Culture

Al : « Avant, même les rappeurs en tête d’affiche avaient un discours social »

« Talant, 26 juin 1998, salut Befa, quoi d’neuf depuis la dernière fois ?/ Pour moi, toujours la même. En c’moment, j’taffe, un vrai calvaire/ J’m’emploie à gagner un salaire de misère/ Dans une atmosphère qui pue comme l’enfer. » C’est par ces mots que le rap français découvre Al sur “Correspondance”, issu de l’album “Détournement de son” de Fabe. Dix ans plus tard, en 2008, le rappeur dijonnais, proche de La Rumeur et Anfalsh (Casey, Prodige, B. James, Hery, Laloo et Tcho), débarque avec son premier album “High-tech et primitif”. Après ce premier essai transformé, le MC sort en 2012 “Terminal 3”, puis “Toute entrée est définitive” avec Asocial Club (qui regroupe Casey, Prodige, Vîrus, Dj Kozi et Al) en 2014. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui à l’occasion de son nouveau solo, “Le pays des Lumières”.

Le Comptoir : Pourquoi avoir intitulé cet album Le pays des Lumières ?

Al (1)

© François Pinel

Al : C’est le nom d’un des morceaux et je suis super naze pour les titres d’album. Certains artistes font parfois des albums conceptuels et le titre en découle alors plus facilement. Moi, ce n’est pas mon cas. J’estimais que c’était un des morceaux capables de porter l’album.

Et pourquoi était-il suffisamment fort ?

Dans la forme, il était plus énervé que les autres. Il est court, avec un seul couplet, comme un cri. Un jour, en me réveillant, ça m’a paru évident.

Ce cri, c’est un cri contre la France et notamment la trahison des valeurs qu’elle affiche depuis le siècle des Lumières ?

Il y avait déjà mensonge au moment où ces valeurs ont été affichées. Les maux dénoncés dans le morceau, que ça soit le racisme, la colonisation, le traitement des étrangers, ne sont pas nouveaux. Aujourd’hui, on en subit encore l’héritage. Après, chacun a sa propre sensibilité sur ces choses-là, mais moi, elles me marquent. Au quotidien, des petites expériences me remettent ça en tête.

« Sortir un album n’était pas une fin en soi pour moi. »

T’as eu beaucoup de mal à sortir ton premier album, en 2008. On a par exemple en tête une phrase dans Correspondance où tu disais : « Tu sais ici c’est pas New York, c’est juste Dijon/ Pour assouvir sa passion ça relève de la mission. » Depuis, t’as pu sortir deux autres solos. Qu’est-ce qui a changé ?

Avant le premier, sortir un album n’était pas une fin en soi pour moi. Je faisais des morceaux, mais sans plan de carrière. Je n’ai jamais eu l’âme d’un artiste, de quelqu’un qui a besoin de s’épanouir à travers ça. C’est un pote à moi qui m’a dit un jour : « Vas-y, tu rappes depuis longtemps, faudrait que tu sortes un album ! » Puis, avec d’autres amis, ils m’ont aidé pour réaliser un skeud. J’ai mis du temps, car il a fallu que je désacralise le truc, je n’avais aucune idée de la manière dont ça se faisait. Une fois accompli, ça devient plus simple. S’il doit y avoir un quatrième, le laps de temps devrait encore être plus court. J’écris tout le temps, mais pour concrétiser les choses, c’est plus compliqué. Je suis un mauvais élève, et pourtant Dieu sait qu’il y a pire que moi dans le rap français.

Est-ce que d’autres facteurs ont joué, comme ton emménagement en banlieue parisienne, ou encore tes relations avec La Rumeur et Anfalsh ?

Je ne pense pas. Maintenant, avec Internet, tout s’est simplifié. Après, si j’étais resté à Dijon, ça aurait pu être même plus simple et plus rapide, puisque Saxe (producteur principal d’Al, NDLR) habite là-bas.

Pour ce skeud, tu as fait appel à un financement participatif. Comment tout ça s’est déroulé ?

