Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Novembre 2023

Découvrez les recensions de la rédac’ pour le mois de novembre 2023.

Voyage au cœur du Caucase [1]

Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, vieux de trois décennies, et significatif à maints égards de la transition post-soviétique, semble susciter l’indifférence des Occidentaux. Ce livre reportage de Jean-Michel Brun, grand connaisseur du Moyen-Orient et du Caucase vient fort opportunément recontextualiser ce conflit et, mieux encore, restituer la vérité profonde, historique et culturelle, de cette région du Haut-Karabagh. L’auteur s’intéresse en particulier au caractère cosmopolite de cette région, aussi bien arménienne qu’azérie, en se penchant sur le cas de l’une de ses plus belles cités, surnommée « la Perle du Caucase » par Alexandre Dumas, ou encore « Le petit Paris du Caucase » : Choucha, promue l’année dernière capitale culturelle de l’Azerbaïdjan. Riche de nombreux monuments, longtemps laissés en ruine, Choucha retrouve aujourd’hui une splendeur et un dynamisme économique, alors même que la guerre continue de faire rage dans les montagnes du Haut-Karabagh.

En toile de fond de ce récit de voyage sur Choucha, enrichi de nombreux témoignages d’habitants, aux horizons divers, Jean-Michel Brun traite évidemment de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui a eu pour conséquences désastreuses, outre un couteux bilan humain, la destruction de nombreux richesses patrimoniales et la polarisation identitaire de cette région. La première guerre, en 1992, fut atroce, émaillée de massacres, comme celui de Khodjali, conduite avec le soutien matériel et logistique de la Russie, qui poursuivait alors une ancienne politique pro-arménienne qui n’a plus cours aujourd’hui. La seconde guerre, déclenchée en septembre 2020 par l’actuel Premier Ministre qui, pourtant, à la différence de ses deux prédécesseurs, n’a pas d’attaches avec le territoire, s’est terminée au bout de quarante jours par une capitulation, permettant à l’Azerbaïdjan de recouvrer 20% de son territoire, en application d’ailleurs de plusieurs résolutions de l’ONU, et aux centaines de milliers de réfugiés de revenir chez eux. Le réveil de Choucha s’inscrit également dans ce contexte géopolitique.

Chemin faisant, Jean-Michel Brun nous donne une magnifique leçon de journalisme, et de déontologie de ce métier : chercher la vérité, recouper ses sources, se rendre hardiment sur le terrain, ne pas laisser l’attachement sentimental à telle cause obscurcir la réalité des faits, savoir écouter les témoignages et faire voyager son lecteur en terre inconnue.

Léonard Barbulesco-Vesval

Pas de chichi [2]

Frédéric Schiffter est un philosophe et écrivain français. Auteur du Philosophe sans qualités et d’On ne meurt pas de chagrin, l’auteur est reconnu pour son nihilisme balnéaire et pour son attachement à la capitale de l’ennui, Biarritz. Dans Le Bluff Ethique (Flammarion, 2008), il s’attaque à tous ceux dont le métier est de nous apprendre à vivre. Au moment où le développement personnel fait florès dans les librairies, relire cet essai est salutaire.

D’emblée, le philosophe farceur établit une distinction entre trois termes qui définissent la façon dont les professeurs de morale souhaitent infléchir le cours de notre existence : le chichi, le bla-bla et le gnangnan. Le premier désigne cette façon qu’ont les hommes de réfuter le réel tel qu’il est, il s’agit ainsi de lui envoyer une fin de non-recevoir. Le second qualifie les discours qui nous détournent de la difficulté de nos vies, il regroupe, pêle-mêle, les philosophies morales et éthiques, les allocutions concernant le bien-être ou la recherche illusoire du bonheur. Enfin, le dernier regroupe les indignations à l’emporte-pièce qui disent du mal du mal.

L’essayiste s’emploie ainsi à dynamiter toutes les tentatives parcourant la philosophie de bâtir des systèmes dont la charpente semble indestructible. Critique des stoïciens et des thuriféraires du cosmos cosmétique, maquillant l’essence chaotique de toutes choses, Frédéric Schiffter déploie une pensée acosmique à la manière de Leopardi et de Montaigne. Il s’agit en effet de « se prendre le réel en pleine tête » pour citer Clément Rosset que l’auteur affectionne tant.

