Politique

Dix bonnes raisons d’être décroissant

Longtemps restée tabou, la décroissance fait une percée médiatique et politique remarquable depuis quelques années. Elle était défendue par des personnalités politiques comme Yves Cochet ou par des mouvements altermondialistes. En juin 2015, à l’occasion de la parution de son encyclique « Laudato si », le pape François déclarait que l’heure était venue « d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde ». Le 5 novembre 2015, paraissait une véritable encyclopédie de 528 pages, réunissant une cinquantaine de contributeurs parmi lesquels Paul Ariès ou Serge Latouche, intitulée « Décroissance – Vocabulaire pour une nouvelle ère ». Le 6 mai 2016, la journaliste Natacha Polony affirmait, dans une interview accordée au Comptoir, que « la décroissance est le stade ultime de l’émancipation ». Le mot faisant également partie des cinq qualificatifs que nous avons choisi pour nous définir lors de la création de notre site, Le Comptoir. Nous vous proposons aujourd’hui un petit panel de raisons qui, selon nous, justifient la recherche d’une vie sobre.

Le terme décroissance fut employé pour la première fois par le philosophe français André Gorz, en 1972. Il s’agit d’un slogan volontairement subversif et il conviendrait sans doute plutôt de parler d’a-croissance. La majorité des sympathisants de la décroissance n’aspire en effet pas à voir le PIB chuter le plus lourdement possible, mais seulement à pouvoir sortir de l’économisme, en finir avec la religion de la croissance et avec cette folle obsession consistant à ne jamais s’intéresser à autre chose qu’aux statistiques relatives au PIB. L’heure de la rupture avec ce qui constitue l’un des plus grands mythes de la société occidentale moderne a sonné.

1 – Les grands philosophes de l’Antiquité auraient été unanimement favorables à la décroissance

Que l’on étudie la philosophie antique grecque, chinoise ou indienne, on constate que les grands philosophes de la période auraient été, s’ils étaient aujourd’hui parmi nous, décroissants. La culture de l’accumulation, de l’illimité, y était unanimement condamnée.

« Contente-toi de ce que tu as. Cela permet d’appréhender la vie avec harmonie, tout en évitant les risques de l’accumulation. Les marchandises ne sont que des artifices. Le bonheur est ailleurs. » Tchouang-Tseu

Au VIe siècle avant J.-C., Lao Tseu, fondateur du taoïsme, enseignait qu’une bonne vie consistait dans la recherche de l’harmonie avec la nature, le refus du superflu et de l’accumulation des biens matériels : « Il n’y a pas de plus grande faute que de céder à ses désirs. Il n’y a pas de plus grand malheur que de ne pas reconnaître que l’on a assez. Il n’y a pas de plus grand vice que de vouloir obtenir toujours. Car reconnaître qu’assez est assez garantit un perpétuel assez. » Cette philosophie fut poursuivie par Tchouang tseu au IVe siècle avant J.-C.

p93En Inde, le prince Gautama, dit le Buddha (563-483), renonça au luxe superficiel et à la destinée promise par sa naissance. Il quitta sa famille et son palais à la recherche du sens de la vie et parvint à la conclusion que l’origine de la souffrance était le désir et qu’une voie moyenne, qui n’est ni l’ascèse extrême ni le luxe, permettait d’atteindre le bonheur. Le moyen pour y parvenir fut codifié dans les quatre nobles vérités : 1/ la souffrance est universelle ; 2/ l’origine de la souffrance est le désir, la recherche des biens matériels et du pouvoir ; 3/ la souffrance est éliminée par le détachement de soi et le renoncement au monde : 4/ un chemin dit octuple permet de mettre fin à toute forme d’insatisfaction.

Dans la Grèce antique, Épicure (341-270) considérait que le plaisir ne pouvait s’obtenir que par la modération et que les désirs non naturels et non nécessaires comme la richesse, le pouvoir et l’argent, nous éloignaient du bonheur : « La plus grande richesse pour l’homme est de vivre le cœur content de peu ; car de ce peu, il n’y a jamais disette. […] Une richesse qui ne se limite pas est grande pauvreté. »

Plus radical était le chef de file des Cyniques, Diogène de Sinope (410-323), qui marchait nu-pieds, dormait dans une sorte de tonneau et ne possédait rien d’autre qu’un bâton et une lanterne : pour lui, si l’on souhaite être heureux, il convient de rejeter le confort matériel, de se libérer des insatisfactions provoquées par le désir et de mener une vie simple, en se contentant du minimum.

