Politique

Harold Bernat : « Nous devons briser collectivement la trajectoire contre-révolutionnaire du macronisme »

Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron le néolibéralisme, dans sa version la plus autoritaire, aura connu une vraie progression en France. Pourtant, dès novembre 2018, une écrasante majorité de Français, à travers les Gilets jaunes, se sont levés contre cette politique. Sans succès. Finalement, seule la crise du Covid-19 aura su faire infléchir la politique du gouvernement, parfois en bien (sur le plan économique), souvent pour le pire, comme en témoigne le recul  sans précédent des libertés fondamentales, dont le passe sanitaire, devenu vaccinal, est le symbole les plus éclatant. Pourtant, le “président des riches” semble être bien parti pour un second mandat. Comment expliquer ce paradoxe ? Professeur de philosophie et essayiste, Harold Bernat publie « La défaite de la majorité » (Atlantiques déchaînés), qui apporte des éléments de réponse.

Le Comptoir : De quelle majorité parlez-vous dans votre ouvrage ?

Harold Bernat

Harold Bernat : Certainement pas de la “majorité présidentielle”, en particulier celle-ci. Je laisse d’ailleurs à chacun le soin de mesurer à quel point cette majorité, cette abstraction, est sans rapport avec ce que vivent, au quotidien, la majorité des Français, ce que je nomme dans le livre l’expérience sociale de la majorité. Comprenons bien que cette majorité sociale n’est pas simplement affaire de nombre et de statistiques mais d’expériences, de pratiques. Ici le terme peut recouper ce que George Orwell nomme la “décence commune”, une expérience sociale commune majoritaire, qui fait majorité. Celle-ci n’a pas besoin des élections présidentielles quinquennales, largement tributaires du grand spectacle dépolitisé, pour être comprise. Nous n’avons pas besoin de sondages pour savoir très précisément ce que nous vivons au quotidien, ce qui nous épuise, ce qui nous fait souffrir, ce qui nous écrase, ce que nous voulons.

« Un renversement sidérant et pourtant très commun chez cette pseudo-gauche bon ton qui a trahi les principes révolutionnaires sociaux de notre République. »

On pourra m’objecter que ce que nous vivons est relatif à chacun, que nous sommes toutes et tous des minorités dans des minorités, qu’il s’agit là d’une fiction politique, comme peut l’être l’idée de peuple. Celui-ci serait introuvable, fictif. Pire, une idée réactionnaire, populiste, dangereuse hors des institutions qui lui donnent un corps. Des institutions aujourd’hui dévoyées et j’ose dire corrompues. Certains, c’est le cas de Jean-Claude Milner, vont même jusqu’à soutenir que « les ronds-points, défilés et pancartes ne proclamaient rien, sinon la destitution du peuple. » (La destitution du peuple) Un renversement sidérant et pourtant très commun chez cette pseudo-gauche bon ton qui a trahi les principes révolutionnaires sociaux de notre République. J’aurais pu parler d’une majorité bafouée, humiliée, d’un profond mépris pour l’idée même de majorité. N’oublions pas enfin que la sortie de l’état de tutelle peut fédérer un peuple, ce qui fut déjà le cas dans l’histoire de France. Il est important de noter qu’accepter cette archipellisation minoritaire c’est accepter aussi de voir une ultraminorité sociale d’intérêts bien compris s’organiser pour construire un espace de légitimation médiatique qui empêche à la majorité de se penser majoritaire.

Selon vous l’instauration du passe sanitaire, puis vaccinal, est un signe de cette défaite de la majorité. Pourtant une courte majorité de citoyens y est favorable

Je ne présente pas exactement les choses ainsi. L’instauration de ce passe vaccinal de la honte, je ne vois pas d’autre terme, est d’abord le fait d’individus qui sont prêt à invalider des citoyens, à les désactiver à distance. Pas seulement des citoyens d’ailleurs mais les principes fondamentaux de notre République. L’efficacité est leur credo ou plutôt la doxa de l’efficacité quand on voit à quel point celle-ci se fracasse aujourd’hui sur la réalité de contaminations qui ne saturent pas notre système hospitalier pourtant déjà terriblement fragilisé par ceux-là mêmes qui s’égosillent contre les irresponsables “antivax”. Un mélange de pensée magique, de crétinisme, de cynisme et de violence sociale illimitée.

