Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Février 2019

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Ethnologie macronienne [1]

Démosthène, pseudonyme emprunté à « cet Athénien qui bégayait beaucoup et devint pourtant à force d’obstination le plus brillant orateur de l’Antiquité », par le philosophe Dany-Robert Dufour a publié un ouvrage important sur la macronie : Le Code Jupiter : Philosophie de la ruse et de la démesure. « J’ai écrit ce petit pamphlet parce que je désire expliciter ce “nouveau monde”, son mystérieux projet dont les réformes en cours, nombreuses, ne laissent entrevoir que la pointe de l’Iceberg », nous avertit l’auteur dans son avant-propos. Celui qui se perçoit comme un « ethnologue qui a réussi à pénétrer une tribu très exotique, aux mœurs inconnues, et à s’y fondre », propose une analyse à la fois inédite et novatrice “de la start-up Macron”.

Pour Démosthène, la philosophie du président s’inspire (parfois mal) de cinq penseurs : Descartes, Machiavel, Mandeville, Hegel et Ricœur. Le premier est « le philosophe organique » du capitalisme pré-industriel. Du second, il retient que le pouvoir a le devoir de cacher ses objectifs pour réussir. Comme le troisième, il estime que « les vices privés font la vertu publique » et donc que « seul le capitalisme, parce qu’il est amoral, peut sauver le monde. » Macron utilise un Hegel « radicalement dé-marxi-sé » pour justifier la domination des classes possédantes. Enfin, il reprend de Paul Ricœur, dont il s’est présenté comme le disciple, le “en même temps” qu’il a rendu célèbre. Le président de la République apparaît alors comme le stade suprême de l’ordolibéralisme. Un pamphlet indispensable, à la fois pour comprendre de quoi Macron est le nom, mais aussi pour comprendre notre époque et les évolutions depuis cinq siècles.

Kévin Boucaud-Victoire

De la gauche au communisme républicain ? [2]

« La gauche peut mourir », prévenait un de ses principaux fossoyeurs, Manuel Valls. Le philosophe marxien Denis Collin estime, lui, que son heure a déjà sonné. « Ce qui a disparu, ce ne sont ni les classes sociales, ni la lutte des classes […]. Ce qui a disparu, c’est une certaine configuration des rapports sociaux et des rapports politiques qui a vu la domination de la scène politique par l’opposition des progressistes et des conservateurs, deux autres noms pour la droite et la gauche », explique-t-il.

Contrairement à Jean-Claude Michéa, à dont il dit quand même « qu’il a souvent raison », Denis Collin veut faire renaître ce qu’à porté la gauche, à savoir l’alliance entre le socialisme et le libéralisme politique, entre la classe ouvrière et une partie de la petite bourgeoisie. Car pour lui, le progressisme des Lumières reste émancipateur. Mais la multiplication des échecs de la gauche, du Front populaire à Mitterrand, tous incapables de réformer le capitalisme, quand ils n’en ont pas été les fidèles valets, l’a perdu. Dans cet ouvrage, Denis Collin revient sur l’histoire de la gauche et des forces sociales qui ont permis son existence, afin de trouver une issue favorable.

Le philosophe plaide pour un “parti communiste républicain” ou pour un “socialisme libéral”, dans le sens de Carlo Rosselli, militant antifasciste assassiné en 1937, c’est-à-dire un socialisme démocratique.  Selon lui, l’enjeu est d’étendre ce qu’il y a déjà de socialiste dans notre société capitaliste : l’État social, bâti à partir du Conseil national de la résistance (CNR), ou les coopératives. Mais ce n’est pas tout. Démocrate, Denis Collin souhaite que les citoyens regagnent du pouvoir politique. « Redonner vie et moyens à cette auto-administration communale devrait être la priorité de tout gouvernement véritablement républicain », explique-t-il. Enfin, il plaide un retour au sens des limites, seul à même de faire face au défi écologique. Enfin, le philosophe défend la souveraineté de la nation contre une certaine gauche “sans-frontiériste”, signe de démesure, selon lui.

K. B. V.

Aux origines du communisme chrétien [3]

Friedrich Engels le présentait « comme  le héros d’un communisme primitif, précurseur du communisme scientifique » (La guerre des paysans en Allemagne, 1850). Pour Ernst Bloch, il s’agissait d' »un communiste doué d’une conscience de classe, révolutionnaire et millénariste » (Thomas Münzer, théologien de la révolution, 1921). D’autres ont vu en lui le père de l’anarchisme chrétien. Quoiqu’il en soit, Thomas Müntzer fait partie de ces grands inclassables de l’histoire. L’Allemand est un des principaux protagonistes de la Réforme protestante qui démarre en 1917. Mais dès 1924, il se retrouve esseulé dans sa famille religieuse, abandonnée par Martin Luther. Son père avait été pendu. Müntzer est torturé et décapité en 1525. Sa tête empalée est exposée sur les remparts de Mühlhausen, où il a été tué par les autorités. Son tort ? Avoir pensé que défendu en actes et en paroles l’idée selon laquelle la pauvreté excessive, comme la trop grande richesse, constituent un obstacle à l’Évangile. Il développe l’idée fondamentale qu’aucune réforme religieuse n’est possible sans une réforme sociale. Il s’en prend au passage violemment aux princes et aux puissants, coupables, selon lui, devant Dieu, de détourner le peuple du salut.

