Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Mai 2018

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Bensaïd : pensée complexe et manquements [1]

Daniel Bensaïd est un auteur pour le moins particulier. Trotskyste et penseur éminent de la Ligue communiste révolutionnaire (NPA aujourd’hui), il était animé d’une vision romantique (Sayre & Lowry) voire “mélancolique” (Traverso) de la gauche. Marxiste hétérodoxe, il était un fin connaisseur de Charles Péguy et de Jeanne d’Arc, à laquelle il consacra un livre entier pour contester sa récupération par l’extrême-droite. Membre d’un parti trotskyste, il citait volontiers Régis Debray, pourtant très décrié dans son courant politique – et très critique du gauchisme comme du sans-frontiérisme porté par son parti. Athée, enfin, il porta pourtant la fronde avec vigueur et panache contre la laïcité républicaine, qui défendit la loi de 2004 interdisant les signes religieux ostensibles à l’école publique.

C’est donc un penseur complexe qui livre ici sa pensée sur des sujets d’actualité de l’époque autant que sur les idées mises en débat de manière générale, au travers d’articles parus de son vivant. La religion, l’école, la modernité, la laïcité, la République et la révolution sont les sujets principaux traités ici, avec plus ou moins de fortune – ce ne sont pas des écrits très longs et ils n’ont pas un caractère scientifique. Ainsi, si ses critiques d’un certain modernisme échevelé comme de la religion n’ont pas perdu une ride, ses avis sur la loi de 2004 témoignent d’une posture idéologique typiquement anti-laïcité radicale. Il oublie ainsi de mentionner les arguments de la gauche radicale incarnés à l’époque par Henri Peña-Ruiz (membre du Parti de gauche et de la Commission Stasi à l’origine de la loi), et fut invalidé plus tard par les statistiques des élèves ayant quitté ou ayant été exclus de l’école du fait de cette loi – extrêmement faibles. Expliquant par ailleurs que cette loi était opposée à la philosophie des législateurs à l’origine de la loi de 1905, il oublie qu’une circulaire Jean Zay, datant du Front populaire avait déjà banni les signes et politiques de l’école publique, au nom de la laïcité et du maintien de l’ordre au sein des établissements scolaires. De même, sa défense – certes subtile et dénuée de toute adoration – de Tariq Ramadan, repeint en théologien de la libération, a pris avec le temps et l’actualité un goût amer et caduc.

En somme, un ouvrage intéressant pour se familiariser aux idées du penseur, tout en donnant un aperçu des débats de l’époque qui, pour certains, demeurent encore d’actualité.

Galaad Wilgos

Liberté et nature [2]

Le titre et la présentation du livre laissaient penser à un essai, d’autant plus engageant que l’ouvrage antérieur de José Ardillo, Les illusions renouvelables, également traduit et publié par L’Échappée, offrait une stimulante histoire de l’énergie, doublée d’une critique pertinente du cadre capitaliste dans lequel se déploient aujourd’hui les énergies dites “vertes”. De ce point de vue, ce nouveau livre est un peu décevant, car il s’agit avant tout d’un recueil de textes écrits séparément au fil des ans et consacrés aux leçons que l’on peut tirer de différents penseurs libertaires dans le cadre d’un monde marqué par la raréfaction et, in fine, par la finitude des ressources naturelles. Si les chapitres consacrés à Bookchin, Kropotkine, Landauer, Ellul, Reclus ou Illich (entre autres) ne manquent pas d’intérêt et brillent par leurs qualités didactiques, ils n’apportent en revanche rien de bien nouveau au lecteur averti, familier par exemple de la collection Les précurseurs de la décroissance des éditions du Passager clandestin. On notera néanmoins quelques chapitres originaux, par exemple ceux consacrés a Aldous Huxley ou à André Prudhommeaux. Enfin, il faut reconnaître que ce livre peut offrir une excellente introduction à quiconque désirerait découvrir les liens historiques qui unissent la pensée libertaire à la sensibilité écologique.