Platon (428-348) et Aristote (384-322) condamnaient l’un comme l’autre le goût du profit et de l’accumulation des richesses. Pour Platon, il est nécessaire de poser une limitation de la fortune et des biens de chacun afin de préserver l’équilibre de la cité. Chez Aristote, l’échange, même basé sur la monnaie, doit être envisagé comme permettant de renforcer le lien social et l’accumulation de la monnaie pour elle-même est considérée comme une activité contre nature qui déshumanise ceux qui s’y livrent.

2 – Une croissance infinie sur une planète finie est impossible

« Nous fonçons droit dans le mur à bord d’un bolide sans pilote, sans marche arrière et sans frein, qui va se fracasser contre les limites de la planète », écrit l’économiste décroissant Serge Latouche dans Petit traité de la décroissance sereine. Il s’agit là d’une position marginale dans le monde de l’économie qui ne tient généralement aucunement compte des contraintes naturelles inhérentes à notre écosystème.

« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer infiniment dans un monde fini est un fou ou un économiste. » Kenneth Boulding

Nos ressources naturelles se composent à la fois de ressources renouvelables et de ressources non renouvelables. Les premières doivent être extraites et consommées suffisamment lentement pour pouvoir respecter leur rythme de régénération, ce qui n’est malheureusement pas le cas : la moitié des forêts, poumons de la Terre, a ainsi été détruite au9782755500073 cours du XXe siècle. Environ 75 % des zones de pêche sont surexploitées, certaines étant déjà épuisées : on redoute que la surpêche entraîne une disparition totale des stocks de poissons vers 2050.

Quant aux ressources non renouvelables, environ 70 % d’entre elles se raréfient. Le pic pétrolier a été atteint en 2010 et 50 % des gisements sont déjà épuisés. Outre le pétrole, des minerais comme le cuivre et l’or voient leurs gisements s’épuiser.

Si la croissance devait se poursuivre au rythme de 2 % par an pendant deux millénaires, elle nécessiterait une augmentation de 160 millions de milliards du PIB, ce qui est impossible. Le philosophe français André Gorz avait compris l’impasse dans laquelle nous nous sommes engagés et écrivait en 1977 : « Un seul économiste, Nicholas Georgescu-Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources limitées finira inévitablement par épuiser complètement les ressources naturelles, et que la question n’est donc point de ne pas consommer de plus en plus, mais de consommer de moins en moins : il n’y a pas d’autre moyen de ménager les stocks naturels pour les générations futures. C’est cela, le réalisme écologique. »

3 – La poursuite d’une croissance infinie n’est pas synonyme de bonheur et révèle une profonde crise de sens

35158010bfLa célèbre formulation de Descartes « je pense donc je suis » a été supplantée par « je consomme donc je suis ». Nous devons sans cesse consommer des objets qui ne sont pas d’une grande utilité, mais d’une grande futilité : smartphones, iPhone, MP3, MP4, brosses à dents électriques… On en vient à se demander si nous possédons réellement ces objets, ou si ce ne sont pas plutôt eux qui nous possèdent. Un logement contient en moyenne 10 000 objets contre quelques centaines au XIXe siècle.

Les publicités sont de plus en plus envahissantes (il s’agit du deuxième budget mondial derrière l’armement !), que ce soit à la télévision, dans la rue, et même dans notre boîte aux lettres. Tout est bon pour relancer cette machine infernale de la croissance qui fonctionne grâce à trois mécanismes : la publicité qui crée des besoins artificiels (90 % des patrons de firmes américaines reconnaissent qu’il leur serait impossible de vendre un nouveau produit sans publicité !), le crédit qui permet de financer ledit besoin et l’obsolescence programmée des objets qui oblige à renouveler rapidement et fréquemment le processus d’achat.