En fait, c’est les clips qui bouffent principalement notre budget. Sur les deux premiers albums, on a vu qu’on atteignait facilement nos limites. On a donc décidé de solliciter en début de processus les gens susceptibles d’acheter le skeud. Plein de gens nous ont donc permis de bosser beaucoup plus facilement.

Dans D’où je viens tu dis « On m’a dit t’es en mode Hamas-Fatah, on n’aime pas ça ». Tu as l’impression qu’il est difficile d’aborder dans le rap des sujets sérieux, comme le conflit israélo-palestinien ?

Oui, ça c’est clair. Tu te tires une balle dans la tête si tu pars sur ces thèmes-là. Je suis convaincu que si tu veux faire de l’entertainment, du divertissement, il y a des thématiques où tu ne peux pas aller. Il faut être léger et festif, car la grande partie des gens attendent de la musique en général, pas du rap en particulier. Je pense que dans tous les types de musique, tu peux trouver des gens avec un vrai discours, qui peuvent être militants. D’autant plus que maintenant, si je dois parler du rap proprement dit, tout ce que nous appelions avant les “wacks” (mauvais rappeurs, NDLR) arrivent à passer en radio et ont une diffusion plus importante que nous. On a été dépassé.

« Beaucoup de rappeurs symbolisent pour moi la “gentrification”. »

Tu penses qu’il y a un recul du rap dit “conscient” ? Ça me fait penser au dernier album de Lino, Requiem, où dans une interlude, Ramzy le met en garde, lui expliquant que le rap a changé et qu’il doit arrêter de parler de trucs énervés et lui conseille de parler de champagne !

Oui, c’est clair. Le côté divertissement s’est emparé du mouvement. Surtout que nous, on était là avant les médias, avant qu’ils expliquent ce qui est bon ou non. On ne tire plus les ficelles de notre musique. Même si le rap que je peux kiffer – qui n’est pas forcément revendicatif ou militant, il n’y a pas que ça en bon rap – existe toujours, il est en recul. Avant, même les rappeurs en tête d’affiche avaient un discours social, les IAM ou NTM. Aujourd’hui, les mecs qu’on entend se prennent pour des gangsters avec des états d’âme.

Dans le même morceau, tu dis « Ils veulent blanchir le truc pur hip hop pour eux c’est naze/ Attention ils voudraient faire au hip hop ce qu’ils ont fait au jazz ». Tu penses à des artistes en particulier ? Aux labels ou à la presse ?

AL-Le-Pays-des-Lumieres-HQ-coverOuais, même aux programmateurs. Aujourd’hui, t’arrives avec juste une platine et un DJ, ils vont te répondre : « Bof, ramène une batterie et un mec qui joue de la gratte. » C’est ce qui est arrivé au jazz. Aux États-Unis, tu vas dans un concert, tu trouves des Noirs. En France, t’as l’impression que c’est une musique pour les avocats et les médecins. Alors que, même quand c’est arrivé chez nous, ce n’était pas ça. Je ne peux pas te parler d’artiste en particulier. Mais tout à l’heure, je te disais que les wacks avaient pris le pouvoir. La conséquence, c’est qu’ils vont préférer un mec comme Nekfeu, plutôt qu’un Renoi qui habite en banlieue, qui ne se sent même plus à l’aise quand il va dans ses concerts à lui.

Mais contrairement au rap US, dans le rap français, il y a toujours eu des Blancs : Kool Shen (NTM), Akhenaton (IAM), Rockin’ Squat (Assassin)…

Après, je pense qu’il y avait une différence à cette époque. C’est que ces gens-là ne faisaient pas ce que nous appelons du “bobo rap”. Beaucoup de rappeurs symbolisent pour moi la “gentrification”.

Mais le premier à avoir franchi la barrière du rap vers le jazz, puis vers la chanson française et à plaire aux bobos, c’est Oxmo Puccino, qui est un rappeur à l’ancienne, qui vient de Time Bomb (collectif mythique de la fin des années 1990, où on trouvait également Booba, les X-Men, ou encore Pitt Baccardi), et qui est noir…

Et comme tu le dis, il a peut-être franchi la barrière, mais il n’est pas arrivé comme ça. Oxmo, c’est d’abord Time Bomb. C’est ça la différence avec des mecs qu’on voit arriver maintenant et qui, pour moi, sont le rap de l’intérieur du périph’.