Pierre « Petul » Madelin

Réinventer le temps [3]

Historien médiéviste de formation, Jérôme Baschet poursuit également depuis une vingtaine d’années une réflexion critique du capitalisme largement inspirée par le mouvement zapatiste du Chiapas. Dans son dernier ouvrage, qu’il est bien difficile de résumer en quelques lignes tant les disciplines convoquées et les idées avancées sont nombreuses, il reprend à son compte, pour l’approfondir, la réflexion de F. Hartog sur les régimes d’historicité propres à la modernité et sur les modalités de leur dépassement.

Baschet propose de distinguer entre régime d’historicité – la conception qu’une société se fait se son propre devenir, à savoir,  à l’époque moderne, l’idéologie du Progrès et ses succédanés contemporains, comme le développement – et régime de temporalité – le rythme auquel vit une société, à l’époque moderne essentiellement dicté par le temps abstrait des horloges et et du Capital. L’auteur, pour caractériser ce régime de temporalité, parle de présentisme, mais pour signaler aussitôt qu’il s’agit d’un présentisme sans présence, où règnent une incapacité croissante à prêter attention au monde qui nous entoure et une obsession fébrile du futur immédiat, qui cannibalise le présent et en interdit la jouissance. Baschet, en cela fidèle à l’inspiration de ses livres précédents, ne cache pas son hostilité à ce régime de temporalité (devenu le seul horizon de notre société depuis l’effondrement du mythe du Progrès), lourd de catastrophes à venir en raison de son lien structurel avec le monde de l’Économie et de sa dynamique écocide. C’est donc tout naturellement qu’il se demande comment en sortir. S’inspirant une nouvelle fois des rebelles zapatistes, mais aussi de Walter Benjamin et de la tradition du romantisme révolutionnaire, il propose une revalorisation du passé, le  détour par celui-ci (et non le “retour à”) permettant de déjouer les fausses évidences du présent et de rouvrir le futur. Car à rebours d’une sensibilité politique qui proscrit toute référence au futur par peur de répéter les erreurs du passé (l’attente du Grand Soir), Baschet souligne l’importance de se projeter, avec prudence, dans un avenir post-capitaliste désirable, condition indispensable selon lui pour mobiliser les énergies rebelles de la société. Un livre dense et foisonnant donc, à découvrir !

P. M.

Charbonneau, précurseur de l’écologie politique [4]

La collection (sus-citée) des Précurseurs de la décroissance, dirigée par Serge Latouche au Passager clandestin, fait depuis cinq ans un travail remarquable. Le dernier né de la maison d’édition ne contredira pas ce constat. Moins connu que son compère Jacques Ellul, Bernard Charbonneau n’est pas moins important. En 1935, alors qu’il n’a que 25 ans, il rédige avec l’anarchiste protestant, qui a alors seulement 23 ans, un ouvrage qui fera date : « Directives pour un manifeste personnaliste ». Les deux jeunes “personnalistes gascons” ciblent alors la Technique et l’État, qui brident la liberté humaine. Ils resteront jusqu’à la fin de leur vie, en 1994 et en 1996, fidèles à ces engagements.

L’un des torts de Charbonneau est d’avoir eu raison trop tôt. Tandis que la France d’après-guerre célèbre presque unanimement la planification gaulliste et la croissance économique, qui doit profiter à tout le monde, le Bordelais met en garde contre les dangers écologiques et anthropologiques de cette politique. Charbonneau dénonce alors la “Grande Mue”, qui démarre au XIXe siècle. Tandis que le terme de “révolution industrielle” est pour lui trop économique, il entrevoit, selon Daniel Cérézuelle, un processus qui se caractérise « par une accélération de la montée en puissance du pouvoir humain dans tous les domaines, ce qui entraîne un bouleversement continuel de la nature et de la société, bouleversement qui échappe au contrôle de la pensée et finit par s’emballer comme un glissement de terrain dévalant sa pente par simple inertie », ainsi que « par un mouvement de totalisation, auquel elle tend d’elle-même, par la force des choses ».

