Culture

Le grand écrivain français existe-t-il ?

À chaque langue, son ambassadeur attitré. Shakespeare pour l’anglais, Goethe pour l’allemand, Dante pour l’italien, al-Mutanabbi pour l’arabe. En France, en revanche, la figure de l’écrivain national ne s’impose pas aussi naturellement. Un embarras de richesse nourrit des débats sans fin. En fait, rien n’est plus français que de s’interroger sur l’identité de l’écrivain dont l’œuvre, la personnalité, le statut et l’image seraient les plus aptes à incarner l’esprit français.

Trois amis du Comptoir ont été réunis pour donner leurs impressions sur cette question qui ne cesse d’enflammer les débats littéraires en France. Cédric Monget est docteur en Histoire moderne, spécialiste des conflits religieux. Il est l’auteur d’un essai remarqué en 2011 paru dans les éditions La Clef d’Argent : « Lovecraft Le dernier puritain ». Jean-Yves Pranchère est philosophe et enseigne la théorie politique à l’Université libre de Bruxelles. Avec Justine Lacroix, il publie en 2019 chez les éditions du Seuil l’essai « Les droits de l’homme rendent-ils idiot ? ». Matthieu Giroux est journaliste et libraire. Il a fondé la revue Philitt un semestriel « antimoderne » de philosophie et de littérature. Il publie en 2018 un essai original sur Charles Péguy en revenant sur la place centrale qu’occupe la figure de l’enfant dans l’oeuvre du fondateur des Cahiers de la quinzaine. 

Le Comptoir : Saisie par la présidence de la République pour lui indiquer l’écrivain national à même de représenter la France à l’Exposition universelle de 2020, la Société des Gens de Lettres a voté pour Stendhal. Victor Hugo arrive en second. Que vous inspire cette idée du grand écrivain de la France ?

Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand (1696 – 1780)

Cédric Monget : Pour peu que la question ait un sens, à titre personnel, je préfère Stendhal, ou Diderot, si français dans la forme (Jacques le fataliste, quel roman !). Ou la prose si dépouillée de Madame du Deffand. Ou, encore, les moralistes français, sans exception aucune. Ou bien les rudes orateurs de la Convention, pour prendre quelques exemples.

Il reste que la question est toujours de savoir ce qu’il faut entendre par « grand », par « écrivain », par « France » et par ce qui doit lier ces trois notions. Je n’ai jamais compris la place excessive du père Hugo dans l’histoire de la littérature. Si elle a des raisons, elles sont d’abord idéologiques, comme pour Emile Zola d’ailleurs.

Jean-Yves Pranchère : Il y a quelque chose d’assez étrange dans l’idée d’une « Société des gens de lettres » désignant au pouvoir politique le « plus français » des écrivains : « de quel droit ? », a-t-on envie de demander, surtout si l’on songe à ce qu’aurait été le choix des académies, par exemple, dans les années 1870… Mais la question est plus profonde que celle des fluctuations du goût : elle est celle de savoir quels pourraient bien être les titres autorisant certains à décider du degré de « francité » des esprits et des talents…

Ce qu’on appelle le « génie français », c’est à la fois Voltaire et Chateaubriand, Rabelais et Baudelaire, Calvin et Diderot, La Fontaine et Rimbaud, La Bruyère et Verlaine, Pascal et Aragon, Stendhal et Flaubert, Jules Renard et Proust, Jean Paulhan et Jean Giono. C’est une notion ondoyante et captieuse : elle ne cesse de changer de signification au cours du temps et chacun la tord selon ses goûts et selon ses préjugés (Barrès a écrit un jour que Montaigne n’était pas Français).