Toujours dans le même morceau, tu dis : « Vouloir tout ramener à une lutte des classes c’est un non-sens/ Une vision ethnocentrique blanche » et te réclame de Stokely Carmichael, ex-Black Panther. Pourtant, dans son ouvrage phare (À l’affût : histoire du parti des Panthères noires et de Huey Newton), Bobby Seale, cofondateur du parti, expliquait : « Pour nous, il s’agit d’une lutte de classes entre la classe ouvrière prolétarienne, qui regroupe les masses, et la minuscule minorité qu’est la classe dirigeante. (…) Nous croyons que nous menons une lutte de classes, pas un combat racial. » La lutte de classes est-elle vraiment à écarter ?

Je ne suis pas d’accord avec ses propos. Parce que souvent, les deux problèmes jouent. Tu peux être pauvre et noir. En France, ça t’exclut. C’est ce que j’ai voulu dire. J’ai déjà eu cette discussion avec des gens qui me disent d’arrêter de dire “Noirs” et “Blancs” et que c’est un problème de classes sociales. Le facteur épidermique existe qu’on le veuille ou non. Ce n’est pas parce que des gens n’en vivent pas l’expérience que cela n’existe pas. Aujourd’hui, les choses sont mises en place au niveau institutionnel et étatique de façon à ce que tu ne vives pas de la même façon que tu sois noir ou blanc.

Mais un Saoudien du XVIe ou un fils d’ambassadeur africain ne rencontrent pas beaucoup de difficultés. Une Saoudienne voilée connaît moins de problèmes dans le XVIe qu’une fille voilée dans le 93. Un jeune de cité blanc connaît de son côté également des discriminations…

Oui, ça serait se leurrer que de nier les conséquences de l’argent.

« J’aime la diversité à tous les niveaux. »

Dans Dans ses yeux, tu évoques les problèmes de discriminations à l’embauche. Tu en as déjà été victime ?

Oui, bien sûr. Je suis arrivé à Paris, j’ai fait tout et n’importe quoi comme boulots. Des fois, tu arrives et en un dixième de seconde, tu sais dans le regard de l’embaucheur ce à quoi t’attendre. Quand tu vas en parler, on va te traiter de paranoïaque. C’est très difficile de faire condamner quelqu’un sur ces bases-là. Mais ça existe. C’est dans l’ADN du racisme en France. C’est là où il fait le plus de dégâts. Les gens te parlent de “mixité sociale” et que ça peut être un problème que les gens se ressemblent tous là où ils habitent. Moi, ça ne me pose aucun problème que tous mes voisins soient pareils, tant que j’ai les mêmes chances que les autres. Mais là, on en est loin.

Ça peut aussi être une difficulté de mettre toutes les personnes socialement fragilisées ensemble, notamment à l’école. Il est aussi plus dur pour un immigré de s’intégrer dans ces conditions.

Sûrement. Je suis peut-être utopique, mais si à l’école tu as les mêmes chances de réussir que dans des écoles où il n’y a que des Blancs, ce n’est pas grave. Moi, j’aime la diversité à tous les niveaux. Mais si les inégalités disparaissent, est-ce que ça fait une vraie différence ? Pas sûr !

Dans Perception, sur ton premier album, tu disais dans le deuxième couplet : « Ils m’ont vu comme un Noir qui fréquentait trop les Blancs/ Qui manquait de cellules de ghetto dans le sang » et dans le troisième : « Ils m’ont vu comme un Noir qui fréquentait trop les Arabes » . Le communautarisme est quelque chose qui te préoccupe ?