Le fonctionnement de notre société occidentale révèle une profonde crise de sens, attaque nos mœurs et des valeurs comme la générosité ou l’hospitalité, provoque désespérance de vivre, désenchantement et dépression. Nous devons tout faire pour nous libérer de l’obsession productiviste et redécouvrir d’autres dimensions de l’activité humaine.

« Ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d’une importance sans pareille dans le passé, une création qui mettrait au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation. Nous devrions vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d’être centrales, où l’économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime, dans laquelle on renonce à cette course folle vers une consommation toujours accrue. Ce n’est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. » Cornelius Castoriadis

4 – Le PIB est un mauvais indicateur

C’est le produit intérieur brut (PIB) qui permet de mesurer la croissance. Il se calcule en additionnant les valeurs ajoutées réalisées par les sociétés et entreprises, ainsi que par certaines entités à but non lucratif comme les associations, les syndicats, la police, ou encore l’Éducation nationale.

« Le PIB ne mesure pas notre intelligence ou notre courage, notre sagesse ou notre éducation, notre compassion ou l’attachement à notre pays. En gros, il mesure tout, sauf ce qui donne de la valeur à nos vies. » Robert F. Kennedy

Il s’agit d’un indicateur incomplet. Il ne distingue pas les bonnes activités économiques des mauvaises et ne prend pas1507-1 en compte les dommages causés à la santé ou à l’environnement. Que l’on achète des paquets de cigarettes ou des brocolis, cela fait augmenter le PIB. Que le gouvernement investisse pour l’intérêt général ou que des opérations de nettoyage soient nécessitées par l’apparition d’une marée noire, cela fait augmenter le PIB. Et plus la marée noire sera importante, plus le PIB augmentera. Il ne prend par ailleurs pas en compte l’ensemble des actes gratuits tels que le travail domestique, les services d’entraide entre voisins ou le bénévolat.

Le royaume du Bhoutan utilise depuis 1972 un autre indicateur : le BNB (Bonheur national brut), dont le but est d’aider à bâtir une économie qui serve la culture du Bhoutan, qui repose sur des valeurs spirituelles bouddhistes. Le BNB attache une égale importance au développement économique, à la conservation de la culture bhoutanaise, à la sauvegarde de l’environnement, ainsi qu’à la « bonne gouvernance responsable ».

Nous devrions nous aussi dépasser le PIB et le remplacer par un indicateur ayant des dimensions sociale, environnementale et culturelle, permettant de mesurer l’évolution des stocks de ressources naturelles, la pollution de l’eau, l’aridité des terres, le taux d’alphabétisation, les écarts de richesse ou encore la préservation de la culture, des paysages, de la langue, etc.

5- La croissance ne permettra pas de résoudre le problème du chômage

Que faut-il pour faire baisser le chômage ? Les politiciens et économistes entonnent à l’unisson : de la croissance ! Or, depuis 1980, en France, le chômage a augmenté de 50 %, alors que le PIB est en hausse, sur la même période, de 156 % ! Certes, si chacun d’entre nous faisait un plein d’essence tous les jours, achetait un bloc de foie gras tous les deux jours, un nouvel iPhone toutes les semaines, une nouvelle voiture tous les mois, etc., la croissance serait alors gigantesque et il n’y aurait sans doute plus de chômage, mais l’absurdité d’un tel monde serait infinie et se heurterait de plein fouet aux limites de notre écosystème.

9782707147837FSParallèlement à cette obsession de croissance, deux facteurs paraissant favoriser la recrudescence du chômage se développent sans que cela entraîne aucun questionnement de la part de nos politiciens. Des machines ou robots n’ont de cesse de remplacer des humains dans leur tâche et certaines études estiment qu’en France, trois millions d’emplois pourraient être de ce fait prochainement détruits. En outre, ce sont cinq grandes centrales d’achat de la grande distribution qui se partagent, en France, 90 % du commerce de détail, alors même qu’il a été établi que pour deux emplois précaires créés dans la grande distribution, sept emplois étaient détruits dans les commerces de proximité.

