Politique

Mur par Mur : « La révolution communiste-libertaire vise à détruire la contrainte à la productivité et au travail » (partie 2)

Collectif anarchiste, Mur par Mur a publié il y a quelques mois « Pour un anarchisme révolutionnaire ». Un livre qui tente de tracer les contours d’une société anarchiste – c’est-à-dire sans État, capitalisme, ni relations de domination –, ainsi que les forces sociales et les moyens d’y parvenir. Un ouvrage qui ne pouvait pas nous laisser de marbre. Nous avons alors décidé d’interviewer ses auteurs. Compte-tenu de la densité de leurs réponses, nous avons choisi de les publier en deux parties. Voici la seconde, dans laquelle le collectif développe sa conception singulière de l’anarchisme.

Le Comptoir : Vous défendez un “communisme libertaire”. En quoi consiste-t-il ?

L’échappée, 288 p., 17 €

Collectif Mur par Mur : Le communisme libertaire, ou communisme-anarchiste, renvoie à toute une histoire, à un rapport à la stratégie révolutionnaire, et à un imaginaire post-révolutionnaire. Nous développons ces points à différents endroits du livre. Il serait trop long d’entrer ici dans les détails, bien que nous en avons déjà dit quelques mots dans les questions précédentes, notamment concernant le rapport à la destruction immédiate de l’État et le refus de “la prise de la direction” des mouvements.Mais ce que nous reprenons et développons le plus dans le livre, c’est finalement ce principe de base du communisme libertaire : De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins.

Ceci veut dire que la révolution communiste-libertaire vise à détruire la contrainte à la productivité au travail, et plus radicalement encore la contrainte au travail. Mais ceci veut dire aussi que le communisme-libertaire vise à défaire le lien quantifié entre le travail et l’accès à des produits de subsistance. Il vise une société où il n’existe pas une sphère du travail qui détermine (en fonction d’un temps de travail effectué ou de son équivalent quantifiable) la quantité de ce que l’on a le droit de recevoir. Le communisme libertaire est une société où on ne produit pas pour obtenir de quoi vivre, mais un monde où l’on vit en s’entraidant dans l’existence. Le travail individuel quantifié est détruit pour laisser place à un entrelacement incommensurable des “faires” à travers l’entraide et le partage de pratiques. Il n’y a plus de mode de production en tant que tel, car produire n’est plus une activité séparée de ce qui constitue l’ensemble de l’existence et de sa signification. Au fond, c’est cela que veut dire abolir la valeur.

Vous écrivez que l’antagonisme de classe n’est pas tant une « lutte du travail contre le capital », mais est une « lutte des exploités contre le travail et l’État – et contre ceux qui s’en servent contre nous ». Qu’entendez-vous par-là ?

Pendant longtemps, l’antagonisme de classe a été conçu en terme d’une lutte du Travail contre le Capital. L’histoire du mouvement ouvrier est marqué par cette idéologie, qui a été largement produite et entretenue par les cadres des syndicats et des partis “révolutionnaires”. La révolution était perçue comme la montée en puissance des travailleurs et du travail contre les capitalistes et le Capital. Dès lors, la révolution consistait en une poursuite du travail, mais (soi-disant) sans le capitalisme. Le socialisme et la planification du travail remplacerait le capitalisme et la concurrence. Nous consacrons tout un chapitre à la question spécifique du travail afin de montrer en quoi cette conception est une impasse et qu’elle ne peut conduire “au mieux” qu’à une forme de capitalisme autogéré, ou bien à un capitalisme d’État. Et l’un comme l’autre ne tarderait pas à voir ré-émerger les conditions de la concurrence.