Lecteur assidu de Gracian, de Jacques Esprit et de Machiavel, le dandy voit en outre les sociétés humaines comme des branloires pérennes où les intérêts de chacun priment sur la recherche du bien commun. Vaniteux et couards, les hommes tentent de dissimuler leurs passions destructrices, le hasard, les ravages du temps par tout un ensemble d’artifices par lesquels ils masquent leur condition tragique.

Livre percutant écrit dans un style d’orfèvre, Le bluff éthique disqualifie tous les marchands du temple du bien-vivre. Au moment où la société consumériste masque tout ce qui s’apparente à de la négativité, cet ouvrage remet les pendules à l’heure.

François Luxembourg

Capitalisme : 1 – Football : 0 ? [3]

Co-fondateur des Cahiers du foot, écrivant régulièrement des articles pour Le Monde, Jérôme Latta livre ici un ouvrage qui apparaît comme une synthèse ramassée de près de vingt ans d’observation du football.

La décennie des années 1990 est pointée comme un tournant jusqu’à présent irréversible. L’« arrêt Bosman », souvent présenté comme la source des maux du football business, n’est en réalité que la face émergée d’un immense iceberg. C’est que les évolutions sont multiples : essor des droits télévisés et refonte des stades, qui ne font plus dépendre les finances des clubs des spectateurs des classes populaires, nouveaux formats de compétitions visant à réduire l’aléa pour conforter les clubs les plus riches, multiplications des matchs…

Ce tournant des années 1990 mérite d’autant plus d’être relevé qu’il ne s’agit pas d’un simple changement de quantité, mais bien d’un changement de qualité.

L’économie du football obéissait à une logique pré-capitaliste (M-A-M’) : Moyens > Argent > Moyens’. Elle adopte dorénavant largement une logique : Argent > Moyens > Argent’ (A>M>A’). C’est que le passage d’un capitalisme productif à un capitalisme financiarisé et spéculatif lui offre d’incroyables opportunités. De fait, à partir des années 1990, la croissance du football est sans commune mesure avec la croissance économique générale.

La volonté, non pas de maintenir la libre-concurrence, mais de forcer le football à intégrer les logiques de marché, laissent d’ailleurs penser que la révolution serait néo-libérale, plus que libérale.

Jérôme Latta identifie les acteurs à l’œuvre. Car il ne s’agit en rien d’un phénomène immanent. Les élites du football en sont largement responsables. Les politiques se montrent surtout d’une grande faiblesse, ne s’intéressant au football que pour de tristes récupérations politiciennes. Les multiples citations et anecdotes provoquent régulièrement des sourires crispés : « Il a vraiment osé dire ça ? ». Oui, il a osé…

Même si le chapitre conclusif est relativement court, il offre d’intéressantes pistes pour envisager un « autre football ». On regrettera cependant que la focale portée sur le football de l’élite ne permette pas de valoriser davantage de multiples autres footballs déjà existants (foot-loisirs, FSGT, coupes des cités…).

Cédric Darras

Deux vies contre la mort [4]

En 2015, Valentine Cuny-Le Callet s’engage à l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture et de la peine de mort). L’année qui suit, alors qu’elle n’a que dix-neuf ans, elle devient la marraine de Renaldo McGirth, le plus jeune condamné à mort des États-Unis, à dix-huit ans.

Perpendiculaire au soleil rend compte de leurs échanges écrits et dessinés et des visites de Cuny-Le Callet au centre pénitentiaire.

Mais parlons de l’objet, d’abord. Car la bande dessinée est aussi matérialité. L’album, comportant plus de 400 pages, impressionne par son ampleur et les multiples références implicites ou explicites qu’il recèle. En outre, il mêle trois styles graphiques. La signataire travaille au crayon et en gravure sur bois. L’ouvrage comprend par ailleurs de nombreuses planches de McGirth, les seules en couleur. Mais la législation américaine lui refuse d’apposer son nom sur le livre. Les règles carcérales empêchent également le détenu de pouvoir lire de nombreuses pages que Cuny-Le Callet tente de lui envoyer. Elles lui interdisent même de recevoir la bande dessinée dont il est co-auteur, les couvertures rigides étant prohibées dans la prison.

La tension du récit pousse à poursuivre sans cesse. Mais la lecture de Perpendiculaire au soleil est dense, parfois éprouvante.

