Politique

CSR : « Notre véritable arme pour faire plier le gouvernement, c’est la grève »

Alors que le mouvement de contestation de la réforme des retraites rencontre un certain succès auprès des Français, le gouvernement ne semble pas près de reculer. Quelle stratégie les syndicats devraient-ils adopter pour l’emporter ? Nous en avons discuté avec Mathieu Rougier, secrétaire national des Comités syndicalistes révolutionnaires (CSR), tendance de la CGT demeurant fidèle au syndicalisme révolutionnaire, mandaté pour nous répondre.

Le Comptoir : Les trois premières manifestations ont été un franc succès numérique, pourtant elles ne semblent pas en mesure de faire plier le gouvernement. Pourquoi ?

CSR : Les gouvernements et leurs conseillers ou experts tirent des leçons de leurs prédécesseurs. Là où Alain Juppé avait cédé en 1995 devant le nombre, Borne ne cède pas. Nos adversaires revoient et actualisent constamment leurs stratégies. Nous ne pouvons pas en dire autant. Mais la raison essentielle vient du fait que nous misons, pour gagner, sur la manifestation (céder face à la rue, céder face au nombre), alors que notre véritable arme pour les faire plier, c’est la grève. Nous perdons la majorité des mobilisations sociales depuis trente ans à cause de cela.

« Le gouvernement et les capitalistes ne plient pas, parce que cette culture de gauche ne leur fait pas peur. »

Dans le temps, les manifestations servaient à montrer qu’on était en grève, c’était la vitrine des travailleurs en lutte et unis autour de revendications communes. Aujourd’hui, c’est l’inverse, on se met en grève parce qu’une manifestation est programmée tel jour. La culture de gauche où le “citoyen pas content” est placé au centre a remplacé la culture syndicale du travailleur gréviste. Le spectacle du nombre et des tribuns autoproclamés a remplacé la lutte de classe.

Le gouvernement et les capitalistes ne plient pas, parce que justement cette culture de gauche ne leur fait pas peur. D’autant que la fragile unité syndicale ne repose que sur du défensif. Seule une grève préparée, organisée, massive et surtout socialisée dans sa gestion (c’est-à-dire offensive) leur fait peur.

Les Gilets jaunes ont-ils révélé l’obsolescence des syndicats ?

Les Gilets jaunes ont révélé l’institutionnalisation du syndicalisme, pas son obsolescence. La capacité de mobilisation des travailleurs ces dernières semaines, à l’appel des syndicats, démontre que le syndicalisme n’est pas mort. Maintenant la question c’est : que faisons-nous de cette capacité ? Comment nous organisons-nous pour remporter la victoire ?

Les Gilets jaunes ont posé problème à beaucoup de syndicalistes, et notamment leurs modes d’action et d’entraide, car ils ont remis au goût du jour ce que le syndicalisme a abandonné : la sociabilité. Car ce qu’on retrouvait sur les ronds-points occupés n’était ni plus ni moins que ce que l’on trouvait il y a encore cinquante ans dans les Bourses du travail et Maisons du peuple, lors des piquets de grève et occupations de lieux de travail. On l’oublie mais la CGT n’aurait jamais pu gagner certaines batailles et conquêtes sociales sans la sociabilité qu’elle avait mise en place et qui permettait une culture et conscience de masse et de classe : sport ouvrier, loisirs hors du cadre bourgeois, fêtes de solidarités, aide aux devoirs et cours d’alphabétisation, repas conviviaux, coopératives, groupes de musiques, bibliothèque et théâtre ouvriers, etc. Nous nous sommes éloignés du projet syndicaliste initial de se constituer en contre-société anticapitaliste.

Nous avons sous-traité d’une part nos idées aux partis politiques, et d’autre part nos pratiques sociales à l’État et au milieu associatif. Il n’est alors pas étonnant que des mouvements populaires se créent sans nous. Et maintenant, pour pouvoir exister, les syndicats en sont quasiment réduits à gaspiller leur temps et leur énergie dans des élections professionnelles et instances paritaires dont les salariés ne voient même plus l’utilité tant leur marge de manœuvre est pauvre. Nous devons donc renouer avec les fondamentaux et arrêter de nous perdre sur le terrain choisi par l’adversaire.

Vous appelez à une grève générale. Comment ?

Beaucoup de monde aujourd’hui y appelle mais rien ne se fait réellement pour son avènement. La grève générale est un concept syndicaliste révolutionnaire des débuts de la CGT. Mais c’est surtout devenu une incantation vide, agitée par des groupes idéologiques n’ayant aucun moyen de la préparer, de l’organiser et de l’assumer derrière. Pour nous, la grève générale ne s’appelle pas, ne se décrète pas, elle doit se construire méthodiquement, et actuellement les conditions ne sont pas réunies.

La grève générale n’est pas qu’une simple grève reconductible avec comme objectif d’obtenir le retrait de telle loi ou telle réforme. Elle doit poser une finalité révolutionnaire (la question du pouvoir) et une perspective socialiste (le contrôle ouvrier). Tout doit être pensé et préparé en amont à cette fin, c’est-à-dire avoir mis en place les structures syndicales et réseaux militants par branche d’activité et localités permettant la paralysie, certes, mais surtout la reprise en main tant économiquement que politiquement. Cela suppose une préparation politique, collective et mentale. Au début du XXe siècle c’est d’ailleurs dans cette optique que la CGT se structure ainsi : une partie professionnelle et économique avec ses syndicats d’industrie ou de branche, ses sections syndicales dans les entreprises, unifiés par des fédérations professionnelles ou unions syndicales ;  et une partie territoriale, voire politique : ses Bourses du travail, Unions locales, Unions départementales. La question de la préparation était posée.