« Il nous a paru nécessaire de remettre à sa place la question industrielle dans la théorie critique du capitalisme. »

En réalité, si nous voulons détruire le capitalisme, nous devons détruire ce qui fait son cœur même : le travail. Toute l’œuvre de Marx va dans ce sens : le fondement de la valeur, c’est le travail. Il faut bien sûr abattre le capitalisme, mais pour cela, il ne suffit pas d’abattre l’un de ses pieds : le Capital (soit la richesse accumulée, la propriété privée des moyens de production et la circulation de marchandises, pour faire court). Il nous faut abattre la façon dont cette valeur se fabrique : le travail. La révolution consiste donc à détruire l’État qui organise la société du Capital et la contrainte au travail, à défaire la production capitaliste, et à trouver une façon de faire ensemble et non de travailler. Tant que nous garderons la quantification d’un temps spécifique dédié à la production en vue d’une rémunération (sous quelque forme qu’elle soit, bon de travail, bon de consommation, banque de temps, troc, etc.), nous garderons les germes de la concurrence et de l’échange. Il nous faut détruire le travail comme sphère temporelle spécifique de production.

Vous critiquez également la technique (ou le système technicien) et l’industrialisation qui va avec, ainsi que l’aménagement du territoire. En quoi est-ce si important ?

Il nous a paru en effet nécessaire de remettre à sa place la question industrielle dans la théorie critique du capitalisme. Tout d’abord car les théories révolutionnaires anarchistes et communistes n’ont que très peu, voire pas du tout remis en cause la croyance en l’industrie comme technique neutre pouvant servir de base matérielle à une société communiste (libertaire ou pas). Ensuite, car nous n’étions pas pleinement satisfait des critiques anti-industrielles ou anti-technologiques existantes. Si elles ont eu le mérite de mettre en avant le fétichisme technologique et l’absurdité de la “neutralité” de l’industrie, la perspective révolutionnaire y est souvent discrète, voire absente. Il nous a donc semblé qu’il manquait une critique radicale de l’industrie et de la technologie dans une perspective révolutionnaire (et non morale, réformiste ou alternativiste, par exemple).

« L’industrie c’est précisément la rationalisation scientifique de l’exploitation mise au chef de la production. »

Nous nous attachons donc à démontrer que l’industrie n’entre pas dans l’histoire comme une simple technique “neutre” de production, mais bien comme une technique d’exploitation capitaliste et de maintient de l’ordre. L’enfermement dans les prisons des usines a été une violence historique absolument brutale où les capitalistes et la machine Étatique tiennent les deux bouts de la prison industrielle qui se construit, et qu’il faut remplir de bras dociles. L’industrie s’impose par le sang et la misère.

geralt / Pixabay

Mais au delà de ce “rappel” historique, nous cherchons surtout à montrer que l’industrie n’est rien d’autre que la matérialité même du mode de production capitaliste. Sur ce point, nous nous appuyons beaucoup sur Marx, qui a fait un travail remarquable sur la question, en dépit des positions clairement industrialistes du marxisme (mais ceci est vrai pour l’anarchisme également, comme nous l’avons dit). Détruire le capitalisme, cela implique donc de détruire l’industrie. Une usine est un lieu de travail, dédié à la production, où la planification technologique de la production règle le temps, les gestes, et plus généralement les possibles et les impossibles. Une usine ne sera jamais rien d’autre qu’un lieu de travail. Et l’industrie une organisation de la productivité et de la normalisation au sein d’une production massifiée, fondée sur l’extraction et l’échange (a minima entre les usines pour leurs matières premières), l’aliénation instrumentale, la division du travail, et plus fondamentalement la valeur. L’industrie ne laisse pas de place à un usage différent de son système de production. Au contraire, l’industrie c’est précisément la rationalisation scientifique de l’exploitation mise au chef de la production. C’est elle (et ses experts) qui dicte la façon dont s’organise le travail.