Mais cette réflexion trop à contre-courant de son époque l’a alors rejeté en marge du monde intellectuel, surtout qu’il a toujours refusé d’être un universitaire. Fort heureusement, depuis quelques années, on redécouvre sa pensée et le livre de Cérézuelle participe grandement de ce mouvement. Comme à chaque fois, l’ouvrage intègre de longs textes importants de Charbonneau.

Kévin Boucaud-Victoire

Poésie cosmogonique [5]

Jeune poétesse et chercheuse en philosophie et en sciences religieuses à l’Université Paris-Sorbonne, Andreea-Maria Lemnaru publie son deuxième, et on n’espère pas son dernier, recueil de poèmes. Constitué d’une quarantaine de poèmes généralement en vers, dont un en italien et deux en anglais, le livre contient, malgré une apparence de chaos, une grande cohérence. Tout au long de l’ouvrage, on retrouve des références à la mythologie gréco-romaine, de Saturne à Cassandre, en passant par l’omphalos et Janus. Elles ne sont néanmoins pas les seules, en témoigne « Naissance de Faust ».

Derrière cette série de textes, nous voyons apparaître la formation de l’Univers, de la Terre et la naissance de l’humanité. Cette dernière semble apparaître comme l’élément perturbateur dans un monde jusqu’ici harmonieux. L’inspiration païenne se fait ressentir et avec une vision cyclique du temps, qui tranche avec notre vision linéaire. Ainsi la « Régression » s’accompagne de l’ »Apocatastase », restauration finale de toutes choses en leur état d’origine. Pourtant, et c’est très paradoxal, le pessimisme semble de mise, car les enfers ne semblent jamais si loin. Ici, la beauté côtoie le manque d’espoir. Ce dernier atteint son apothéose dans « Folie », dernier poème du recueil. « Emmenez-moi au purgatoire/ Je veux faire halte/ Dans l’antichambre de la mort/ Exorciser le déchirement »

K. B. V.

La langue de Molière en danger ? [6]

Anglicisme, féminisation, écriture inclusive, disparition des accents circonflexes, etc. Le français subit ces derniers temps quelques gros bouleversements, que Marie-Hélène Verdier voit d’un mauvais œil. Agrégée en lettres classiques, ancienne enseignante au prestigieux lycée Louis-le-Grand, l’auteur écrit aujourd’hui pour divers média, plutôt orientés à droite, admettons-le. Elle nous livre dans cet essai une belle réflexion sur notre langue et ses évolutions passées et récentes, qui mérite d’être reprise.

Alors que certaines langues comme l’allemand connaissent un genre grammatical neutre (pronom “das”), le français en est dépourvu. Ou plutôt, le neutre s’incarne dans le masculin. C’est, selon les féministes actuelles, une des causes de l’invisibilité des femmes dans l’espace public et donc de leur infériorisation. Voilà pourquoi, la féminisation des mots est à la mode : “auteure”, “écrivaine”, “professeure”, “procureure” et autre “cheffe” fleurissent. Marie-Hélène Verdier voit une forme de paresse intellectuelle dans le fait de rajouter des “-e” partout. Car, à de rares exceptions près, le “-e” final n’est en aucun cas une marque du féminin (pour preuve : “le” est masculin, alors que “la” est féminin), fait-elle remarquer après une étude rigoureuse de notre langue. Sans être entièrement opposée à une féminisation, Verdier plaide pour plus de rigueur.