Al (2)

© François Pinel

J’aime quand la diversité et je ne supporte pas quand c’est monochrome, même culturellement ou socialement. Je trouve ça vite chiant, parce qu’on entend qu’un discours. Plein de gens qui crient la même chose en même temps. Si tu estimes qu’ils se trompent, tu vas vite te faire mal, soit parce que tu vas devoir ouvrir ta gueule, soit parce que tu seras contraint de la fermer. Pour ce qui est du communautarisme, je ne me reconnais pas dedans. Je suis noir, mais je ne me sens pas appartenir à la “communauté noire”. Pour nous, le “vivre-ensemble”, ce n’est pas juste du marketing. Nous, on le vit sans avoir le choix. De toute façon, on kiffe. Mais le problème du communautarisme en France, c’est celui de la plus grande communauté, qui est au pouvoir et tire les ficelles. Elle a des réflexes néfastes, pour nous et pour eux.

Toujours dans ce morceau, tu disais : « Dans mon coin ouvrir un bouquin passe pour de la trahison/ Je refuse ces closes qui font de nous des gros cons ». Qu’est-ce que qui t’a poussé à ouvrir des livres ? Est-ce que le salut des quartiers pourra passer par la culture ?

Ça ne peut pas faire de mal. C’est sûr que ça ne passera pas par Snapchat et tout ça. Mon goût pour la lecture vient d’un prof de français du DAEU. Cette phrase, je l’ai vécue. J’étais en train de lire dans ma chambre et une copine rentre et me dis : « Tu lis des bouquins, toi ? » Il faut prendre le temps de lire. Je ne parle forcément de la presse quotidienne, qui bat le fer tant qu’il est chaud, même si la lire n’est pas forcément néfaste. Dans les livres, il y a du savoir. Il faut qu’on s’intellectualise. Moi, j’ai passé mon bac à 33 piges et ça a été une année super intéressante, mieux que de regarder de la merde à la télé. Le salut ne passera pas que par-là, mais doit passer par-là. Mais, c’est clair que rien ne va être fait pour y pousser qui que ce soit.

Tu es encore très critique dans Le Pays des Lumières vis-à-vis du rap. Dans La putain d’ta mère sur l’album d’Asocial Club, tu dis carrément : « J’ai honte de dire que j’rappe ». Qu’est-ce qui cloche dans le rap pour toi ?

L’image véhiculée par les mass medias est affligeante. J’ai honte de dire que je rappe, parce que quand j’évoque ça, ce sont ces images-là qui vont venir dans la tête de mon interlocuteur. Je n’appartiens pas à ce milieu. On va me dire : « Ah ouais tu fais du rap ? Tu connais untel ? T’as écouté untel ? » Non ! Il y a autant de rap qu’il y a de rappeurs.

Dans le contexte actuel, placer un morceau qui s’appelle Al Quaïda, c’est pas un peu suicidaire commercialement ?

Ça sera l’un ou l’autre ! Après, c’était parti au pressage avant les événements récents. Mais ce morceau parle d’un malaise qui existait avant les attentats. Et puis un “suicide commercial” ? J’en suis à mon troisième album : mes ventes sont dérisoires et je m’en bats les couilles. En fait, c’est le dernier mot du morceau et je l’ai utilisé en gimmick. Ce titre a un côté provocateur. C’est un mot porteur de pleins de fantasmes. Zeyk (Casey, en verlan, NDLR) dit : « Quand on marche dans la rue, pour les gens, c’est nous Al Qaïda ! » Ils ne cherchent pas à nous connaître et pensent avoir déjà vu le film.

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3 réponses »

  1. « Tu sais ici c’est pas New York, c’est juste Dijon/ Pour assouvir sa passion ça relève de la mission. »

    Vivre à Dijon…. Brrrr Quel enfer ! Effectivement il a du en baver, et pas qu’un peu !

  2. S’il avait vécu en Syrie tu lui aurais dit: retourne dans ton pays?
    Parce qu’il a vécu à Dijon, tu critiques tel un imbécile profond?

    Lorsqu’une personne s’ouvre, le moins que l’on puisse faire c’est respecter ce qu’il nous dit de lui,
    Et si ton esprit ne sait pas ce que cela signifie,
    Alors juste tais-toi car le silence est bien plus beau que ta remarque…

    Grandir en Province pour les jeunes artistes c’est compliqué, beaucoup d’opportunités sont concentrées sur Paris.
    Et oui c’est de notoriété publique, la décentralisation n’est réelle que pour le paiement des impôts 😉

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