Jacques Ellul, un des pères de la critique du « système technicien »

Nous développons donc cela dans le livre, mais il nous faut préciser un point important : nous faisons une critique de l’industrie et de la technologie, pas de la technique en général. Nous n’avons rien contre la technique. Mais il nous faut alors bien différencier “technique” et “technologie”. La technologie est la rationalisation instrumentale de lexploitation. C’est le système d’exploitation rationaliste fondé sur la scientifisation du mode de production en vue de le perfectionner perpétuellement. En ce sens, l’industrie est une technique technologique. Mais toute technique n’est pas nécessairement technologique, toute machine n’est pas non plus nécessairement technologique. Et il peut y avoir de la technologie sans que ne soient employées des machines.

Une révolution qui tente de se baser sur l’industrie, on a déjà vu ça : dans les villes de l’Espagne révolutionnaire de 1936, notamment Barcelone (la situation était différente dans la ruralité Aragonaise). Cela donne des révolutions qui perçoivent la victoire par le retour des ouvriers dans les usines, pour reprendre le travail ! Voilà pourquoi une partie de la CNT en catalogne s’est retrouvée avec des révoltes ouvrières contre elle à cette époque[1]. Si on fait la révolution, c’est pour sortir de l’usine, pas pour y retourner en son nom. Et ceci est vrai plus fondamentalement pour le travail lui-même. L’industrie ne peut pas exister sans le travail — et la classe dirigeante (l’État) qui en assure les conditions. Abolir la valeur impliquera d’inventer des techniques qui ne se fondent pas sur le travail et sa rationalisation dans la production.

« Abolir la valeur impliquera d’inventer des techniques qui ne se fondent pas sur le travail et sa rationalisation dans la production. »

Vous défendez l’idée d’une fédération de communes (une “fédération des barricades”), mais rejetez le “municipalisme libertaire” théorisé par Murray Bookchin. Pourquoi ?

Luisa Michel / Creative Common

Murray Bookchin (1921-2006)

À l’heure actuelle, le municipalisme (ou communalisme) soi-disant libertaire n’est rien d’autre que de la social-démocratie vaguement participative. Nous voyons dans la tendance à “prendre des mairies”, très en vogue actuellement chez certains anarchistes, une intégration de ces derniers à l’État local. Bien que Bookchin n’ait jamais vraiment lâché la question révolutionnaire, ceux qui se revendiquent aujourd’hui du municipalisme libertaire, s’en tiennent en réalité le plus souvent à un simple municipalisme. Cette tendance s’articule avec des mouvements de désertion où quelques néo-ruraux, souvent surdiplômés, se mettent aux affaires là où ils vivent.

S’impliquer dans la vie politique de sa mairie, constituer des listes municipales “citoyennes” ou prôner la démocratie directe, cela n’a rien à voir avec l’anarchisme révolutionnaire que nous défendons. Pour une raison finalement simple : le municipalisme ne s’attaque pas au rapport social capitaliste et à son socle : la valeur. Il se pose comme une alternative à la gestion politique du capitalisme. Dans les luttes, nous devons être vigilants à ne pas tomber dans les tentatives de séduction de ce courant politique, et même à le combattre. Car il est une théorie de la défaite : lorsqu’il s’exprime, c’est pour ramener les pratiques dans le giron de l’État et de la gestion “démocratique” du travail[2].

Vous critiquez le “post-anarchisme” influencé par les intellectuels postmodernes déconstructionnistes. En quoi posent-ils problème ?

 À notre sens, la diffusion de l’idéologie post-moderne a eu un effet absolument contre-révolutionnaire dans le mouvement anarchiste. Le capitalisme et l’État ont perdu leur centralité théorico-pratique et on été noyés dans une multitudes de dominations et de micro-pouvoirs. Il ne s’agit plus tant de s’organiser pour détruire le pouvoir (celui fondé sur l’exploitation capitaliste et l’État), mais plutôt de constituer des dispositifs de neutralisation des dominations.

