La Revue du Comptoir n°1

À la reconquête du temps perdu

Des chaînes d’information continue aux réseaux sociaux, des bousculades pour monter dans le train aux bouchons de retour du boulot, de l’ouverture des magasins le dimanche à la réduction de la durée du sommeil, le temps obsède les sociétés modernes. Ce sentiment constant d’urgence, qui engendre individualisme et mal-être, est cependant, osons l’expression, bien de notre temps ! En effet, si l’homme d’avant l’âge industriel travaillait plus dur, son labeur avait le mérite de s’inclure dans une continuité, avec des moments d’oisiveté et de fête. Mais la révolution industrielle a balayé ces calendriers pour consacrer la centralité du travail, le progrès technique et la rentabilité immédiate, tout en condamnant l’inactivité. Le tout au détriment de la convivialité, de l’environnement, de la démocratie et de l’épanouissement individuel et collectif.

Il y a à peine quelques siècles, nombre de sociétés suivaient un rythme proche de la nature. Très logiquement et dans le souci de rendre le monde intelligible, les scientifiques de l’époque mirent au point des instruments naturels de mesure du temps, comme le sablier. La journée alternait alors entre travail, vie sociale et repos, et l’on pouvait temporairement quitter son métier pour contribuer à cultiver les terres collectives. La vie locale et collective déterminait la durée, l’année était rythmée par les saisons et ponctuée de nombreuses fêtes.

Adieu l’oisiveté

Lewis Mumford (1895-1990)

Le Moyen Âge change la donne : l’arrivée de l’horloge, considérée par Lewis Mumford comme la première machine moderne, fait évoluer le paradigme. À l’origine développée par les moines pour scander le temps de l’église, l’horloge est vite préemptée par les marchands pour le commerce. Dès lors, l’objectif n’est plus de rendre le monde intelligible mais de le mesurer pour le dominer. Suivent alors deux évolutions majeures au XVIIIe siècle : les terres partagées subissent la loi de la propriété et disparaissent progressivement tandis que l’artisanat, indépendant, évolue vers le salariat, qui deviendra, plus tard, le prolétariat. Le travail subit alors plusieurs influences, de la morale bourgeoise industrieuse selon laquelle « le temps, c’est de l’argent », à la religion qui assène que « l’oisiveté est mère de tous les vices », sans oublier les apports de la technique.

Le travail devient contraint, se détache du lieu de vie et se soumet à l’horloge. Faisant fi de l’alternance jour/nuit et des saisons, la fabrique fonctionne en continu. De plus, avec la mécanisation progressive, des métiers aux tâches multiples se spécialisent. Pour contraindre à prolonger la durée du travail, les salaires sont volontairement bas. Une discipline rigoureuse se met en place pour gérer le temps éveillé, évinçant tout temps libre, même pour les enfants. L’école naissante remplit une double mission : promouvoir la morale du travail et, avec les heures de classe, habituer à la journée de travail.

Comme le résume le penseur décroissant Bernard Charbonneau : « Ainsi il y eut des métiers ; et le travail fut de moins en moins le gain direct du pain, mais un service spécialisé que la société nous paye en argent. Le travailleur n’est plus enchaîné au cycle que le soleil parcourt dans le ciel, mais à celui que les aiguilles tracent sur l’horloge ; ce que la moisson n’exige plus du paysan, le patron ou le directeur l’impose à l’ouvrier. “Tu gagneras le pain à la sueur de ton front” devient “Tu gagneras ton mois au prix de ta liberté.” »

L’avènement de la consommation et des loisirs

Le fonctionnement industriel s’étend et se généralise au XIXe siècle. Seule la paysannerie semble y échapper, en raison de son attachement nécessaire aux saisons et à la terre. Le temps que cette uniformisation de la temporalité se mette en place, des solidarités ouvrières se sont créées. Des luttes éclatent et permettent de réduire le travail des enfants, de diminuer les horaires de travail puis de passer aux horaires hebdomadaires, sans jamais toutefois remettre en cause la centralité du travail.

 « Le travail devient contraint, se détache du lieu de vie et se soumet à l’horloge. »

Mais l’âge industriel n’a pas dit son dernier mot. Frederick Winslow Taylor, l’Américain à l’origine de l’organisation scientifique du travail et du travail à la chaîne, convainc les socialistes de l’époque d’adopter ses méthodes. Il propose, en échange du renoncement à un métier et au sens du travail, une forme de compromis social fallacieux : de meilleurs salaires et conditions sociales. Le temps libre ne sera plus jamais que celui du temps de la consommation des biens produits – qui, eux-mêmes, ont une durée. Si les congés payés conquis en 1936 permettent de retrouver un peu de liberté, la forme populaire des loisirs est marginalisée et ringardisée pour être finalement organisée et standardisée : c’est l’avènement de la société des loisirs. Un nouvel objet apparaît : la télévision. Elle permet de capter le peu de temps de cerveau disponible restant.