En réalité, un taux de croissance de 2 % ne permet actuellement au mieux qu’une stabilisation du chômage. Or, de tels taux de croissance ont été très rarement atteints dans l’histoire. C’est pourquoi, nous devons chercher d’autres pistes de réflexion : l’économiste Jean Gadrey propose par exemple des solutions en vue de la création, sans croissance, en dix ou vingt ans, de 3 à 4 millions d’emplois de bonne qualité, répondant à des besoins sociaux et économiques légitimes, se répartissant entre l’agriculture, les énergies renouvelables, l’isolation thermique, les économies d’énergie, les transports, le commerce, les services de la bonne vie, ainsi que des créations d’emplois résultant de la réduction du temps de travail à 32 heures.

6 – Les liens entre croissance et espérance de vie sont contestables

Invité en 2014 dans l’émission Ce soir ou jamais, l’historien décroissant François Jarrige y soulignait que l’on avait tendance à avoir une vision très misérabiliste du passé, ce à quoi l’un des invités lui rétorquait qu’« à Paris, en 1850, naissaient 56 000 enfants, 28 000 étaient abandonnés et 80 % mouraient dans l’année ». La vaccination et les progrès effectués dans le domaine de l’obstétrique ont, en effet, permis d’éviter une importante mortalité infantile ainsi que de nombreux décès prématurés et il convient de s’en réjouir. Peut-on pour autant affirmer que croissance et espérance de vie sont nécessairement liées ?

On constate que les pays où l’espérance de vie est la plus faible sont les pays les plus pauvres : ils se situent en Afrique subsaharienne et présentent pour certains une espérance à la naissance d’environ 50 ans ; on doit néanmoins souligner que l’Afrique subsaharienne concentre plus de 80 % des personnes vivant avec le VIH et la tuberculose et que le seul Sida fait baisser l’espérance de vie de quinze à vingt ans dans les pays fortement touchés. Dès que l’on sort des zones ravagés par le Sida et si l’on compare par exemple les données de pays occidentaux avec celles de pays d’Amérique latine, on perçoit peu de différences : avec un PIB par habitant de 236 dollars à Cuba contre 5274 aux États-Unis et des dépenses de santé par habitant 22 fois supérieures aux États-Unis par rapport à Cuba, on aboutit à des résultats similaires au niveau de l’espérance de vie (79 ans pour les femmes cubaines contre 80 pour les femmes américaines et égalité parfaite pour les hommes à 75 ans). On peut donc vivre jusqu’aux mêmes âges en consommant moins de médicaments, en produisant et en consommant beaucoup moins, dès lors que l’on a une bonne hygiène de vie. En outre, il est désormais établi que la pollution engendrée par la croissance est susceptible de faire diminuer fortement l’espérance de vie : ainsi, par exemple, au nord de la Chine, entre 1981 et 2001, la pollution liée au chauffage gratuit au charbon y a fait baisser de plus de cinq ans l’espérance de vie.

Souvenons-nous enfin, que bien avant l’idée de croissance, dans la Grèce antique, Thalès de Milet vécut jusqu’à 80 ans ; Platon, 80 ans ; Aristote, 62 ans ; Pythagore, 90 ans ; Thucydide, 65 ans ; Aristophane, 64 ans ; Euripide, 74 ans ; Sophocle, 89 ans ; Eschyle, 71 ans ; ou encore Anaxagore, 72 ans, et ce, en l’absence de vaccination et de techniques médicales modernes.

7 – L’idéologie de la croissance a détruit la beauté et la diversité de nos cultures

On ne voit plus guère de différences entre un jeune Breton et un jeune Alsacien. L’un comme l’autre utilisent les mêmes expressions, portent les mêmes tenues vestimentaires, écoutent les mêmes musiques, manipulent les mêmes iPhones et MP4. On a assisté depuis cinquante ans à une véritable mutation anthropologique des peuples occidentaux, à leur réduction à un modèle unique. L’idéologie de la croissance a pulvérisé les peuples pour les transformer en masses consuméristes.