« La critique du capitalisme, comme rapport social total, s’est effacée au profit d’une perception de la domination individuelle ou groupale d’identités multiples. »

Cela conduit les post-anarchistes à se constituer en milieux marginaux développant leurs propres codes de conduites, morales, et dispositifs de contrôle. Finalement le post-anarchisme est une mouvance avant-gardiste qui prône la transformation ici et maintenant de nos modes de subjectivation à travers des espaces-temps faits de dispositifs de déconstructions subjectives et de neutralisation de l’altérité. En cela, ils poursuivent une des grandes traditions de l’anarchisme individualiste, qui a toujours repoussé la révolution sociale au profit d’une révolution personnelle (éventuellement à travers la communauté). Mais ils le font d’une façon très particulière : l’altérité y est devenue le signe de la menace, de l’oppression potentielle ou réelle. Tout se passe comme si tout rapport interpersonnel devait être nommé explicitement, catalogué, décrit, protocolisé, contractualisé, et surveillé.

“Safe space”, illustration

La critique du capitalisme, comme rapport social total, s’est effacée au profit d’une perception de la domination individuelle ou groupale d’identités multiples (domination blanche, domination hétérosexuelle, domination binaire, domination spéciste, validiste, etc.). Cela enferme la critique dans une fuite en avant catégorielle qui ne permet pas de penser la transformation de la totalité.

« Notre boussole, c’est la révolution sociale anarchiste. Pour le communisme libertaire. »

Dans le livre, nous cherchons à renouer avec la pensée d’une telle transformation. Ceci nous conduit à redéfinir le “pouvoir” par exemple. Et nous montrons que la discrimination, l’attribution de privilèges ou la persécution de certaines fractions des exploités est une technique du pouvoir. Cela lui permet à la fois de tenter de séduire une partie des exploités tout en constituant des catégories conspuées, fortement réprimées, et donc exploitables à merci. Mais pour nous en sortir, nous pensons qu’il nous faut rejeter ces divisions en nous unissant dans la lutte offensive contre le pouvoir et l’exploitation — et non se replier dans des espaces “safe” . C’est cela que nous reprochons surtout au milieux post-anarchistes : leur éloignement des luttes sociales, une certaine forme de nombrilisme et d’avant-gardisme contre-révolutionnaire.

Mais que l’on soit clair, cette gauche dite “woke” est la cible de critiques de la part de l’extrême droite et de courants conservateurs, qui sont ouvertement pour la restauration d’une sainte famille hétérosexuelle fière d’elle même, de son travail et de sa patrie. Pas plus que le front antifasciste n’est une réponse au fascisme, il ne saurait y avoir de front anti post-moderne. Notre visée reste la révolution. Nous ne passerons pas notre temps à crier sur la gauche post-moderne ou les post-anarchistes. Et encore moins avec l’extrême droite ou les rouges bruns. Notre boussole, c’est la révolution sociale anarchiste. Pour le communisme libertaire.

« Notre tâche est de tout faire pour qu’un grand mouvement révolutionnaire trouve la force de la détruire. »

Notre message est le suivant : ne nous leurrons pas dans des divisions incessantes autour de représentations créées par les catégories discriminantes du pouvoir. Œuvrons à nous unir, et non nous diviser, en ralliant les futurs mouvements où notre classe se soulève. Cherchons-y la force révolutionnaire, tâchons de l’amplifier par de multiples initiatives. Le capitalisme et l’État nous ont enfermé dans une prison technologique de travail, de misère, de concurrence et de guerre perpétuelle. Notre tâche est de tout faire pour qu’un grand mouvement révolutionnaire trouve la force de la détruire.

Nos Desserts :

Notes :

[1] Voir sur ce point : Michel Seidman, Ouvriers contre le travail. Barcelonne et Paris pendant les fronts populaires, Senovero, 2010

[2] On pourra lire à ce sujet l’interview en deux parties de Floréal Romero dans la revue Ballast, où il tente désespérément, et à notre avis en vain, de se différencier de l’approche citoyenniste du communalisme (partie 1, partie 2)

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