Société

Tour Grenfell : la pauvreté tue

Le 14 juin dernier, la tour Grenfell, immondice ayant poussé au milieu des habitats bourgeois de la ville de Londres, se consumait entièrement, entrainant la mort de plusieurs dizaines de gens ordinaires. Cet événement dont le tragique le dispute au sordide, en ceci qu’il démontre une fois de trop l’écart abyssal qui existe entre les strates d’une même population, donne à choisir entre deux réactions diamétralement opposées : résignation et solidarité avec les victimes (ce qui, soit dit en passant, ne les fera pas revenir et n’apaisera jamais que la douleur de proches sonnés) ou colère et compassion (du latin : « cum patior », je souffre avec). Souffrir avec ne signifie pas de simplement demander des comptes, ou pire encore, de réclamer un dédommagement (la mesure de l’homme, c’est l’homme lui-même), mais bien d’en finir une fois pour toutes avec le monde qui permet – voire, qui favorise – ces tragédies.

Londres. La City. La mégapole d’Europe. Plus belle ville du monde pour certains, sorte d’enfer de béton peuplé de zombies au regard vide pour les autres. Londres. “Old Smoke”. Baptisée ainsi en raison de l’épais nuage de fumée qui la recouvre sempiternellement depuis l’explosion de l’activité industrielle et l’usage colossal de charbon qu’elle nécessite, elle semble n’avoir jamais aussi bien porté ce surnom que ces derniers jours. Dans les années 1950, un immense nuage de fumée envahit la ville, causant la mort de plus de 10 000 personnes, directement imputable à l’inhalation de particules polluantes. Le 14 juin 2017, un incendie d’une ampleur inouïe, dont la propagation fut d’une rapidité sans commune mesure, ravagea la tour Grenfell. Du latin focus (le foyer), le mot feu désigne dès le Moyen-Âge le foyer, d’abord dans le sens le plus strict (l’endroit où le feu brûle), puis devient figuré, désignant le logement, la famille, l’endroit où l’on trouve les siens. S’il est idiot d’en appeler de manière systématique à l’étymologie, il existe certaines occurrences où l’usage de celle-ci éclaire subitement une situation donnée. Dans le cas de cet incendie, on ne saurait trouver plus cyniquement approprié…

Malheur aux pauvres

La Tour Grenfell est un immense HLM de 24 étages construit à la hâte, selon les règles du brutalisme. Son nom ne manque pas de l’indiquer, le brutalisme est un mouvement architectural qui vise à magnifier le béton, à le laisser brut afin d’en dégager toutes les facettes et d’en dévoiler toutes les subtilités (sic). Il s’agit surtout d’un courant “artistique” symptomatique du capitalisme, qui n’hésite pas à empiler les horreurs tout en nous contraignant à les trouver esthétiquement intéressantes, car enfin, pour apprécier artistiquement un bâtiment fait de béton, faut-il avoir perdu tout sens du goût… Et de la mesure. Au-delà de la laideur intrinsèque de ces édifices, le principal problème posé par l’usage du béton est qu’il vieillit tout simplement très mal (ceci à tous les points de vue) : le béton utilisé pour les façades finit irrésistiblement par éclater, à cause du gonflement de l’armature en acier oxydée. On peut ainsi observer des fissures énormes qui affleurent, et au sein desquelles, parfois, une fleur daigne pousser, la nature finissant invariablement par reprendre les droits qu’elle aura toujours sur ces obscénités.

Par Sath, Penang (Malaisie)

Située dans l’ouest de la ville, à l’entrée du quartier de Notting Hill, où s’entassent des milliers de familles bourgeoises, c’est une tour dans laquelle s’empilaient tout au long de 120 logements des centaines de familles pauvres. C’est un quota. Ce ne sont pas des corps qui ont brûlé, mais une portion tolérée par les roturiers d’une pauvreté devenue endémique, pour l’occasion. Malheur aux vaincus et aux pauvres qui n’ont eu ni le courage ni l’audace de devenir riches. L’issue tragique de cet événement a été la résultante des épouvantables manquements en termes de sécurité : l’immeuble ne disposait pas de sorties de secours, les canalisations de gaz n’étaient pas correctement protégées, et le dispositif anti-incendie était pour le moins sommaire, puisqu’on ne pouvait pas même y trouver d’extincteurs. La négligence du pauvre est ainsi totale : s’il avait daigné s’acheter son propre extincteur, tout cela n’aurait été qu’un mauvais rêve. Le capitalisme permet pourtant d’acheter à peu près n’importe quoi. Pour quelles raisons impérieuses l’achat d’un extincteur devrait-il échapper à ce qui régit par ailleurs la société moderne : pas d’assurance, tu crèves ; pas d’extincteur, tu crèves aussi. Dans tous les cas, tu crèves. Ou tu deviens riche.