« Une défaite qui ne peut être mesurée par aucun sondage d’opinion a posteriori. »

Quel que soit le nombre de contaminations, une injection est désormais nécessaire, selon le ministre de la Santé, pour retrouver des droits volés par des individus qui n’ont strictement aucune légitimité à le faire. Quant à cette « courte majorité », je ne la connais pas et j’ai peu de chance de la rencontrer car elle change chaque semaine en fonction de la météo sanitaire et sondagière. Ce que je constate par contre, c’est que l’idée d’un tel “passe vaccinal” n’aurait aucune chance de sortir d’une délibération publique. Dire que les citoyens veulent le passe “majoritairement”, c’est inverser le rapport délibératif. Si nous avions posé collectivement la question de savoir ce qu’il faut mettre en place pour améliorer la situation sanitaire de notre pays dans cette situation épidémique, cette idée malade et de malades, j’insiste,  aurait été ultra-minoritaire, très loin derrière le renforcement de notre système de soin, une réflexion sur les traitements existants, sur la médecine, la clinique, le suivi des personnes à risques.

À partir du moment où cette idée malade ultra-minoritaire dans son principe s’impose, nous sommes déjà ailleurs. Oui, en ce sens, le passe de la honte républicaine est bien le signe d’une défaite de la majorité. Une défaite qui ne peut être mesurée par aucun sondage d’opinion a posteriori.

Vous expliquez que le pouvoir a intérêt à fragmenter la population est c’est pour cela qu’il vise le “gauchisme” (cabales contre les “islamo-gauchistes” ou les “wokes”). Pourtant les“gauchistes” eux-mêmes, ou du moins la gauche “postmoderne”, ne défendent-ils pas une société fracturée en minorités à défendre ?

Vous touchez le point crucial d’une analyse à approfondir. Stratégiquement décisive. Il est certain, côté pouvoir, que des minorités sont aujourd’hui pointées du doigt, sont véritablement traquées. Mais de quelles minorités parle-t-on ? Toute la question est de savoir ce que représentent réellement ces minorités. Notons que ces discours offensifs visent essentiellement le savoir, l’École, l’Université. Quand il s’agit de parler de la reprise de la consommation, on se moque de savoir qui est le “woke”. Quand il s’agit de réduire les contenus d’enseignement, l’offre de formation, de précariser l’enseignement dans le secondaire ou à l’université, on se moque de savoir qui est “islamo-gauchiste”. Là est le véritable problème. L’Éducation, l’Université, le savoir critique, tout ce qui n’est pas directement rentable doit devenir le terrain d’une véritable bouillie idéologique particulièrement menaçante.

Inventons en retour des termes pour tous ces étudiants complètement azimutés à la com. Proposons des amas gazeux pour tous les moutons qui crient au complotisme dès que l’on sort des bénéfices immédiats de la conformité intellectuelle et de la paresse. Les marketo-conformistes par exemple font énormément de mal. Au fond, tout cela doit être analysé dans le détail et cela ne se fera pas dans des écoles de commerce. Là est le problème. Pour répondre à de telles questions, pour évaluer l’entrisme religieux, l’islam mais pas seulement, dans des formations universitaires, pour peser les dégâts d’un relativisme stupide ou l’importance du “wokisme” dans notre pays, il faut des espaces qui demain n’existeront plus. Il ne restera que la télé et des slogans stupides. Tout cela n’est pas pour déplaire à Jean-Michel Blanquer dont l’idéologie vise en premier lieu à détruire tout ce qui donne des armes intellectuelles d’insoumission politique.

