Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Novembre 2019

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Crise sociale, remède littéraire [1]

Après sept années d’existence en ligne, la revue Zone Critique sort son premier numéro papier dont le thème principal – et très actuel – est la crise sociale. Servie dans un écrin du plus bel effet (la mise en page, la typographie, les illustrations : tout est d’une grande finesse), la revue accorde une large place à la réflexion littéraire mais aussi à l’analyse cinématographique avec notamment des portraits de Bong Joon-ho et sa « révolte biologique » des prolétaires, Ken Loach et sa dénonciation du libéralisme économique, Lee Chang-Dong et son « thriller poétique » Burning. Mais l’on parcourt aussi la rugosité des paysages dans le cinéma de Bruno Dumont et des frères Dardennes, la sublimation du réel chez Godard ou les apories du capitalisme dans la saga Alien.

Côté littérature, on apprend notamment que Les Misérables de Victor Hugo est l’antithèse du roman social ; ainsi que la différence entre un roman militant (un discours univoque calqué sur une intrigue manichéenne, à l’instar des Renards pâles de Yannick Haenel) et un roman politique (saisissant la complexité des personnages, leurs contradictions, introduisant nuance et précision, comme chez Arno Bertina ou François Bégaudeau). Ce dernier, dans un long entretien, assume « la beauté et la puissance de la pensée radicale », tandis que Marion Messina (également rédactrice au Comptoir) appel à retrouver le sens de la beauté et de l’universel en littérature contre les « petites ambitions » de l’autofiction.

On y trouve également un portrait de Houellebecq en lyrique contrarié dont l’œuvre « cartographie un monde déstructuré par l’économie de marché, par la libéralisation des corps et la fragmentation du lien social » ; une analyse de l’écriture à contre-courant de l’aliénation moderne de Marc-Emile Thinez et une exégèse de la « langue virevoltante » et politique d’Alain Damasio. Céline, en « diagnosticien du social », dynamitant la langue et incorporant dans « l’écriture la rage des victimes modestes », fait face à Steinbeck et son « humanisme compassionnel », sa « pitié grandiloquent », ses grands principes et ses bons sentiments en somme. Enfin, quelques écrivains, poètes et essayistes répondent chacun à leur manière à la question d’Hölderlin : « À quoi bon des poètes en temps de détresse ? »

Sylvain Métafiot

Les romanciers avant les sociologues ? [2]

Le thème du mal-être est en vogue dans la littérature contemporaine française. Le roman de Virginie Despentes est un exemple parmi d’autres. L’absence de perspective d’évolution professionnelle, la solitude affective et les différentes évolutions anthropologique marquent les récits. Pourtant, certains sociologues tendent à rappeler le contraste entre le malaise des Français et la réalité des situations.

Parmi tous les pays européens, c’est en France que l’écart entre l’opinion et les faits est le plus grand. Les Français sont les moins satisfaits des prestations sociales, alors que c’est leur pays qui y consacre la plus grosse part de son budget. Par ailleurs, la France est l’un des endroits d’Europe où la proportion de pauvres est la plus faible. Pourtant, on n’est plus surpris de voir le roman mélancolique de Houellebecq ou de Despentes empiler les prix. Alors qui est le plus proche de la réalité ? Les romanciers ou les sociologues ?

Shathil Nawaf Taqa

Ré-incarner le travail [3]

Ainsi que le déclare comme premier principe la Déclaration de Philadelphie, texte fondateur de l’Organisation Internationale du Travail, « Le travail n’est pas une marchandise ». C’est à ce principe et au futur du travail qu’Alain Supiot, juriste et spécialiste de l’histoire du droit, a consacré sa dernière leçon au Collège de France, récemment publiée sous forme de livre, en conclusion de sa chaire « État Social et Mondialisation ».