L’intensité provient d’abord des thèmes abordés : inégalités sociales et raciales, marchandisation du système pénitencier américain, rapport à la mort, à l’enfermement… Elle est aussi liée à la tension de questions irrésolues pour le lecteur : culpabilité de McGirth, nature des relations entre les deux auteurs…

Avec beaucoup de finesse et sans misérabilisme, Cuny-Le Callet mêle histoires intimes et réflexions plus larges, politiques voire philosophiques.

Graphiquement, le choix d’une œuvre polyphonique mêlant trois styles graphiques n’a rien d’une coquetterie d’auteur. Il sert au contraire parfaitement le propos. Non seulement il permet d’écrire une histoire partagée. Mais, en outre, l’inventivité visuelle de Cuny-Le Callet et McGirth apparait comme autant de tentatives de briser les carcans, de tentatives de… libération.

C. D.

Des passeurs s’attaquent à l’impasse (écologique) [5]

Pour qui ne les connaîtrait pas, Lydia et Claude Bourguignon, deux ingénieurs agronomes indépendants, sont des spécialistes reconnus de l’analyse des sols et inlassables promoteurs de la vie des sols, en opposition avec l’agriculture industrielle qui a tendance à les détruire, et à ne considérer le sol que comme un substrat de culture inerte dans lequel on pourrait mettre n’importe quoi.

Dans le livre Pourquoi ne faisons-nous rien pendant que la maison brûle ?, les Bourguignons font le constat largement partagé de la dégradation de notre environnement et du monde vivant, et cherchent à trouver dans un deuxième temps, les causes politiques de l’inaction collective.

La première partie du livre documente avec détail et précision, la dégradation et souvent désormais la nocivité pour l’homme, de l’air, de l’eau, des sols, du vivant, avec un point particulier pour les sols, qui sont paradoxalement les plus méconnus alors qu’ils sont très présents dans l’imaginaire collectif, ne serait-ce que par la question de la propriété ou de l’agriculture. La deuxième partie du livre s’apparente a un essai politique, dont il est difficile de voir le lien immédiat avec la première. Si l’on peut partager beaucoup de thématiques abordées (le mythe du progrès, le capitalisme mondialisé, l’industrialisation de l’agriculture, une époque détachée de toute culture et de toute spiritualité), l’association n’est pas toujours immédiate avec la première et le discours est souvent décousu ou trop général, quand la première partie était au contraire très spécifique. Il est difficile de percevoir, en miroir, ce qui permettrait de sortir de cette inaction, malheureusement bien réelle.

Peut-être pour un prochain livre ? En l’attendant, il est toujours profitable de prendre connaissance de leurs nombreux livres et vidéos disponibles.

Boris Lasne

Les secrets de Hanoï [6]

Line, jeune journaliste formée en France, vient d’atterrir à Hanoï, où son père est ambassadeur d’Ukraine et où elle entend mener une enquête sur la prostitution 2.0. Mais la ville qu’elle retrouve n’est en rien conforme à ses souvenirs. La capitale du Vietnam est en proie à des phénomènes étranges, animaux soudain saisis d’une folie inexplicable et disparitions humaines inquiétantes. Très vite, elle se retrouve prise dans un jeu qui la dépasse.

En secret, des expérimentations pour une arme bactériologique ont été faites sur des cobayes humains, et celle-ci a échappé des mains des militaires locaux, sur fond d’alliances géopolitiques et de règlements de compte entre deux partenaires traditionnels du Vietnam en matière d’armement aujourd’hui ennemis : la Russie et l’Ukraine. N’écoutant que son courage, elle décide alors de percer les secrets de la capitale vietnamienne.

En signant un thriller haletant, Benoît de Tréglodé, directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École Militaire (IRSEM, le think-tank du ministère des armées) prend le contrepied des images figées et orientalisantes du Vietnam. Son intrigue s’inscrit dans l’actualité des dernières années, avec la guerre en Ukraine et la pandémie de Covid-19, et offre une perspective géopolitique nouvelle sur ce pays qui, longtemps après la guerre meurtrière qui s’est achevée le 30 avril 1975, revient au centre de nombreux enjeux internationaux. Au dessin, Roman Gigou a fait le choix de la noirceur, et son parti-pris esthétique ajoute énormément à l’ambiance de ce roman graphique aussi surprenant que passionnant.

L. R.

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