 « Je crois profondément que le véritable fascisme est celui de la société de consommation. Si l’on sait lire dans les objets qui nous entourent, dans le paysage, dans l’urbanisme et surtout dans les hommes, on voit que les résultats de cette société de consommation sont le résultat d’un véritable fascisme. » Pier Paolo Pasolini

41BXG3BF5PL._SX195_La même uniformisation dans la laideur s’observe dans nos paysages et notre architecture. Les constructions traditionnelles avaient pour chaque région leur spécificité : les colombages pour la Normandie, le granit pour la Bretagne. Désormais, les diverses régions et villes tendent à s’uniformiser : on y construit avec les mêmes matériaux (verre, acier) et on y observe les mêmes centres commerciaux, marques, enseignes et panneaux publicitaires. L’idéologie du profit et de la croissance transparaît derrière les murs de nos villes modernes. Or, les ouvrages ne doivent pas aller contre la beauté car ils agissent sur l’homme et influencent ses mœurs et sa sensibilité. Le premier – et l’un des rares – auteurs socialistes à s’être intéressé à la question de l’architecture est le poète romantique William Morris (1834-1896). Fondateur de la Société pour la protection des monuments anciens, qui existe encore aujourd’hui, il qualifiait l’époque moderne de « siècle des nuisances » ou d’« âge de l’ersatz ». Morris opposait le monde ancien des guildes et des artisans au monde moderne des marchands et des spéculateurs. Le premier permettait à l’artisan de fabriquer un objet du début à la fin tandis que le second est fondé sur la division du travail, la loi du marché et du profit. Le premier voyait le règne de l’artiste qui se préoccupait avant tout de son œuvre, le second de l’homme d’affaires se souciant uniquement du profit qu’il tirera de ses marchandises.

Être décroissant, c’est donc aussi lutter pour préserver la diversité de nos cultures et traditions musicales ou linguistiques, ainsi que pour conserver la beauté de nos paysages et ouvrages anciens, de la plus petite maison de pierres jusqu’à la plus somptueuse des cathédrales.

8 – La croissance engendre des dommages environnementaux non réversibles

Un système fondé sur l’idée qu’il faut croître le plus possible nécessite que l’on produise et que l’on consomme toujours plus, ce qui engendre une émission de déchets toujours plus importante. Actuellement, on estime que chaque année, quatre milliards de tonnes de déchets sont produits dans le monde, dont environ 500 millions de tonnes concernent des 1124114_7_4c44_un-employe-d-une-casse-de-taizhou-devant-undéchets industriels dangereux. Parmi ceux-ci figurent les téléphones portables, qui constituent le bien de consommation le plus répandu dans le monde et qui contiennent des produits chimiques comme le mercure ou le plomb. Le coût de plus en plus élevé pour le traitement des déchets électroniques a favorisé l’émergence de trafics internationaux qui prospèrent désormais en Europe. Les villes servant de décharges pour les e-déchets laissent apparaître des signes inquiétants. À Guiyu, en Chine, les taux de plomb présents dans le sol atteignent des records, les cours dans l’école du village doivent parfois être suspendus en raison des odeurs insupportables, la pollution de l’air provoque migraines, nausées, saignements de nez et maladies graves comme la leucémie, les oranges y sont recouvertes d’une poussière grise, l’eau des rivières y est noire et contient du plomb et du mercure. Dans un autre village chinois, Taizhou, l’air y est si pollué qu’il provoque des réactions inflammatoires pouvant endommager l’ADN et être à l’origine de cancers.

« Toute l’activité des marchands et des publicitaires consiste à créer des besoins dans un monde qui croule sous les productions. Cela exige un taux de rotation et de consommation des produits de plus en plus rapide, donc une fabrication de déchets de plus en plus forte et une activité de traitement de déchets de plus en plus importante. » Bernard Maris

Outre le problème du traitement des déchets, l’autre grande inquiétude concerne les émissions de gaz à effet de serre comme le CO2 et leur incidence sur le réchauffement climatique : le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat prévoit une hausse des températures moyennes de 3 ou 4 degrés à la fin du siècle, ce qui représenterait un changement majeur pour la planète (on considère que les changements glaciaires dans l’histoire de la Terre ont été provoqués par une variation de température d’environ 6°C). Ce réchauffement brutal pourrait entraîner la fonte du pergélisol (sols restants gelés toute l’année que l’on trouve principalement en Arctique) ; or ceux-ci contiendraient environ 1 700 milliards de tonnes de carbone, soit nettement plus que les stocks cumulés de charbon, de pétrole et de gaz naturel demeurant dans le sous-sol, d’où un effet boule de neige potentiellement destructeur pour le climat.