Analysant le travail au présent, Alain Supiot le situe comme le point de rencontre de deux crises majeures de ce début de XXIe siècle, issues de 40 ans de politiques néolibérales : la crise sociale et la montée des inégalités entraînant un retour de la xénophobie et des hommes providentiels, et la crise écologique, entraînant une dégradation des écosystèmes.

Le travail est soumis à rude épreuve : subissant désormais en plus de l’emprise physique, une emprise cérébrale par l’assimilation du travail à un « programme informatique », il entraîne désordres psychiques comme tentation de triche. Tout comme la nature est regardée par les néolibéraux comme un « capital naturel », le travailleur est vu comme un « capital humain », tel qu’il l’était par… Joseph Staline. Si les conquis du CNR sont toujours plus attaqués, il ne s’agit pas de les restaurer comme « un monument historique », mais il s’agit de redonner au travail son sens et son contenu et de retrouver le chemin d’une véritable démocratie économique, en décidant de ce qui est produit et comment.

Pour cela, il s’agit de s’inspirer du présent : le numérique, à condition de reprendre la maîtrise sur sa mise en œuvre, pourrait devenir un puissant outil de collaboration à la réalisation d’une œuvre dépassant les intérêts individuels, mais aussi les statuts de professions libérales qui requièrent toujours le respect de règles de l’art et le statut de la fonction publique, fondées sur des valeurs collectives d’intérêt général.

Thomas Milan

Big data, little democracy [4]

Pour les partis politiques, « la conquête du pouvoir semble passer, à présent, par celle des données ». L’affaire est entendue dans bien des cas : de l’élection de Trump jusqu’au référendum du Brexit, l’influence (plus ou moins légalement) exercée par la collecte et l’utilisation des données privées des électeurs est accusée d’avoir pratiquement décidé de l’issue du vote. Aux USA, dans un contexte législatif assez permissif (permettant d’agréger de nombreuses bases de données provenant de plusieurs sources), une société comme Cambridge Analytica pouvait se vanter de disposer de 5.000 informations personnelles de tous types sur plus de deux millions d’Américains, données ensuite monnayées auprès de partis politiques.

En France, le problème ne semble pas encore avoir atteint de telles proportions, notamment grâce à une réglementation plus protectrice quant aux données personnelles. L’auteure retrace néanmoins quinze années de « numérisation progressive des campagnes électorales » dans notre pays. Le début des années 2000 voit des débuts balbutiants, accueillis tièdement par les directions des partis, qui ne saisissent pas encore totalement le bénéfice qu’ils pourraient en tirer. Bien avant l’avènement des réseaux sociaux, l’UMP crée dès 2004 sa section virtuelle (une première en France), et Ségolène Royal lance sa fameuse plateforme Désirs d’avenir pour la présidentielle 2007. Un cap est passé en 2017 avec l’utilisation de la plateforme Nationbuilder par les équipes de Mélenchon et Fillon. Mais surtout, pour Anaïs Théviot, il n’est pas incongru de présenter Emmanuel Macron comme « le candidat des datas » plutôt que comme l’élu des médias. Grâce à une stratégie de ciblage conçue dès 2016 (et taillée sur mesure par le cabinet de conseil LiegeyMullerPons), les équipes du futur président sillonnent la France en porte-à-porte de manière calculée, récoltent des dizaines de milliers de questionnaires et verbatims, qui passeront finement à la moulinette d’algorithmes d’analyse textuelle ou de fouille de données. Si le programme d’ensemble du candidat Macron, à l’époque, est décrit comme manquant d’épaisseur ou de vision d’ensemble, il est construit selon une stratégie de segmentation marketing parfaitement maîtrisée, et partant de données de terrain.

Ces stratégies de ciblage marketing peuvent être reliées à l’abaissement du niveau du débat politique : dans la nouvelle ère du big data électoral, il s’agit plus de connaître un client que de convaincre un citoyen. Ce n’est donc pas essentiellement de vie privée dont il est question concernant l’usage politique de la « data », mais bien de l’exercice même de la démocratie.

Frédéric Santos

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