Le numérique signe la dernière étape dans l’accélération et la saturation du temps. Pratique en apparence, il accentue la pression temporelle et vide de son sens le travail : la machine vient se placer entre le travailleur et son œuvre. L’emprise du numérique est totale : il intervient, en complément de la télévision, sur le temps supposé de loisirs et, avec l’avènement des téléphones mobiles, il exerce son contrôle hors de la maison. Avec lui, le travail pénètre le temps de repos : il aspire chaque minute d’ennui, de pause ou d’attente. À ce sentiment de puissance et d’omniprésence s’ajoute l’anxiété de rater quelque chose ou d’avoir une vie moins remplie que le voisin. L’irréversibilité du temps et la peur de la mort ne sont jamais très loin de ces considérations : heureusement, le transhumanisme compte apporter la vie éternelle. Le sommeil a également été victime de cette saturation du temps. En un siècle, il est passé de dix heures à six heures par nuit, et peut désormais être scruté et rentabilisé.

« La mémoire aiguise la critique, elle pose l’exigence d’une autre qualité d’avenir – ce qui est le contraire du passéisme… » Jean Chesneaux, Quotidien urbain

Le temps de tous contre tous

Les rythmes de vie actuels, de plus en plus individuels, sont aussi difficilement conciliables et, corollairement, source de conflits. En témoignent, en premier lieu, les horaires d’ouverture des commerces, rendus difficiles d’accès par la journée de travail. Tout comme les services publics, de santé ou des activités associatives. Désormais, seuls les personnes âgées, les travailleurs à temps partiel ou les chômeurs peuvent s’y rendre. Conséquence : différentes catégories sociales ne se rencontrent plus. Dans l’imaginaire collectif, ces services doivent désormais être accessibles à toute heure, en imposant la flexibilité à ses acteurs. Le but : transformer en grand centre commercial impersonnel, anonyme et ultra-mobile tous les lieux de vie sociale locale.

Amazon.fr - Habiter le temps - Chesneaux, Jean - LivresAu sein de la cellule familiale, l’entrée de la femme sur le marché du travail a réduit le temps qu’elle consacrait auparavant aux tâches ménagères, courses et éducation des enfants, sans pour autant que l’homme ne s’y substitue. Épouse, mère, salariée, femme de ménage, cuisinière, taxi : si les femmes aujourd’hui travaillent, elles subissent souvent le temps partiel et conservent l’essentiel des tâches ménagères et l’éducation des enfants. Le rythme des familles peut alors se caler sur celui des enfants ou au contraire, ne pas pouvoir le suivre. Avec la généralisation des familles recomposées, il faut désormais réussir à accorder deux fois plus d’emplois du temps. De leur côté, les personnes âgées se détachent du temps de la famille, si ce n’est pour servir de baby-sitters. Comme le note l’historien Jean Chesneaux : « De la même façon que nous sommes tenus de planifier rigidement nos journées et nos semaines, notre vie entière se trouve distribuée entre des modèles fonctionnalisés tels la jeunesse, la vie active, la retraite. Non seulement, elles doivent se succéder dans un ordre immuable, mais chacune d’elle s’organise selon les stéréotypes sociaux dominants. » La technique et la modernisation ont évidemment participé à rendre utile et efficient ce qui était agréable : les déplacements s’accélèrent, les courses se concentrent dans un seul endroit, des centres commerciaux aux larges amplitudes d’ouverture, des emplois d’aide à la personne se créent…

« Si les femmes aujourd’hui travaillent, elles subissent souvent le temps partiel et conservent l’essentiel des tâches ménagères et l’éducation des enfants. »

Enfin, si le mode de vie bourgeois est supposé représenter la norme, les classes populaires n’ont en réalité pas le même rapport au temps. Chez elles, le chômage et les temps partiels sont plus fréquents et les faibles salaires n’autorisent pas l’accès aux mêmes loisirs ni, souvent, aux vacances. Mais ce temps libre qui ne rapporte rien est souvent vécu avec insouciance, il n’y a pas de peur du vide de l’agenda non rempli. Comme le décrit le politologue Paul Ariès, « le loisir populaire est davantage du coté de la conception originelle “licera” qui désigne la possibilité de faire quelque chose en prenant son temps, plutôt que du coté de l’“otium”, c’est-à-dire, du loisir cultivé ».