9 – La décroissance est une idéologie politique révolutionnaire invitant chaque individu à devenir lui-même acteur du changement

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde », avait déclaré Gandhi. Contrairement à la plupart des revendications politiques actuelles, le mouvement de la décroissance ne s’attend nullement à ce que le monde change du seul fait de l’arrivée à la tête de l’État d’un homme providentiel ou de la mise en place d’une sixième République : il invite chacun à apporter sa pierre à l’édifice, à être acteur du changement, et ce, de multiples façons.

En tant que simple consommateur, on peut orienter sa consommation de manière intelligente : utiliser dès que possible les transports en commun et éviter de prendre l’avion ; se limiter dans l’achat d’appareils électroniques polluants comme les téléphones portables, acheter local plutôt que national ou transnational ; plus globalement, soutenir les petits commerçants et boycotter ceux qui recherchent l’accumulation déraisonnable et le développement de logos et de marques à l’échelle nationale et internationale ; limiter le nombre des naissances et entamer, comme le préconise Yves Cochet, la grève du troisième enfant (la population mondiale devrait atteindre 9 milliards en 2050 et on comprend les difficultés que cela pourrait engendrer étant donné la finitude de notre planète et de ses ressources).

donnerie-déchèterie-lyon9-1-sur-1-1250x703De même, afin de lutter contre le gaspillage, nullement besoin d’une sixième République ou d’un Printemps républicain ; une simple initiative locale, comme ici d’une élue de la métropole lyonnaise, a permis la création d’un système de récupération appelé donnerie, permettant la redistribution aux personnes dans le besoin de multiples objets (meubles, vaisselle, électroménager, poussettes, jouets, vélos, télévisions, ordinateurs, téléphones, livres, CD, DVD).

Du côté des producteurs, on peut tenter de restaurer une véritable agriculture paysanne sans pesticide et prendre exemple sur la réussite d’une ferme biologique normande, située dans le village du Bec Hellouin, qui a réussi à développer une forme d’agriculture peu dépendante des ressources non renouvelables, très faiblement mécanisée et ayant recours à la verticalité (on produit à plusieurs hauteurs sur la même surface) ; le résultat est très encourageant : une production annuelle agricole de plus de 50 000 euros avec seulement mille mètres carrés cultivés, le tout sans engrais ni pesticide ni tracteur.

10 – L’apparente pacification des mœurs dans les sociétés de croissance masque l’existence d’une violence continue et impitoyable du centre sur la périphérie

coltan5Dans les sociétés de croissance, nous dit-on, la violence physique aurait disparue et aurait été remplacée par une féroce mais pacifique compétition économique. Nous pensons, de notre côté, que ces sociétés ne sont pas moins violentes que les autres et qu’elles n’ont fait que déplacer l’exercice de la violence, loin du cœur du système capitaliste, sur des populations vivant en périphérie de ce système. Les déchetteries où sont déversées le plomb et le mercure de nos appareils électroniques, qui engendrent catastrophes sanitaires et écologiques, ne se situent pas dans les beaux quartiers parisiens ou londoniens, mais dans des zones périphériques de l’économie mondiale. C’est ainsi que cent cinquante millions d’ordinateurs sont acheminés chaque année dans des déchetteries du tiers-monde (cinq cents bateaux partent chaque mois vers le Nigeria et le Ghana, au mépris de toute norme sanitaire). La fabrication de nos smartphones nécessite l’extraction d’un métal appelé coltan, que l’on trouve principalement en République démocratique du Congo et qui outre le travail des enfants, les cadences infernales et les accidents mortels, fut au cœur du déclenchement d’une guerre en Afrique ayant déjà fait plus de six millions de morts. Enfin, les guerres déclenchées pour d’obscurs motifs sur des territoires riches en pétrole sont devenues habituelles.