La tour avait pourtant été rénovée en mai 2016, un peu plus d’un an avant les faits. Seulement, comme toute rénovation spectaculaire qui se respecte, la dernière couche de peinture ne servait qu’à cacher l’étendue du désastre. Ici, il tient entier dans un constat simple : les plaques de bardage utilisées pour l’isolation extérieure n’étaient pas ignifuges. Il faut en dire quelques mots, sans toutefois s’appesantir lourdement sur les détails techniques. Ces plaques, que l’on connait sous le nom de Reynobond®, sont composées d’un ensemble constitué d’une plaque de composite entourée par deux plaques d’aluminium. La version utilisée pour rénover la tour Grenfell était la version entrée de gamme de ce produit : le Reynobond® PE. Constitué d’un cœur de polyéthylène, il n’est utilisé normalement que pour des immeubles de moins de dix mètres (on rappelle que la tour Grenfell mesure quant à elle plus de soixante mètres). La raison est simple : sur des bâtiments trop hauts, l’absence de protection ignifuge entraine invariablement un effet cheminée (mouvement de l’air sous l’effet de la poussée d’Archimède) dévastateur en cas d’incendie. D’autres versions de ce produit existent, qui comportent des retardants, voire, qui sont totalement ignifuges. La différence de prix entre le low cost et les versions supérieures est de deux livres sterling par mètre carré. Les panneaux utilisés ne coutaient que 22 livres sterling chacun, alors que les versions résistantes au feu en coutaient 24. L’économie ainsi réalisée, calculée autour de 8 % par toute une série d’experts techniques, se mesure donc à hauteur de 6000 livres sterling. À peu de choses près, 7000 euros. Le bilan (qui restera provisoire encore longtemps) fait état de près de 80 morts (encore que les locaux font état quant à eux d’un bilan qui avoisinerait bien plus le nombre de 160 décès). Ceci sans compter les blessés, dont le chiffre semble être équivalent, et les disparus, qu’on ne retrouvera probablement jamais.

Le coupable, c’est le profit

Risquons-nous dès lors à un calcul cynique : si l’économie réalisée était à hauteur de 7000€ et que le bilan semble devoir être porté autour de 160 personnes, cela signifie qu’une vie humaine vaut en période capitaliste un peu plus d’une quarantaine d’euros. Il faut se faire froidement à l’idée, s’y résigner : c’est ainsi que leurs esprits réfléchissent et il n’y a aucun retour en arrière possible, le point de non-retour a été franchi sur les mains, sur la tête, et en Bentley décapotable. Car c’est bien de cela dont il s’agit : nos vies ne valent guère plus d’une cinquantaine d’euros. Ce que cet événement fait surgir, c’est l’impossibilité pour le Capital de se reposer sur ses habituelles diversions afin de faire taire la multiplicité des voix qui s’élèvent pour l’accuser nominalement et les monter les unes contre les autres : le responsable, c’est le fric, le pognon, l’oseille. Ni l’immigré, ni le prétendu pré-facisme d’une population prête à en découdre : les fils d’ouvriers et les enfants d’immigrés ont brûlé ensemble. Le coupable, c’est le profit. Certes pas le “profit” en tant que substantif, ou encore en tant que résultante d’une opération économique : le profit incarné, les hommes qui tirent profit, les groupements d’hommes qui s’y emploient ; ceux qui ont une adresse, un visage, et du sang sur leurs mains exemptes de suie. Le coupable, c’est la finance. Pas forcément la finance internationale, la bien mal-nommée : la finance tout court, où qu’elle soit, d’où qu’elle surgisse. L’idée même qu’il est possible de réaliser une économie de bout de chandelle sur des éléments de sécurité vitaux.

« Money kills », Bali (Indonésie)

La semaine qui a précédé cet événement tragique, comme pour mieux souffler le chaud et le froid sur les corps encore fumants, les autorités ont proposé aux rescapés d’être relogés dans des appartements luxueux de la ville de Londres, et ont mis en accusation le réfrigérateur d’où serait supposément parti l’incendie. Ces deux actes ne doivent pas manquer de nous interpeller, au niveau symbolique, et au niveau pratique. La mise en accusation de l’équipement vétuste ne dit jamais rien d’autre qu’un mépris de classe grimé pour la seule occasion en souci d’autrui. Quant à la proposition de relogement, l’indécence est totale, et l’on se demande si les autorités ne devraient pas dans le même temps proposer aux familles des victimes de les équiper de robots dernier cri imitant à la perfection le timbre de voix de leurs proches disparus. On pourrait rétorquer que cela est la moindre des choses. Ce à quoi il convient de répondre négativement. La moindre des choses est de réclamer la justice sociale, dès à présent. La moindre des choses, c’est de comprendre que cet incendie est incidemment un symbole sur lequel il convient de bâtir à nouveau autant que possible une conscience de classe. Les propositions de relogements arrivent trop tard, et ne seraient pas arrivées du tout sans ce qui, au regard du pouvoir politique, restera finalement une anecdote coincée entre l’attentat pendant le concert d’Ariana Grande et la victoire de Manchester United en Ligue Europa. Un dommage collatéral, une actualité bien vite oubliée et noyée dans le flot continuel d’informations.

Le monde que le Capital prépare est un monde dans lequel la smart city sera imposée. Une ville intelligente conçue pour des habitants qui refuseraient de l’être s’ils venaient à regarder l’avènement d’un tel projet sans sourciller, qui utiliserait les TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) pour améliorer exponentiellement la qualité des services urbains. Par services urbains, comprendre : toujours plus de techniques propices à conditionner les corps et à en assurer une gestion efficace, toujours davantage d’imaginaire libéral pour mieux empoisonner les esprits. Pour le dire plus simplement, le modèle de la ville intelligente n’a qu’une fin : nous entasser de manière plus intelligente, plus raisonnée, et par là même, plus discrète. Puisqu’ils nous laissent insensiblement brûler dans des immeubles vétustes, il est temps pour nous d’allumer des brasiers au cœur de la cité de Londres, là où se trouvent leurs méprisables gratte-ciels, du Shard au Gherkin, en passant par le Leadenhall.

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4 réponses »

  1. « un effet cheminée (mouvement de l’air sous l’effet de la poussée d’Archimède) »
    La poussée d’Archimède s’applique à un corps plongé dans un liquide !
    Ici il s’agit de la convection (l’air chaud monte entrainant le « tirage » qui est le phénomène qui caractérise une cheminée).
    Pour être crédible il faut être précis.

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