Le choix de Stendhal est paradoxal ; rappelons tout de même ce qui est écrit sur sa tombe : « Ci-gît, Henri Beyle dit Stendhal, le Milanais ». Il n’écrivait pas pour la France mais pour les « happy few » ; il ne prétendait pas « incarner » quoi que ce soit, mais plutôt « survoler » le monde dans une liberté aérienne. Alors même qu’on l’oppose souvent à Flaubert (il n’est pas rare que ceux qui aiment Stendhal détestent Flaubert, et réciproquement), il a ce point commun avec Flaubert de pratiquer une littérature hostile à ce qui est commun, à tous les sens de ce mot. Chez Stendhal, la figure solitaire du dandy oppose à la vulgarité du monde l’élégance d’un mépris désinvolte ; chez Flaubert, l’idéal d’un roman « qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style » triomphe d’un présent sordide où règne la bêtise : dans Madame Bovary, c’est M. Homais qui représente « l’esprit français ». Je me demande s’ils n’auraient pas été tous les deux d’accord pour juger l’idée « d’incarner la France » typique de M. Homais. Car tous deux se préoccupaient d’abord d’avoir un style qui leur soit propre. Si on préfère un romancier du social et du monde entier, Balzac est indépassable — quoiqu’il ait deux égaux : Rabelais avant lui, dans sa saisie carnavalesque du monde, et Proust après lui, de par sa saisie du monde à partir de la puissance du Temps.

« Le « génie français » c’est une notion ondoyante et captieuse : elle ne cesse de changer de signification au cours du temps et chacun la tord selon ses goûts et selon ses préjugés. »

Charles Péguy (1873 – 1914)

Matthieu Giroux : Cette décision relève au mieux de l’arbitraire, au pire du ridicule. La France, nation littéraire par excellence, possède un nombre colossal d’écrivains géniaux quasiment impossible à départager. Cela est valable pour chaque siècle, depuis le XVIe siècle au moins. Qui de Chrétien de Troyes, de Rabelais, de Corneille, de La Bruyère, de La Fontaine, de Molière, de Chateaubriand, de Balzac, de Hugo, de Péguy ou de Proust est le plus grand ou le plus à même de représenter la France ? Posée ainsi, on voit bien que la question n’a aucun sens. Le seul moyen de la rendre à peu près acceptable est de restreindre le champ. Et ici, on voit que ce n’est pas le critère littéraire qui est premier, mais plutôt celui de la conformité entre l’art et l’« esprit français », esprit français lui-même susceptible d’évoluer avec le temps. Hugo était selon moi le choix attendu de la part d’un régime républicain, un choix parfaitement conformiste. Cette « Société des Gens de Lettres », par dandysme peut-être, a voulu faire un pas de côté, ma foi peu audacieux. Beaucoup plus courageux aurait été le choix de Charles Péguy qui a pensé son œuvre comme une union de toutes les Frances. Péguy est l’écrivain de la République, mais aussi celui de l’Ancienne France ; l’écrivain du socialisme, mais aussi du catholicisme. Son style est parfaitement moderne bien qu’il se pense comme un classique. Il embrasse à la fois Jeanne d’Arc, Corneille, Michelet et Bergson. Qui dit mieux ?

En 2015, les lecteurs du Magazine Littéraire avaient massivement élu l’auteur des Misérables comme l’écrivain national des français. Si les écrivains n’ont pas exprimé le choix d’incarner la nation, les nationaux ont tout de même une certaine idée de celui qui peut les incarner.

C.M. : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux« , lit-on chez Marc. L’incarnation n’est pas affaire de choix. Stendhal ne veut pas incarner la France, c’est une évidence — et d’ailleurs, ceux qui veulent incarner n’incarnent jamais rien sinon leur vanité, par définition — mais que le génie d’un peuple se manifeste concrètement, se particularise, dans la chair contingente d’un de ses fils, fût-il réticent ou inconscient de la chose, cela me semble évident. En l’occurrence, il s’incarne en lui (qu’il le veuille ou non !) comme il le fait, d’une façon bien plus marquée encore, dans d’autres auteurs.

J-Y.P. : Il me semble tout de même que, pour incarner littérairement une nation, il faut pratiquer une littérature qui ait ce genre de puissance d’incarnation. C’est le cas de Shakespeare, de Voltaire, de Hugo, de Chateaubriand, de Tolstoï, de Dostoïevski — mais de Stendhal et de Flaubert ? Ou alors on va en rester à un truisme : tout écrivain français exprime quelque chose de spécifique à la France. Mallarmé n’était pas possible ailleurs, c’est certain.

« Souvent, le grand écrivain national est à l’origine d’un renouvellement de la langue ou de l’avènement d’une certaine modernité linguistique. »

Prenons un exemple contemporain. Aux Etats-Unis, depuis plusieurs décennies, le génie français est manifesté concrètement par Foucault et Derrida. Marcel Gauchet dit qu’ils ont été le pendant intellectuel du gaullisme, ce qui est paradoxal mais pertinent. De fait, personne n’est arrivé depuis à rayonner comme eux, et leur caractère typiquement français a suscité le nom de « French Theory ». Voici donc deux récipients où le génie du peuple s’est incarné malgré eux.