« L’or est la meilleure chose du monde. Il peut même envoyer les âmes au paradis. » Christophe Colomb

« L’espoir de puiser des Trésors fut le vrai motif qui décida de l’entreprise de Colomb. Et celles dans le Nouveau Monde postérieures à Colomb paraissent avoir eu le même motif : la soif sacrilège de l’or. » Adam Smith

« L’histoire de l’administration coloniale des Hollandais – et la Hollande était au XVIIe siècle la nation capitaliste par excellence − déroule un tableau de meurtres qui ne sera jamais égalé. Partout où les Hollandais mettaient le pied, la dévastation et la dépopulation marquaient leur passage. Une province de Java, Banjuwangi, comptait en 1750 plus de 80 000 habitants. En 1811, elle n’en avait plus que 8 000. Voilà le doux commerce ! »  Karl Marx

« Ce sont les Hollandais qui inaugurèrent le commerce d’esclaves à grande échelle. Après 1675, ils durent céder la première place à la Royal African Company anglaise, qui venait d’être fondée. » Immanuel Wallerstein

« Le commerce des Nègres constitue une inépuisable source de richesse pour notre Nation. C’est le principe premier et le fondement de tout le reste, le ressort principal qui met en mouvement toutes les roues. » Malachy Postlethwayt, économiste britannique, auteur d’un dictionnaire universel du commerce en 1757

Depuis la fin du XVe siècle, l’accroissement des richesses dans des zones situées au cœur du système capitaliste n’a pu La-dynamique-du-capitalisme-Portfoliancese faire qu’en contrepartie de désastres provoqués dans des zones périphériques. Plus la soif d’or et d’argent fut importante au cœur du capitalisme, plus la violence exercée sur les populations des zones périphériques fut impitoyable. Pour l’historien Fernand Braudel, « la richesse se rassemble au centre de l’économie-monde » et « si le centre dépend des approvisionnements de la périphérie, cette dernière dépend des besoins du centre qui lui dicte sa loi ». En conséquence, « dans les zones périphériques, la vie des hommes évoque souvent le Purgatoire ou même l’Enfer ». Braudel considère qu’il existe à chaque époque une ville qui constitue le centre du capitalisme et que celui-ci se déplace dans le temps. Il localise ce centre dans le Sud de l’Europe entre le XIVe et le XVIe siècle, puis à Amsterdam à partir de 1590, à Londres à partir de 1780 et enfin à New York depuis 1929.

Sans surprise, ce sont des Européens du sud, espagnols, qui durant le XVIe siècle s’emparèrent de 200 000 tonnes d’or en provenance du Nouveau Monde. En un peu plus d’un siècle, la population indienne fut réduite de 90 % au Mexique (où la population tomba de vingt-cinq millions à un million et demi) et de 95 % au Pérou[i]. Jusqu’au XVIIe siècle, ce fut la Hollande, alors centre de l’économie-monde (la Hollande est à cette époque la nation capitaliste par excellence : c’est là qu’éclata la première crise financière de l’histoire en 1637 ; c’est là où naquit Bernard Mandeville, l’un des principaux théoriciens du libéralisme, en 1670, et c’est à partir du moment où Guillaume III d’Orange, venu de Hollande, devint roi d’Angleterre, que ce dernier pays se convertit au libéralisme), qui exerça une position dominante dans le trafic des esclaves durant la traite négrière[ii] et qui inaugura le commerce des esclaves à grande échelle, avant de devoir céder sa place à l’Angleterre et plus particulièrement à la Royal African Company anglaise[iii].

Si le centre de l’économie-monde se situe toujours, au XXIe siècle, à New York, il semble aujourd’hui plus difficile d’identifier un centre capitalistique de manière précise, étant donné le développement et le poids grandissant pris par des banques d’affaires et des sociétés transnationales. Toutefois, de l’or du Nouveau Monde jusqu’au coltan de la République démocratique du Congo, en passant par l’intensification du commerce des esclaves africains, se manifeste invariablement la même logique : celle du capitalisme, de l’accumulation illimitée et de la croissance, celle d’une violence continue et impitoyable du centre et du cœur de l’économie-monde sur la périphérie.