« Nous nous sommes éloignés du projet syndicaliste initial de se constituer en contre-société anticapitaliste. »

Mais une grève générale doit s’appuyer sur des préparatifs tant matériels que moraux de la part de ceux et celles qui l’assureront : la question de la garde des enfants, le repos et relais pendant et entre les temps de lutte, les stocks de nourriture, les réseaux d’entraide et de soutien (famille, amis, collègues, etc.), la question de la répression, le contrôle collectif de l’outil de travail, le lien entre lieu de travail et lieu de vie, etc. Autant de questions que le “citoyen pas content” de gauche ne se pose pas, rentrant chez lui ou reprenant le travail après la manif, se disant qu’il a fait sa part. Pour s’approcher d’une possible grève générale, nous devons d’abord réveiller la culture du travail, de l’organisation et de l’anticipation, endormie depuis bien trop longtemps dans les rangs syndicalistes.

Les salariés ont-ils les moyens de se mobiliser quotidiennement ?

On entend souvent : « je ne peux pas me permettre de faire grève », « c’est trop dur financièrement ». D’un point de vue matériel et financier, les salariés d’aujourd’hui ont plus les moyens de se mobiliser quotidiennement que les salariés d’il y a un siècle. On a oublié que les grandes conquêtes sociales, en France, ont été gagnées par nos anciens, grévistes, qui n’avaient ni Code du travail, ni conventions collectives, ni sécurité sociale, ni assurance chômage, ni inspection ou médecine du travail, ni SMIC, ni aucune protection sociale, sécurité d’emploi ou autres garanties minimales. Donc, ils pouvaient encore moins se permettre de faire grève que nous. Beaucoup perdaient leur emploi et étaient black-listés sur toutes les entreprises du secteur ou de la localité pour avoir fait grève, être syndiqué ou ne serait-ce que soutenir le syndicat, et pourtant… que de victoires, et quel héritage !

« Nous devons d’abord réveiller la culture du travail, de l’organisation et de l’anticipation. »

Ce qui pose une autre question : où sont passés nos moyens ? Car un collègue qui prend comme prétexte de ne pas pouvoir faire grève en raison de sa situation, c’est surtout parce qu’il a peur, peur de se lancer dans un mouvement qui échoue (les défaites s’accumulent ces dernières années), peur de perdre un peu de son confort individuel acquis par une vie conditionnée au crédit. Or, si nos anciens ont pu supporter les temps de luttes passées et la précarité des situations, c’est parce que les syndicats étaient autrement plus puissants, organisés, déterminés, avaient les moyens de tenir tête et surtout soutenir leurs troupes et leurs proches au travers d’une multitude d’œuvres sociales et structures d’entraide.

Ainsi, on a moins peur de se jeter dans la bataille, lorsque l’on a confiance dans les autres et dans les capacités de l’organisation qui mène la lutte. La peur change alors de camp. C’est à la reconstruction de cette puissance et de cette confiance que nous travaillons.

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1 réponse »

  1. Analyse qui me paraît pertinente sur beaucoup de points, en particulier le fait que nous nous battons toujours sur le terrain choisi par l’adversaire. Où sont passés nos moyens, se demande Mathieu Rougier ? Pour retrouver la confiance, donc la puissance qui permettront de s’engager dans une grève générale (je ne discute pas ici, du bien fondé de cet outil, certes majeur), peut-être manque-t-il une vision claire de la société que nous voulons, et une analyse critique de l’ensemble des luttes passées. Car, même si défendre, dans le cadre de la société actuelle, le niveau de vie et les conditions de vie des exploités est parfaitement pertinent, cela ne remet pas en question la société en elle-même, au contraire : sans les luttes ouvrières du XXe siècle et leur courroie de transmission, la social-démocratie, le capitalisme se serait effondré miné par ses contradictions internes (la baisse tendancielle du taux de profit engendrée par la dynamique propre qui sape la base sur laquelle il repose).
    Syndicats comme social-démocratie se sont toujours situés sur le même terrain que leur soi-disant « ennemi de classe » puisque les revendications salariales sont les seules qui n’entament pas la rationalité du système économique. Elles restent conforme au principe « plus vaut plus », à la quantification des valeurs. La valeur suprême reste l’argent, « seul remède à la vie gâchée par le travail ». (D’après André Gorz)
    Pour Guy Debord, ceux qui veulent ébranler réellement une société établie doivent formuler une théorie qui explique fondamentalement cette société. Allons-nous en être capables ? Et, ensuite de poser les jalons d’une autre société, d’ébaucher une démarche pour la construire ensemble – à partir de la praxis, telle que définie, notamment, par Castoriadis ?
    Alors nous pourrons arriver à une mobilisation efficace, à la fois pour mettre à bas l’actuelle société et surtout pour en bâtir une meilleure (si la 2e perspective n’est pas présente, pourquoi s’engager dans la première?)

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