François Rabelais (1494 – 1553)

Il me semble que la question du lien d’un écrivain avec le « génie national » — dont il faudrait savoir s’il l’incarne ou s’il le produit, ou les deux dans une dialectique — ne peut pas ne pas tenir compte du projet littéraire de l’écrivain. L’esprit souffle où il veut, d’accord, mais ça l’oblige parfois à convertir et à transformer ceux en qui il se dépose : il les mobilise à son service. La référence à l’Évangile ne marche donc pas : où est la conversion de Stendhal ? Peut-être qu’Une Saison en Enfer, comme le pensait Claudel, témoigne de Dieu, mais c’est que Rimbaud n’a pas fait carrière d’écrivain après avoir raconté sa brûlure par l’Esprit.

Un Flaubert saisi par le « génie du peuple » aurait écrit autre chose que Bouvard et Pécuchet. Si on adopte la matrice de l’incarnation du génie du peuple, — et je précise que je ne l’adopte pas : il n’y a pas de « génie national », il y a seulement des œuvres géniales qui influencent la nation qui en recueille l’héritage et pèsent sur l’esprit ceux qui œuvrent après elles —, il me semble que les trois candidats les plus sérieux sont Rabelais, Voltaire et Hugo. Mais c’est que nous parlons ici d’écrivains susceptibles de produire un « effet-génie national » : d’écrivains qui ont eux-mêmes, dans leur projet littéraire, quelque chose comme un projet national, le projet de donner un certain type de forme littéraire à une existence nationale. On pourrait leur ajouter Ronsard, Chateaubriand, Michelet, Barrès : mais ils ont moins bien réussi, non pas au sens où ils auraient été littérairement inférieurs, mais au sens où ils ne sont pas faits reconnaître au même point comme « écrivains nationaux ».

M.G. : Mon sentiment profond, c’est que les Français ne méritent pas leurs écrivains. Quand ils ne sont pas des rentiers, les écrivains vivent dans la pauvreté ou dans la misère parce que personne n’est capable, au moins de leur vivant, de les accueillir et de les respecter pour ce qu’ils sont : des esprits libres. La France se pense comme le pays de la liberté et de l’impertinence, mais hormis les écrivains institutionnels (Voltaire, Hugo, Zola), elle ne tolère qu’assez mal la marginalité. Il suffit de se pencher sur la biographie d’un Bloy, d’un Péguy, d’un Rimbaud, d’un Céline, ou même d’un Balzac (qui fut endetté toute sa vie) pour comprendre que la France ne consacre ses écrivains qu’a posteriori. Alors peut-être est-ce leur lot et peut-être faut-il l’épreuve du temps, mais cela provoque chez moi un certain écœurement.

Concernant le choix de Hugo, j’aimerais bien savoir qui décide et quelle est la liste de départ. Et combien de ceux qui ont choisi Hugo l’ont vraiment lu. Cette histoire fait un peu penser à l’élection de la personnalité préférée des Français, où l’on somme les gens de choisir entre Jean-Jacques Goldman, Yannick Noah et Mimie Mathy.

Cervantès en Espagne, Shakespeare en Angleterre, Borges en Argentine. Pour beaucoup de pays, l’identité de l’écrivain national ne fait pas débat. Le fait que les français s’écharpent à ce sujet est peut-être révélateur de cette spécificité nationale.

Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799 – 1837)

M.G. : Je pense que le choix de l’écrivain national est plus simple à l’étranger car la concurrence est moins rude qu’en France. Certes, en Angleterre, Shakespeare cohabite avec Chaucer ou Sterne. Mais comme je l’ai déjà mentionné en forçant le trait, la France est le pays de la littérature, comme l’Italie est le pays de la peinture ou l’Allemagne le pays de la musique. Souvent, le grand écrivain national est à l’origine d’un renouvellement de la langue ou de l’avènement d’une certaine modernité linguistique. On pense spontanément à Borges ou à Joyce. Mais c’est encore plus vrai pour Pouchkine en Russie ! Les Russes parleront différemment leur langue après lui. C’est pour cela que, quoiqu’en pensent les Français, c’est lui l’écrivain national, et non Dostoïevski ou Tolstoï !