Nos Desserts :

Notes :

[i] Michel Beaud, Histoire du capitalisme.
[ii] Michael Postan et Chrsitopher Hill, Histoire économique et sociale de la Grande Bretagne.
[iii] Immanuel Wallerstein, Le système du monde du XVe siècle à nos jours.

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6 réponses »

  1. depuis 20 ans je vis selon l’ideal communiste réalisé : a chacun selon ses besoins . j’ai peu de besoins , une retraite de 795 euros , proprietaire de ma piaule sous les toit mais dans un petit village ,une prise en charge a 100/100 par la S.S et quelques economies . Celibataire . 70 ans . prêt a prendre la route pour de nouvelles aventures .

  2. Très bon article et solide argumentation.
    Le rappel de ce qui devrait être une évidence (une croissance infinie dans un monde aux ressources finies est une folie) demeure nécessaire contre l’alliance des idolâtres du dieu-pognon et des techno-béats, persuadés que la technique et le capitalisme nous sortiront des impasses que le capitalisme et la technique ont créées. Surtout, vous ne tombez pas dans les travers de certains prophètes d’apocalypse qui versent dans l’excès inverse en confondant décroissance et haine de l’homme (voir : https://cincivox.wordpress.com/2015/05/04/ecologie-de-lapocalypse-a-la-pensee-magique/ ).

    Une petite réserve, cependant, quant au point 9. Si l’action individuelle est nécessaire, ne serait-ce que dans le cadre d’une citoyenneté active, il est illusoire de la croire suffisante. Le consommateur a un pouvoir réel, qui est celui de son comportement, mais ce n’est pas par sa seule vertu que sera résolue la gravissime crise écologique. Les discours qui font peser sur ses seules épaules la capacité à « changer les choses » à la fois culpabilisent l’individu-citoyen et dédouanent les véritables criminels environnementaux : la pensée magique (« si vous éteignez la lumière en sortant de la pièce, vous sauverez la planète ») est ennemie de l’intelligence et de l’action.

    Il s’avère ainsi difficile de combattre simultanément le capitalisme et le néoscientisme, de proposer un autre modèle de société sans tomber dans l’antihumanisme de certains adeptes de la « deep ecology », de responsabiliser les individus sans perdre de vue les vrais responsables… Voie étroite mais que nous devons emprunter sans trébucher.

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

    • Merci beaucoup pour votre commentaire. Entièrement d’accord avec vous sur le point 9 : je n’ai pas pensé à le préciser, mais l’action individuelle est effectivement insuffisante. Je viens de jeter un œil à votre site qui a l’air extrêmement intéressant. Un peu trop fatigué la semaine pour me plonger dans des lectures politiques. Mais promis, je regarde ça plus en détail ce week-end.
      Laurent

  3. Quiconque réaffirme la primauté de l’être sur l’avoir peut se voir estampillé « décroissant », même à plus de deux mille ans de distance. Jésus de Nazareth lui-même, nous invitant à regarder les oiseaux du ciel car « ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit », ne s’inscrit-il pas déjà, par anticipation pourrait-on dire, dans une démarche clairement antiproductiviste?

    C’est commode…

    En vérité, je vous le dis, Diogène de Sinope n’aurait sans doute pas apprécié d’être annexé à si bon compte. On dit d’ailleurs que, muni de sa lanterne, il continue à chercher des hommes dans le vide de la « décroissance ». Vaine quête…

    • Affirmer que Lao Tseu, Epicure, Boudha, Diogène, Platon et Aristote seraient « décroissants » s’ils vivaient parmi nous, c’est effectivement très « synthétique », et c’est même quasi « wikipediesque »! Mais l’essentiel est que vous n’ayez oublié personne – à part Jésus, mais l’oubli est maintenant réparé. Et il y a même Natacha Polony et le Comptoir! Ouf! On va pouvoir vous lire depuis nos téléphones portables!

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