Que ce soit en ville et même à la campagne, le rythme des saisons a été oublié. Qui pour se rendre compte, aujourd’hui, que les étalages des supermarchés sont garnis de fruits qui n’ont pas eu le temps de mûrir et de poulets qui n’ont pas eu le temps de grandir ? La nature n’est vue qu’en usine de production alimentaire, ou en lieu de loisirs, disjoint du quotidien des activités humaines. Elle peut être artificielle, enfermée dans l’enclos d’un Center Parcs, ou pour les fans de dépaysement express à coups de billets d’avion onéreux, en produisant les gaz d’échappement qu’ils respirent la semaine, quitte à ce que ce soit pour quelques heures. Plus le temps d’aller dans une agence ou au guichet, la “magie” du numérique fait tout. Sur place, le lieu et l’indigène seront tenus de se conformer au pas de course du visiteur.

Dépasser le temps de l’emploi

Finalement, habitons-nous notre temps ? Ou courons-nous après pour tenter de remplir indéfiniment ce temps que l’emploi a vidé de son sens ? Du lundi au vendredi − et si l’on y prend pas garde, à nouveau le week-end − se produit un phénomène défiant toute logique : des millions de gens se ruent là où ils disent pourtant dès le lundi qu’ils ont hâte d’être au vendredi soir. On passe et on se voit sans se regarder, casque sur les oreilles ou voûté sur son smartphone, à la quête du seul Graal : arriver à l’heure écrite sur le contrat. Et on finit par faire pareil pendant son temps dit libre.

Et si on prenait notre temps ? Amener tranquillement les enfants à l’école, s’asseoir prendre un café et discuter, là où on achète des clopes en vitesse ? Aller faire les courses tranquillement le matin, plutôt que de presser la caissière le soir dans la cohue ? Consommer moins d’essence en marchant ? Cultiver son jardin ? Toutes activités à “caser”, devenues même moins prioritaires que de ruineuses et inutiles heures de développement personnel.

De même, le progrès technique avec la mécanisation, l’automatisation et les logiciels, devait libérer du temps dont tout le monde devait bénéficier. Or, il n’en est rien : il s’agit seulement de produire plus en moins de temps. S’il ne nous fait rien gagner et qu’il engendre un surcroît de stress et de chômage, alors à quoi ce “progrès” sert-il ?

Bernard Charbonneau (1910-1996)

On a pensé réduire le temps de travail. Mais les 35 heures ont finalement rendu flexibles les rythmes d’une partie de la population en contraignant ceux des autres. Elles ne créent pas de temps commun avec ceux qui travaillent à temps partiel ou qui n’ont pas de travail. Il faudrait le réduire plus pour favoriser la rencontre, pouvoir faire ses démarches, ses courses, sur un temps habituellement borné et contrer l’individualisme forcené. Reprendre le temps de discuter, de délibérer, plutôt que d’imposer son avis tranché sur les réseaux sociaux : rendre à nouveau possible la démocratie.

 « Et si on prenait notre temps ? »

Cela ne veut pas dire abolir le travail et toucher un revenu inconditionnel et individuel sans participer au fonctionnement de la collectivité, mais redonner une autre logique au travail. Il s’agit de reprendre la main sur son activité, retrouver de l’autonomie, comme dans des coopératives où la liberté d’organisation et le droit de décision sont partagés. On peut s’inspirer du régime des intermittents et de la logique de la cotisation.  Reconnaître comme du travail d’autres activités qui contribuent à long terme au bien-être général, comme passer du temps à élever son enfant.

Gagner sa vie ne signifie pas obligatoirement occuper un emploi, et abandonner à quelqu’un l’essentiel de son temps contre une petite portion de la valeur que son propre travail a créée, sans décider de rien ni y trouver du sens. Nous avons intériorisé ce fonctionnement, qui permet d’inventer le chômeur, comme s’il était naturel et seule participation possible à la société, or l’histoire prouve qu’il n’en est rien. Nous pouvons choisir de remettre les Jours Heureux d’actualité.

« L’homme moderne doit redécouvrir la valeur et l’honneur de l’oisiveté, et non, comme il arrive, glorifier le travail en cherchant tous les moyens de couper à la corvée. Le clerc en particulier devrait être fier des loisirs dont il peut disposer, car ses loisirs font le prix de son œuvre ; plus il prend son temps, plus il éprouve ou médite, plus profond vont les racines vont les racines qui nourriront le fruit. Il n’est de création que là où le travail exploite une paresse. » Bien dit, Bernard !

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