Shots et pop-corns

Les meilleurs livres 2021 de la rédac’

Comme lors des années précédentes, au Comptoir, nous avons voulu joindre l’utile à l’agréable et vous proposer une sélection de livres sortis dans le courant de l’année 2021 : Théodore Kaczynski, Jérôme Leroy, Stéphanie Roza, Thomas Guénolé. Ces ouvrages sont ceux que la rédaction a trouvé, pour diverses raisons, les plus intéressants et passionnants à lire. Ils sont à l’image des affinités esthétiques, politiques et intellectuelles de l’équipe.

La dilatation du monde [1]

Un typhon s’écrase sur L’Île-de-France. L’eau monte de plusieurs mètres, l’électricité est coupé, la panique générale se diffuse, les morts s’accumulent. Personne n’a rien vu venir, surtout pas les Dingues au pouvoir, engoncés dans le déni de la « balkanisation climatique » et obsédés par leur réformes libérales-autoritaires menées à coups de rangers. L’éditeur Alexandre Garnier non plus n’a pas vu venir la catastrophe. Pendant que les cadavres glissent le long des rues et que son smartphone s’éteint lentement, il se dit que ce serait le bon moment pour entreprendre une biographie d’Adrien Vivonne, le poète qu’il avait édité aux Grandes Largeurs et dont il jalousait non pas la réussite mais le talent profond et simple, couplé à une chaleur humaine, sincère, dénuée de tout ressentiment. Vivonne n’ayant pas donné de signe de vie depuis deux décennies, Garnier va tenter de recomposer le puzzle de sa vie. Le retrouver sera sa rédemption dans un monde qui ne pardonne plus rien.

C’est ainsi que débute la quête du poète disparu et le dernier roman de Jérôme Leroy. Mais dans cette (en)quête rien n’est simple. Avec la maitrise narrative qui lui est propre, Leroy éclate le récit entre passé, présent et futur, naviguant entre les époques parcourus par Vivonne, chaque chapitre donnant à entendre la voix de plusieurs personnages dont les destinées sont toutes liées au poète nonchalant : Garnier donc, son ami d’enfance, éditeur envieux et lâche ; Chimène, sa fille « cachée » ayant pris les armes dans une milice néo-païenne sanguinaire, Nation Celte ; Béatrice Lespinasse enfin, la timide bibliothécaire de Doncières, son dernier amour connu. Vivonne semble insaisissable, son œuvre lumineuse étant le reflet d’une vie sensuelle et débonnaire. Un promeneur qui aimait vivre dans les marges, ne s’obligeant qu’à suivre son désir, refusant calmement les injonctions sociales. Une « vie fugitive » parsemée de femmes éblouissantes et amoureuses avec lesquelles il vécu dans « un présent perpétuel aux allures d’éternité ensoleillé »: Lili Vascos, Agnès Villehardouin, Khadidja Lamrani, Estelle Nowak, Béatrice Lespinasse… Les titres (imaginaires) de ses livres sont à eux seul un poème : Les Chambres secrètes, Mille Visages, Mort du tirage papier, Les Filles de Vassivière, Danser dans les ruines en évitant les balles

Dans le même élan inventif et truculent, Leroy décrit un monde à feu et à sang faisant penser aux dystopies de John Brunner ou Harry Harrison, une « libanisation » généralisée de l’Europe où des milices paramilitaires s’affrontent pour la conquête de territoires ou de vivres : les ZAD partout !, les fachos de Nation Celte, les Groupes d’Assaut Antifascistes de Nantes, l’Armée Chouanne et Catholique, le Front Socialiste Occitan, les Forces Nationalistes France-Europe, les milices Salafistes du secteur Nord, sans compter l’armée régulière des Dingues au pouvoir. Tous redoutent le Stroke, l’attaque ultime des Apôtres de la Grande Panne (des hackers ultra-radicaux), qui propulsera le monde civilisé à l’âge de pierre, à la manière de Snake Plissken dans Los Angeles 2013 de John Carpenter. C’est dans ce chaos ambiant, alors que l’Apocalypse semble s’abattre avec fracas sur tous les pays du « monde libre », que des petites communautés anarcho-autonomes font leur apparition, disséminés à travers la campagne française jusque dans l’archipel des Cyclades, se désignant sous le terme de « la Douceur ». Des babas-cools d’un genre nouveau qui semblent avoir trouvé le moyen de distordre la réalité grâce aux poèmes de Vivonne… Comme le dit Béatrice à Garnier, la poésie de Vivonne transforme le monde, ou plutôt elle « l’emporte avec nous, dans le temps et dans l’espace », provoquant chez certains lecteurs un « mouvement », un « transport », un « tremblement » : « Chez Adrien, la réalité n’est qu’un mauvais rêve du poème. Un poème est là pour nous amener avec lui dans une autre dimension. »

