican ; une rue où s’entassent plus de neuf millions de pauvres en France ; une rue où circulent les visages attristés, les yeux rivés sur des smartphones produits par plus d’un million de chinois travaillant « 6 jour sur 7 et douze heures par jour […] sans compter le maniement de produits chimiques toxiques comme le mercure ou l’arsenic… […] et sont logés dans des dortoirs bondés et insalubres où grouillent les cafards et les punaises » ; une rue où l’horizon est bouché par les marques, les centres commerciaux, et les panneaux publicitaires ; une population rurale mondiale passée de 66 à 46 % en seulement 30 ans ; une rue où l’air polluée entraîne la mort d’au moins sept millions de personnes chaque année ; une rue où sans carte bleue, chéquier ou autre moyen de paiement toute vie sociale et réellement commune devient difficile ; une rue où les gens vivent seuls ensemble… Mais « je ne veux pas m’étendre en décrivant les effets pernicieux de cette dictature subtile : vous les connaissez » (pape François). Ainsi, et comme l’avait souligné Marx, il est temps d’engager « une critique radicale de tout l’existant ». Cette critique est « un corps à corps, et, dans un corps à corps, qu’importe que l’adversaire soit du même rang, noble ou intéressant ; l’important c’est de le toucher » (Marx).

Donner, recevoir, rendre

29037Face à cette tâche qui paraît impossible à l’échelle individuelle, seule une activité pour la communauté réelle et pratique, fondée sur le face-à-face, et sur le triptyque « donner, recevoir, et rendre » (Mauss) apparaît comme le roc indestructible pour provoquer la mort du capitalisme. C’est d’ailleurs le seul impératif pour éviter de gaspiller son énergie dans « les eaux glacées du calcul égoïste » (Marx) ; ou de se noyer dans les eaux gelées du ressentiment national ; ou de se perdre dans la mélancolie d’un passé historique révolu. « Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique, cela ruine la société, condamne l’homme, le transforme en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres, et comme nous le voyons met même en danger notre maison commune » (pape François). La situation du Venezuela en est le plus clair témoignage. Après avoir orienté le pays sur l’extraction pétrolière quotidienne de la vallée de l’Orénoque, la simple chute du prix du baril a plongé les Vénézuéliens dans la réalité du capitalisme. Comme aucune « accumulation de marchandises » (Marx) n’est possible sans pétrodollars, les files d’attentes se succèdent devant les supermarchés, et les pillages se multiplient pour obtenir des denrées. La majorité des habitants se lève à deux heures du matin, et attend des journées entières aux abords des boutiques pour quémander quelques aliments ! Rares sont ceux qui décident de s’organiser et d’inventer de nouvelles formes d’organisation sociale. Un révélateur saisissant de notre situation d’assisté et de la colonisation de notre imaginaire par le capitalisme. « Placé en dehors du complexe économique-industriel, je ne serai même pas en mesure d’assurer ma propre survie, je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieurs à celle de l’homme de Néanderthal », constatait Michel Houellebecq dans son roman Les particules élémentaires.

Ainsi, à la question « Que faire ? » la solution est entre nos mains. Que l’on soit juif, indien, musulman, chrétien, ou athée, il faut répondre par des actes à l’appel lancé par le pape François le 9 juillet 2015, lors de la deuxième Rencontre mondiale des Mouvements populaires : « En considérant la chronique noire de chaque jour, nous croyons qu’il n’y a rien à faire sauf prendre soin de soi-même ainsi que du petit cercle de la famille et de ceux qui nous sont chers. Que puis-je faire, moi, chiffonnier, comptable, ramasseur d’ordures, agent de recyclage, face à tant de problèmes si je gagne à peine assez pour manger ? Que puis-je faire, moi, artisan, vendeur ambulant, transporteur, travailleur exclu si je n’ai pas même les droits des travailleurs? Que puis-je faire, moi, paysanne, indigène, pêcheur qui peut à peine résister à l’asservissement des grandes corporations ? Que puis-je faire, moi, depuis mon bidonville, depuis ma cabane, de mon village, de ma ferme quand je suis quotidiennement discriminé et marginalisé ? Que peut faire cet étudiant, ce jeune, ce militant, ce missionnaire, qui parcourt les banlieues et les environs, le cœur plein de rêves, mais sans presque aucune solution pour mes problèmes ? Beaucoup ! Ils peuvent faire beaucoup. Vous, les plus humbles, les exploités, les pauvres et les exclus, vous pouvez et faites beaucoup. J’ose dire que l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans vos mains, dans votre capacité de vous organiser […] Ne vous sous-estimez pas ! »

Benjamin Edgard

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4 réponses »

  1. Il est intellectuellement malhonnête de citer Marx pour, au final, remplacer l’émancipation par la charité. A force de filer de l’aussi mauvais coton, prenez garde à ne pas pas finir esclaves…

    • Le retour rampant de l’obscurantisme papal et de la vieille morale judéo-chrétienne, les relents odieux de la réaction sous la forme sournoise de la charité chrétienne? Pitié Emile. On n’en est plus là, heureusement.
      Permettez-moi, pour vous contredire bien cordialement, ces quelques propos libérateurs et citations émancipatrices :

      « Je vis dans un monde qui a perdu le sens du bien, du Bien (…) Comment dès lors faire entendre que les horreurs de notre temps ne font pleinement sens qu’en termes de péché, de contradiction frontale avec cette ouverture que propose l’Évangile ? »
      Ivan Illich

      « La misère de l’homme, c’est d’avoir trahi Dieu. Aucune injustice humaine ne sera vraiment réparée tant que ne l’aura pas été cette injustice envers Dieu. Nous nous accusons tous, mutuellement, et nous sommes tous coupables. Et les plus coupables, c’est nous, chrétiens médiocres. »
      Maurice Zundel

      « Les principautés et les puissances sont visibles dans leur splendeur extérieure, mais elles sont invisibles et inconnues dans leur origine violente, honteuse. L’envers du décor n’est jamais là et c’est cet envers que la Croix du Christ, pour la première fois, apporte aux hommes».
      René Girard

      « Jésus nous invite à changer de mentalité et à passer de la convoitise du pouvoir à la joie de disparaître et de servir »
      Pape François

  2. Le capitalisme n’est jamais a bout de souffle. Le capitalisme c’est l’humain, le troc, le marché local, le troc, celui qui produit un objet meilleur et l’utilise ou le vend.
    Le capitalisme est comme le désir, il est humain et ne disparaitra jamais.

    Et le système capitalisme est la perfection ultime qui a permis a l’esperance de vie d’atteindre des records dans le monde, ainsi que les taux d’équipements. A chaque fois qu’un pauvre s’appauvrissait en occident a cause de ce  » capitalisme/crise/mondialisation », trois démunis accédaient a un toit en asie ou en afrique.

    Oui le capitalisme est inégal, il nécessite des redistributions. Mais il crée enormément de valeur en allant toujours créer du travail la ou il est le moins cher et le plus efficace, en abaissant le prix des equipements et en favorisant le progrès technique.

    Les masses toujours pauvres du tiers monde ne veulent qu’une chose. Plus de capitalisme pour plus d’investissement, de construction, de médicaments et de loisir. Finis les levés à 4 heures du matin pour travailler la terre ou marcher des heures pour chercher de l’eau ou pour travailler chez un maitre.
    Vive le capitalisme.

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