« Si Rabelais est à sa place, il faut y ajouter Céline dont toute l’œuvre — sans exceptions aucunes — témoigne de ce génie français, y compris dans ses petitesses inassumées, ses contradictions revendiquées, ses illusions fécondes ou désastreuses. »

Par ailleurs, je ne pense pas que les Français « s’écharpent » à ce sujet. La réponse est plus ou moins toujours la même : Voltaire ou Hugo. C’est un choix qui relève à la fois de l’idéologie d’Etat et de l’ignorance.  Mais comprenez-moi bien : je ne dis pas que Voltaire et Hugo sont des écrivains mineurs. Ce sont incontestablement des grands écrivains, et de grands écrivains français, comme cela a été rappelé plus haut. Voltaire est un virtuose très impressionnant, d’une facilité déconcertante. On le réduit souvent à l’ironie et à la tolérance, mais je ne suis pas sûr que les gens connaissent très bien sa biographie.

Quant à Hugo, ceux qui le critiquent le font souvent pour les mêmes raisons que ceux qui l’encensent, à savoir par idéologie. On peut être agacé par la posture d’Hugo, par son opportunisme politique, mais comment ne pas être impressionné par les grandes constructions littéraires que sont Les Misérables ou Notre-Dame de Paris. Péguy, quant à lui, aimait tout particulièrement Les Châtiments et La légende des siècles, imprégnés d’une « force […] neuve comme une force antique ».

C.M. : Pour répondre à Jean-Yves, Milan est presque une ville française quand Beyle la découvre en 1800… mais ce n’est pas l’essentiel car je n’ai défendu cette position, ici, que de façon théorique. Je la crois infiniment plus valide pour Céline que pour Stendhal, et en effet, très peu pour Flaubert. Mais si je puis admettre que ce qui est dénoncé — « tout écrivain français exprime quelque chose de la France » — est en apparence un truisme, je le crois plus profond qu’il n’y paraît car il implique que cet écrivain doit être français, ce qui est loin d’être le cas de tous ceux qui s’expriment dans cette langue et quoique disent leurs papiers.

Pour le reste, je trouve que certains des noms mentionnés ici, Voltaire, Hugo, Foucault et Derrida, sont convenus et symptomatiques d’une drôle d’idée du génie français. Certes Voltaire représente assez bien la vanité du XVIIIe siècle, et Hugo le stupide XIXe siècle, mais que les deux derniers aient trouvés une terre d’élection aux Etats-Unis devrait faire comprendre, même aux plus naïfs, que si génie français il y a chez eux, c’est bien peu et bien perverti.

Pour terminer sur « les trois candidats les plus sérieux ». Rabelais a, selon moi, toute sa place, Voltaire peut-être, dans une certaine mesure, si on veut, Hugo, sans doute, mais pour ces deux-là, c’est bien regrettable, car ce n’est pas là ce qu’il y a de génial dans le génie français (ni de plus français), si on me pardonne la formule. Cependant, si Rabelais est à sa place, il faut y ajouter Céline dont toute l’œuvre — sans exceptions aucunes — témoigne de ce génie français, y compris dans ses petitesses inassumées, ses contradictions revendiquées, ses illusions fécondes ou désastreuses.

Louis-Ferdinand Céline (1894 – 1961)

J-Y.P. : Si Céline, lécheur de bottes nazies et auteur de vomissures antisémites, incarne le génie français, alors il ne nous resterait qu’à avoir honte d’être français ; d’autant que, si les choix de Céline l’avaient emporté, la France serait devenue une province du IIIe Reich. Céline est assurément un authentique écrivain, d’où sa puissance de contagion, mais son écriture n’en est pas moins une sublimation de l’abjection. Il réussit ce tour de force de porter les affects du ressentiment à la hauteur du style en s’enfonçant dans la plus profonde bassesse. Le génie français serait donc ce mélange d’aigreur et de mesquinerie sordide qui parvient à trouver la voie de sa jouissance dans les éructations du mépris ?

Deux points me semblent nécessaires à préciser. Pour Foucault et Derrida, on pourrait vous répondre que le succès mondial de ces deux auteurs prouve bien qu’il y a eu manifestation « aux yeux du monde entier » du génie français. Le monde entier les voit comme typiquement français. Cela dit quelque chose. Que cela vous fâche n’est pas forcément pertinent.