Sous les atours d’un roman d’anticipation sur l’effondrement de notre société, l’ouvrage de Jérôme Leroy est avant tout une ode à la puissance de la poésie. Celle qui permet de résister à l’enlaidissement du monde, d’échapper à l’ensauvagement des rapports humains. Celle qui nous transporte physiquement dans les lieux de notre enfance, qui nous enveloppe de la chaleur de l’être aimé. Celle qui relie la mer et le ciel pour l’éternité, qui ouvre une porte de jardin dérobée, qui nous fait ressentir la texture scintillante d’un lac sur lequel cours les nuages, celle qui caresse les feuilles des arbres les jours d’été brulant. La poésie c’est le bleu-doré d’un pays qui n’existe que dans les rêves. Dans une critique plus vraie que nature, Jean-Claude Pirotte dit à propos de Vivonne que « sa grande affaire n’est même pas de remonter le temps, c’est d’en sortir comme on sort d’une maison qui s’effondre sur vous ». Il est toujours temps d’échapper au réel.

Sylvain Métafiot

Des Lumières à réhabiliter ou à repenser ? [2]

À l’heure où la gauche traverse une crise d’identité, Stéphanie Roza revient sur la généalogie intellectuelle qui a débouché à gauche sur une remise en cause radicale de trois principes fondamentaux des Lumières : l’universalisme, le rationalisme et le progressisme. Depuis le XIXe siècle, le mouvement ouvrier a toujours développé une critique de l’universalisme. Celle-ci ne consistait pas dans un rejet en soi des principes des Lumières ou des droits de l’Homme, mais visait à souligner ses points aveugles, son caractère abstrait et ses insuffisances. L’enjeu consistait alors dans une extension des figures de dominées à prendre en compte : l’esclave, l’ouvrier, le colonisé, la femme ouvrière, le travailleur immigré.

À partir des années 1970, Michel Foucault — qui aura une influence décisive sur les penseurs de la déconstruction — développe une nouvelle critique qui procède non plus par addition mais par remplacement des figures de dominées : l’homosexuel, le prisonnier doivent prendre la place de l’ouvrier. Ce nouveau paradigme, qui s’impose dans un contexte de rejet du marxisme, consiste également à remplacer la lutte collective contre le pouvoir économique et social par un combat individuel de subversion des normes. Une logique qui revient, nous dit Roza, à accompagner la dynamique du capitalisme libéral qui, en favorisant l’individualisme, fragilise les règles collectives, à l’exception de celles du marché. La critique des dérives d’une partie des études postcoloniales vers le différentialisme culturel, des usages du concept d’intersectionnalité et le rappel de la dimension universaliste des luttes anticoloniales des années 1960, quand les féministes françaises soutenaient les mouvements de décolonisation au Vietnam et en Algérie, est également salutaire, dans un moment où certains ne conçoivent désormais la lutte contre le racisme qu’en termes de « blancs » et de « non-blancs ».

Les chapitres consacrés à la critique du rationalisme et du progressisme sont moins convaincants. Il n’est pas contestable que d’une critique de la marchandisation de la science et de la technique, certains écologistes radicaux dérivent parfois vers un refus en soi de la raison, de la science, un rapport mystique à la nature, un culte de l’émotion, un éloge de la subjectivité et du ressenti individuel, non sans écho à la littérature romantique allemande de l’entre-deux guerres. Si ce risque existe, on a toutefois du mal à suivre la philosophe, quand elle reprend à Zeev Sternhell son concept fourre-tout d’Anti-lumières en laissant entendre que toute critique du scientisme, d’une conception instrumentale de la raison ou toute remise en cause de la neutralité de la technique renverrait, de près ou de loin, à la tradition contre-révolutionnaire et aux penseurs de la révolution conservatrice allemande des années 1920… En dépit de qualités évidentes, le livre consiste souvent en une simple réhabilitation des Lumières là où il conviendrait, à l’heure de la crise écologique, de procéder à un honnête droit d’inventaire pour réfléchir à ce qu’il convient de conserver de cet héritage afin de les penser à nouveau frais. Ce serait sans doute la meilleure façon de rester fidèle à leur idéal émancipateur.