Dans le contexte actuel du soulèvement populaire des Gilets jaunes, Éric Vuillard, lauréat du prix Goncourt 2017, fait revivre la mémoire de Thomas Müntzer. Mais pas seulement. L’écrivain rappelle aussi à nos bons souvenirs John Wyclif, son disciple John Ball, et Jan Hus. Précurseurs de Müntzer, ces trois théologiens du XIVe siècle ont tous tenté de réformer l’Église catholique, au péril de leur vie. Les deux Anglais et le Tchèque délivrent peu ou prou le même message : le Christ « bafoue les grandeurs du monde. Une pauvreté détruit. Une autre exalte. Il y a là un grand mystère : aimer les pauvres, c’est aimer la pauvreté haïssable, ne plus la mépriser. C’est aimer l’homme. Car l’homme est pauvre. Irrémédiablement. Nous sommes la misère, nous errons entre le désir et le dégoût. » Ils ont tous les trois pris le parti de l’Évangile, ainsi que des plus modestes, contre les puissants. Mais l’Église de Rome n’est pas encore prête pour ce message. Leurs morts ne sont néanmoins pas vaine, puisqu’ils inspirent un siècle plus tard Martin Luther et les réformateurs, parmi lesquels Thomas Müntzer. Comme ses prédécesseurs ce dernier prône la révolution et prend parti lors du “soulèvement de l’homme ordinaire”, insurrection populaire qui se déroule de l’autre côté du Rhin. « Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs », relève Vuillard. Des mots qui font écho à notre situation actuelle.

K. B. V.

Manuel de savoir-vivre à l’usage des gens non pressés [4]

Sébastien Lapaque confirme une impression très vive chez les amoureux de bons crus : quelque chose de métaphysique s’opère au contact des bulles de champagne. Avec une érudition devenue rarissime dans les publications contemporaines, un vocabulaire précis et poétique du terroir, cette ode à la bonne chère promène le lecteur dans toute la Champagne et jusqu’au Japon de Masanobu Fukuoka, précurseur de l’agriculture paysanne “laisser faire”, sans labour, sans intrants chimiques et qui fait la part belle à la reconnexion de l’être humain à son milieu naturel : l’humus. Entre explications technico-scientifiques jamais plombantes (une gageure), souvenirs culinaires émoustillants pour les papilles (qui en ressort sans envie de boudin blanc de Réthel doit consulter), anecdotes littéraires sur la thèse de doctorat de Céline, références à Saint Augustin et à la mystique païenne, ce petit livre est aussi rafraîchissant et pétillant pour l’esprit qu’une bonne coupe.

Un manifeste qui n’en a pas l’air dans ses attributs rose bonbon contre la standardisation, la globalisation, la mise à mort des terres agricoles et pour la capacité de chacun à s’émouvoir devant la vie. Un bon prétexte pour (re) visionner MondovinoRésistance naturelleLa clef des terroirs, ou encore les vidéos des époux Bourguignons, agronomes dissidents, et les conférences très digestes du Dr Selosse, sans oublier les ouvrages de Francis Halé et le superbe La vie secrète des arbres.

Marion Messina

Grandir dans la jachère [5]

Au cours d’une ballade dans le temps, celle de son enfance et de son adolescence, Catherine Meurisse que les lecteurs de Charlie Hebdo connaissent bien, nous invite à travers les Grands Espaces, à la redécouverte de la campagne. Une campagne joyeuse, qui respire, ouverte et inspiratrice, celle où ses parents avaient choisi de s’installer, à la fois pour réaliser leurs propres rêves, et y faire grandir leurs enfants. Une terre d’accueil, qui, à condition de faire l’effort de la connaître, de la comprendre et de la respecter, se laisse cultiver, façonner et pourra nourrir le corps comme l’intellect.

Un brin nostalgique d’une enfance heureuse qui a façonné la femme qu’elle est devenue, les Grands Espaces raconte la joie de penser construire sur une terre vierge puis d’y découvrir son histoire naturelle et humaine et cultiver sa curiosité, le plaisir d’inventer un jardin guidé par les souvenirs et la plume de grands écrivains ou le pinceau des grands peintres, d’y vivre physiquement et d’y associer son imaginaire. Même si bien sûr, cette campagne est aussi celle du remembrement, des pesticides, de l’urbanisation insidieuse et de la transformation de toute originalité locale, bâtiment historique ou parcelle de verdure en folklore ou en attraction touristique, et qu’à vouloir singer la ville, elle a fini par s’oublier elle-même.
Comme son regretté co-rédacteur de Charlie Bernard Maris dans son essai Et si on aimait la France ?, avait choisi de célébrer une France vivante à rebours du pessimisme ambiant et des clichés, Catherine Meurisse dessine une campagne sur laquelle l’histoire humaine n’a pas fini de pousser.

Thomas Milan

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