Quant à votre commentaire sur les deux premiers, on est ici au cœur des difficultés. La question n’est pas de savoir si Voltaire et Hugo sont grands, mais s’ils sont « typiquement français ». On est ici confronté à un problème classique, qui a toujours embêté les nationalistes français (à part Barrès) : rien n’est plus profondément français que la Révolution française, que la plupart des nationalistes abhorrent.

Que Voltaire ne vous plaise pas (je dois avouer qu’il ne me plaît pas non plus : le ricanement perpétuel est terriblement asphyxiant), certains diront que cela prouve peut-être que c’est vous qui n’êtes pas si français que ça. Qui va décider de la francité ? Comme toujours, dans ces débats, on découvre qu’il s’agit de s’approprier la France et de dire : « moi je suis plus français que ceux-là ».

Il s’agit en réalité de répudier la France qui nous déplaît, de tailler la France à la mesure de son propre costume. Quant à la question de savoir si tel écrivain est grand ou génial, ce n’est pas la même question que celle de savoir s’il exprime « l’esprit de la nation ». Le succès de Voltaire et de Hugo est tel qu’il prouve que la nation s’est reconnue en eux. Il est donc bien vrai qu’il n’y a pas plus français qu’eux. Si cela est déplaisant, c’est que la France est déplaisante.

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir rencontrent Che Guevara à Cuba, 1960

C.M. : Mais la Révolution française n’est ni Voltaire, ni Hugo ! Notez, en passant, que j’ai mentionné, plus haut, les orateurs de la Convention comme exprimant ce génie français (par leurs voix et leurs actes).

Je ne dis pas que Voltaire n’est pas français, je rappelle bien que Voltaire et Hugo représentent dans une certaine mesure le génie français mais que c’est bien regrettable, car ce n’est pas là ce qu’il y a de génial dans le génie français. Ce n’est pas du tout la même chose. Je conçois que le « regrettable » est une expression de ma subjectivité, mais le reste me semble défendable. Voltaire est un superbe prosateur, mais c’est un cosmopolite des Lumières. Hugo n’est pas un romancier si génial, mais il est très français.

Quant à Céline, selon moi, son succès mondial vaut bien celui de Foucault ou de Derrida et ce que vous en dite illustre assez bien à mes yeux ce que vous dénoncez quand vous dîtes qu’« Il s’agit en réalité de répudier la France qui nous déplaît » — quitte, d’ailleurs, à charger la mule de ses angoisses propres pour se la rendre plus déplaisante encore…

« Il s’agit en réalité de répudier la France qui nous déplaît, de tailler la France à la mesure de son propre costume. »

J-Y.P. : « Voltaire est un superbe prosateur, mais c’est un cosmopolite des Lumières » : exactement comme Stendhal est Milanais ! Mais je ne suis pas certain que le sarcasme voltairien soit très cosmopolite ; il est terriblement français — on se souvient de la plainte de Baudelaire : « Je m’ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble à Voltaire ». Force est de constater que l’esprit de Voltaire, aujourd’hui, l’emporte sur celui de Chateaubriand — et de Hugo. Et pourtant si nous cherchons un équivalent pour France de ce que sont ailleurs Dante ou Shakespeare, force est de constater que nous devons choisir Hugo. Mais ne le lisons pas comme un « romancier » : lisons-le comme un poète épique qui n’écrit pas des romans mais des épopées mettant en scène le jeu des grandes forces élémentaires. Si on attend de lui ce qu’on trouve chez Proust, il ne peut que décevoir ; mais c’est qu’il faut chercher chez lui ce qu’on trouverait chez Hésiode ou Eschyle. Péguy a dit là-dessus les choses les plus justes.

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9 réponses »

  1. Est-on sûr que cette histoire de vote de la Société des Gens de Lettres n’est pas qu’une facétie de Debray pour ouvrir son « Du génie français » ? (Bizarre, d’ailleurs, de ne faire aucune référence explicite à son livre…)

    • Cher Monsieur,
      L’ouvrage de Régis Debray est cité en fin d’article. Vous n’avez visiblement pas lu l’article en entier.
      Merci.
      SNT

      • En « desserts »… C’est avoir l’égard un peu économe, mais je ne veux pas polémiquer. Cela dit, je me demande vraiment si cette histoire est vraie (sans que cela ait la moindre importance pour le sujet et l’intérêt de l’article).