Cela étant dit, la question posée nous reste sur les bras car il y a bien, à gauche, disons ce qu’il en reste, une tentation minoritaire, ce fameux “bloc arc-en-ciel”. Un bloc suppose une forme de solidité, l’arc-en-ciel se dissipe très vite. Cet oxymore ne tient pas politiquement. La radicalité inclusive pas plus. Là encore, la défaite dont je parle vient de notre refus de faire majorité, de nous penser comme majoritaire. Il s’agit là d’une volonté politique forte. D’un tropisme. Soit on reste fasciné par l’émiettement, le pluriel, la différence, soit on cherche des principes communs, des idées communes, une force commune, une volonté commune. Vouloir faire les deux “en même temps” c’est un peu l’histoire de Monsieur Jourdain qui ferait du Macron sans le savoir tout en pensant le combattre. Il faut trancher et c’est justement ce refus de trancher, de choisir qui caractérise cette gauche “postmoderne” terrorisée par l’idée d’exclure qui que ce soit par principe. Sauf que tout cela conduit à la défaite de la majorité, minorités incluses.

« Est-ce que cette gauche veut réellement gagner politiquement ? »

Pas d’idéologies, pas de politiques mais un grand rassemblement colorisé. Si cette stratégie était gagnante, nous n’en serions pas là. Gagner ? Mais de quoi parlez-vous ? J’ai pu l’entendre de la bouche de militants paraît-il très à gauche. « Nous ne raisonnons pas ainsi. » Mais peut-on sérieusement s’engager dans un combat politique sans désigner l’adversaire et vouloir le battre. Non pas le capitalisme impersonnel mais tout ce qui empêche à un peuple de se retrouver, à une force majoritaire de naître. L’émiettement est perdant politiquement. Alors la question doit être réellement posée : est-ce que cette gauche veut réellement gagner politiquement ? Elle est anticapitaliste, très bien. Mais veut-elle gouverner, veut-elle instituer et quoi ? Veut-elle en finir avec le mythe de l’infinie fragmentation qui sert avant tout ceux qui ont intérêt à enterrer définitivement l’idée que l’on puisse se retrouver autour de principes politiques et sociaux majoritaires ? Il me semble que pour ne pas perdre toujours entourés des mêmes il faut savoir aussi gagner avec les autres qui, au fond, sont en majorité très proches de ce que je vis.

Cette fragmentation en minorités n’est-elle pas avant tout le résultat de la société “archipellisée” plutôt que des politiques ?

Editions du Seuil, 2019, 384 p., 22 €

Il ne faut pas en effet surestimer les effets du politique dans une société à ce point pénétrée d’images insignifiantes, de régressions ludiques et de divertissements crétins. Pour autant, cette archipellisation, le terme est juste, a été pensée. Comment expliquer l’énergie considérable consacrée à l’amélioration des techniques managériales depuis des décennies : distinguer les individus, valoriser les micro-différences et les nano-compétitions qui dressent le même contre le même.  L’ingénierie sociale est aujourd’hui à la manœuvre plus que le politique.

Le problème c’est que nous n’avons plus affaire à des politiques au sens noble du terme, des femmes et des hommes tournés vers l’intérêt général, respectueux des principes et de la puissance sociale des institutions. Lorsque les routiers se voient exemptés de passe vaccinal dans les restaurants, il s’agit bien d’une volonté stratégique tout à fait ignoble politiquement. Ce petit “bonus” dans leur langage leur est donné pour acheter la soumission minoritaire de ces travailleurs et les éloigner, en tant que travailleurs capables matériellement de bloquer un pays, de la majorité des citoyens.

Seuls des pervers cyniques peuvent penser dans ce cadre. Ils fracturent, divisent et régentent. Nous sommes plus proches de l’Ancien Régime et de sa décadence de cour que de la Révolution française. L’histoire n’est pas linéaire.

Comment faire advenir la victoire de la majorité ? Par le vote, les luttes sociales ou la révolution ?