Romain Masson

La « mondialisation heureuse » clap de fin [3]

Dans cet essai documenté et pédagogique, Thomas Guénolé dresse, en forme de réquisitoire, un bilan de l’ensemble des victimes de la mondialisation depuis les années 1990. L’ancien conseiller d’Arnaud Montebourg poursuit son travail engagé dans La mondialisation malheureuse (2016), en montrant qu’entre 1992 et 2018, la mondialisation serait responsable de 400 millions de morts à l’échelle de la planète. On y découvre que plus des deux tiers (256 millions de morts) sont imputables à des maladies soignables (morts néonatales, pneumonies, diarrhées, tuberculoses), principalement en Afrique et en Asie, liés en grande partie au brevetage des médicaments accordant le monopole aux multinationales pharmaceutique sur la fabrication, la vente, l’exportation, et les prix des médicaments, inaccessibles aux pays pauvres. On y apprend également le combat de l’Inde, leader mondial sur le marché des médicaments génériques, contre ce brevetage des médicaments, initiative largement combattue par les multinationales.

Dans son travail de chiffrage extrêmement sourcé, Thomas Guénolé pointe le rôle du libre-échange, du productivisme, des délocalisations, de la consommation de masse, dans les morts de catastrophes écologiques (69 millions), de conditions de travail (56 millions) de faim (11 millions). La prise en compte de la dimension géopolitique et militaire de cette mondialisation, sous hégémonie étasunienne, à travers l’étude de la mise en coupe réglée de l’économie irakienne après la guerre de 2003 ou des guerres de pillage au Congo, au Sierra Léone ou dans le delta du Niger, est particulièrement éclairantes. De façon générale, l’ouvrage est convaincant et apportera une pierre au cercueil du mythe de la « mondialisation heureuse » ayant le mérite de rappeler que derrière les chiffres, il y a des vies.

Néanmoins, on est parfois gêné par une approche essentiellement quantitative, et parfois mono-causale de certains phénomènes – la guerre de Syrie nous est presque réduite aux enjeux gaziers entre le Qatar et l’Iran… – qui prend le risque de tomber dans le piège d’une recherche effrénée du nombre de victimes au service d’une comptabilité macabre, reproduisant paradoxalement celle du Livre noir du communisme il y a une vingtaine d’années. Par ailleurs, le rôle de la technique dans le capitalisme numérique contemporain ou les phénomènes culturels et religieux, à l’image des différentes formes de radicalisations en réaction à la mondialisation, sont absents du livre. Au-delà de ces réserves, à l’heure où les leçons du Covid-19 semble-déjà avoir laissé la place aux vieux réflexes, Le livre noir de la mondialisation constitue un outil essentiel pour tous les tenants d’une démondialisation qui jetterait les bases d’une alternative au système actuel.

R. M.

Réussir la révolution [4]

Si les actes criminels de Theodore “Unabomber” Kaczynski sont hautement condamnables, ses analyses politiques et sociales s’avèrent souvent justes et indispensables. Vingt-trois ans après son incarcération, le célèbre terroriste états-unien a encore des choses à nous apprendre, non pas cette fois sur la société elle-même, mais sur la possibilité de la changer. Dans Révolution anti-tech, le condamné à perpétuité part de deux constats. « Le développement humain d’une société ne peut jamais être soumis à un contrôle humain rationnel » et la société technologique n’est pas viable. Ce qui rend la révolution nécessaire.

Unabomber analyse donc attentivement l’histoire et les différents mouvements révolutionnaires ou indépendantistes, pour dégager quatre principes essentiels : « On ne peut changer une société en poursuivant des objectifs vagues ou abstraits » ; « la prédication, seule (…), ne permet pas de faire advenir des changements durables » ; « tout mouvement radical tend à attirer de nombreuses personnes (…) dont les objectifs coïncident peu avec ceux du mouvement » ; « tout mouvement qui acquiert un grand pouvoir finit corrompu ».

De ces quatre principes découlent deux règles : tout mouvement souhaitant changer la société « se doit de choisir un objectif unique, clair, simple et concret » et « doit se fixer un objectif dont les conséquences seront irréversibles ». Il en conclut que « les révolutionnaires devaient aspirer à faire s’effondrer le système par tous les moyens nécessaires », au moyen d’une organisation stricte capable de trouver « un moyen de se prémunir contre l’intégration de personnes inconvenantes », à commencer par les “gauchistes”, qu’il estime être le principal obstacle à la révolution, mais aussi les “droitistes”. Malheureusement la révolution prônée par Kaczynski, aussi efficace semble-t-elle être, demande une discipline militaire, donc une organisation autoritaire, et n’offre que des perspectives destructrices, mais pas la possibilité d’organiser une “vie bonne”.

Kevin Boucaud-Victoire

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