  2. J’arrète ma lecture, sans préjuger de la qualité des intervenants, pour deux raisons.
    D’abord, parce que je trouve l’injonction étatique parfaitement stupide. L’idée d’un écrivain national représente pour moi un avateur culturel de la concurrence et le de la compétition qui sévissent dans le monde des affaires, et des affairistes dont ce gouvernement est farci.
    Ensuite, comment peut-on penser qu’il existe un écrivain « national » (sans parler des connotations douteuses de cet adjectif fleurant bon le chauvinisme), sinon en établissant une hiérarchie de qualités identiques pour des auteurs et des oeuvres dont la qualité première, la valeur essentielle est d’être singulier ?…

    Encore une espèce de farce macronienne à laquelle la SGDL et certains universtaites donnent malheureusement de l’épaisseur, pour quelques raisons je ne sais, ou préfère ne pas le savoir, alors qu’il aurait fallu proposer dix écrivains « français », ou cent ou mille, de manière à décridibiliser d’emblée, cette injonction nulle et non avenue. Et ne surtout gloser là-dessus, repartir pour un tour de classement des carottes et des poireaux.

  3. Je mets moi tout de même ma pièce sur Hugo. Parce qu’il a traversé tous le spectre politique français, monarchiste puis centriste puis socialiste, grand bourgeois et porte parole du peuple, poète du Roi puis de la Révolution.

    C’est tout à fait personnel mais il est pour notre pays l’équivalent de ce qu’Homère fut à la civilisation grecque.

  4. Nous allons parler d’un homme extraordinaire. Extraor­dinaire au sens le plus strict du mot. Car on ne peut le définir, ni le «classer ».
    Il ne fut pas un orientaliste, bien que — ou peut-être parce que — nul ne connaissait mieux que lui l’Orient ; il ne fut pas un historien des religions, bien que nul ne sût mieux que lui mettre en évidence leur fond commun comme les différences de leurs perspectives ; il ne fut pas un sociologue, bien que nul n’ait analysé plus profondément les causes des maux dont souffre la société moderne et dont elle périra sans doute si elle n’applique pas les remèdes qu’il indiquait ; il ne fut pas un poète, bien qu’un adversaire reconnût que son œuvre agissait comme une incantation et qu’elle offrait de quoi satisfaire les imaginations les plus exigeantes ; il ne fut pas un occultiste, bien qu’il abordât des sujets qu’on englobait avant lui, sous la dénomination d’occultisme ; il n’était surtout pas un philosophe, bien qu’il eût enseigné la philosophie et qu’il sût démontrer l’inanité de tel de ses systèmes lorsqu’il le rencontrait sur sa route.
    On pourrait dire qu’il fut métaphysicien, mais la méta­physique qu’il exposait a si peu de rapports avec celle des manuels de philosophie qu’on craint, en lui décernant cette qualité, de susciter le plus grave malentendu. Il a d’ailleurs écrit lui-même qu’aucune étiquette ayant cours dans le monde occidental ne saurait lui convenir.
    Cet homme, extraordinaire par l’intelligence et le savoir, fut, toute sa vie, un homme obscur. Il n’occupa jamais un poste officiel ; ses œuvres ne connurent jamais les gros tirages et n’occupèrent jamais les grandes revues. On a dit parfois qu’on avait fait autour de lui la conspiration du silence. Peut-être. En tous cas, il n’a rien fait pour la rompre, et cette obscurité ne lui déplaisait pas.
    Entendons-nous. Très vite, il suscita l’adhésion et l’admi­ration ferventes de certains esprits lassés des médiocres nourritures intellectuelles offertes par le monde moderne, et qui attendait impatiemment, mois après mois, des précisions doctrinales et des prises de positions par rapport aux divers courants de pensée. Ceux-là, n’atteignirent jamais un millier, répartis dans le monde entier.
    Mais, dans la soirée du 8 janvier 1951, la radiodiffusion française annonçait la mort de René Guénon, survenue l’avant-veille. Et tout aussitôt les articles se multiplièrent dans la presse quotidienne et hebdomadaire, ainsi que dans les revues, sur la personne et l’œuvre de l’homme qui n’avait guère connu que le silence.

    PAUL CHACORNAC – LA VIE SIMPLE DE RENE GUENON

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