La victoire de la majorité ne se décrète ni dans un bureau ni sur un rond-point. Ce que l’on peut constater par contre c’est l’importance des marges dans les dynamiques de résistance. C’est aussi pour cela que je conteste, dans le livre, l’idée de “majorités silencieuses” que l’on retrouve chez Baudrillard et qui sert aujourd’hui de justification à un pouvoir complètement cynique anti-social qui tire prétexte du silence pour mettre en avant le consentement collectif. Si nous attendons que les majorités, au sens comptable, parlent à l’unisson, nous risquons d’attendre longtemps. Personne ne peut signifier à votre place le lieu que vous défendez, l’espace que vous voulez conquérir, les institutions que vous voulez créer. Au fond, plus besoin de manipuler qui que ce soit, il suffit de parler à la place des autres, de faire être leur réalité. De les nommer sans eux. À ce titre, dans un champ que je connais bien, celui de l’Éducation Nationale, nous avons vu à quel point Jean-Michel Blanquer ne mentait pas, il inventait une réalité alternative quand ceux qui vivent une autre réalité, celle de leur quotidien au travail, désertent la place publique.

Vos trois “options” se complètent. Sur la question du vote, il ne faut pas fétichiser les élections, ni dans un sens, ni dans l’autre. Tout attendre ou rien attendre. Soyons pragmatiques. Si un candidat porte un projet de rupture avec cette République bonapartiste corrompue et qu’il a une chance, fut-elle minime, pourquoi le bouder ? Mais ce qu’il faut construire avant tout c’est un véritable rapport de force depuis la base sociale. Cela passe par la formation de collectifs puissants et actifs qui s’articulent les uns aux autres. Cette étape me paraît décisive. Enfin, en ce qui concerne la Révolution, c’est le titre de l’ouvrage de campagne d’un certain Emmanuel Macron. Il n’a peur de rien dans l’ordre du verbiage. Dès qu’un fondé de pouvoir du capital utilise un terme de la tradition républicaine la plus profonde, il en va de même des termes critiques ou démocratie, il faut les lui reprendre en remettant sur la table le contenu réel qui a été usurpé. Nous devons briser collectivement cette trajectoire contre-révolutionnaire, en effet.

Comment définissez-vous la “République sociale” que vous entendez défendre ?

J’ajouterai démocratique mais comme je conçois la République, dans ses principes fondateurs, comme nécessairement démocratique, nous pouvons ici nous en passer. Pour comprendre cette formule, il faut évidemment revenir à la Révolution française. Robespierre, qui a toujours effrayé les petits magouilleurs anti-sociaux qui ont aujourd’hui le pouvoir en France, associe ces deux mots, social et République, car il se méfie de l’usurpation par la représentation de la souveraineté du peuple toujours menacée d’être rendue à son impuissance. Mais là n’est pas la seule source d’inspiration. Je pense par exemple à l’éphémère République des conseils en Hongrie qui a mis un terme à la monarchie, celle des Habsbourg. Les conseils d’ouvriers, de travailleurs, ce qu’on appelle aujourd’hui des collectifs de travail ou de lutte, les deux ont aujourd’hui tendance à se mêler quand la souveraineté sur le travail est attaquée de toute part, fonctionnent sur une base démocratique horizontale. Syndiqués et anarchistes, citoyens et travailleurs constituent ces conseils. Évidemment, à l’échelle d’un pays comme la France cela suppose une organisation à l’échelle locale et la formation de collectifs de collectifs organisés dans une République qui trouve sa légitimité institutionnelle dans ce travail politique depuis la base sociale.

« À nous de réaffirmer et d’instituer collectivement, du dedans, ce que nous voulons, dans une lutte, forcément. »

Nous sommes aux antipodes de ce modèle et c’est pourtant ce modèle qui refleurit à chaque lutte sociale profonde. Je ne crois pas à une démocratie directe qui refuserait d’instituer des médiations collectives. C’est en ce sens que je suis républicain. Je crois à la puissance de l’institution majoritaire dans un contrôle strict de la représentation, de la délégation par le peuple. À ce titre, j’oppose radicalement cette République bonapartiste corrompue, la nôtre, celle de Macron le faux, et un modèle qui peut seul affronter les crises terminales du capitalisme, aussi bien sociales qu’écologiques. Un travail colossal reste à faire et il nous dépasse individuellement. À chacun d’y prendre sa part. À ce titre, la défaite de la majorité n’est pas simplement le fait de puissances qui s’imposent du dehors mais d’un renoncement qui vient du dedans. À nous de réaffirmer et d’instituer collectivement, du dedans, ce que nous voulons, dans une lutte, forcément.

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