De même, l’écriture inclusive, barbarie et complexification inutile de la langue pour l’auteur, brise l’unité de la langue décrétée à Villers-Cotterêts en 1539, par François Ier. Selon elle, personne n’a rien à y gagner, à part le capitalisme qui s’empressera de nous vendre de nouveaux claviers d’ordinateur avec le point médian. La prolifération des “selfie”, “challenge”, “spoil”, “call” et autres anglicismes est également attaquée. Car derrière ce globlish d’aéroport se cachent la mondialisation et l’impérialisme anglo-saxon. La faute, pour Verdier, à un affaiblissement de l’enseignement scolaire, dû au pédagogisme et à la disparition de la méthode syllabique. Une réflexion que n’aurait sûrement pas reniée Guy Debord, qui constatait que les Français ne maîtrisaient plus leur langue à cause de « la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture ».

Pour Verdier, c’est l’idéologie progressiste en œuvre depuis un certain moment de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec, qui est la grande fautive. S’il est possible de ne pas suivre sur tout Marie-Hélène Verdier, il faut admettre que sa réflexion est très stimulante et nous espérons qu’elle nourrira les débats à venir.

K. B. V.

La destruction par le vide [7]

Ça commence à chauffer drôlement dans la cité des 800, le quartier “difficile” d’une grande ville portuaire de l’Ouest. On pourrait même dire que ça part sacrément en couille, pour reprendre le vocabulaire fleuri des jeunes du lycée professionnel Charles-Tillon, attenant à la cité. Les sirènes hurlent dans la nuit, les portes volent sous les coups de bélier, les voitures s’embrasent, les pierres et les cocktails Molotov fusent. La cause de ce déploiement en force des Robocops de la République ? Une fusillade au bar de l’Amitié qui a laissé sur le carreau deux islamistes armés d’AK-47, un indic camé troué par les balles desdites Kalachs et un flic des Renseignements, le capitaine Mokrane Méguelati, la tête malencontreusement pulvérisée par le fusil à pompe d’un collègue de la Municipale un peu à cran et franchement raciste. Et au milieu de cette fournaise sociale plane un ange, mais un ange déchu, beau et impitoyable comme le diable. Une petite gauloise, jeune, jolie, blonde, cultivée et débordant d’un nihilisme absolu exacerbé par la bassesse des hommes et la laideur du monde. Ce même nihilisme dont Albert Camus avait perçu les rouages mortifères dans son essai L’Homme révolté : « Suicide et meurtre sont ici deux faces d’un même ordre, celui d’une intelligence malheureuse qui préfère à la souffrance d’une condition limitée la noire exaltation où terre et ciel s’anéantissent. »

Autant dire que la Fête des voisins, dans la grande ville portuaire de l’Ouest, a un petit goût de poudre et de sang cette année. D’autant que pour compléter cette galerie de personnages couleur cendre, on croisera la route d’un prof de français à la misère sexuelle proprement houellebecquienne, d’une auteur jeunesse en pleine crise de la quarantaine, de terroristes en cavale aux faux airs de Pieds nickelés, d’un vieux facho à la gâchette facile, d’un proviseur shooté aux tranquillisants et d’un Combattant, issu des 800 et revenu de Syrie, dont le désir fou pour le corps d’une jeune fille au bord du gouffre pourrait presque le détourner du jihâd. Mais les manipulations sont légion et les échappatoires illusoires. Et on ne peut que remercier Jérôme Leroy (que nous avions interviewé à l’occasion du festival Quai du Polar 2015) de ne pas céder à l’anxiolytique littéraire en brossant, dans la droite ligne de ces précédents polars, le portrait d’une France où le rouge de la révolte se mêle à l’humour noir, le tout mâtiné de fanatisme vert tendance Daesh (collection printemps-été). Un mélange explosif, concentré dans une plume claire et nerveuse, qui déclenche un souffle ravageur et fantasque du premier mot à la dernière ligne. « Mais que salubre est le vent ! » clamait Rimbaud.

Sylvain Métafiot

Produits douteux [8]

Le héros est fabriqué : étymologiquement, c’est un personnage mythologique, un demi-dieu du paganisme gréco-romain. Sa construction peut être organisée pour servir des objectifs peu glorieux et son culte répond parfois à des fins manipulatrices et meurtrières.

L’accession au statut de héros, imaginaire ou réel, s’accomplit à travers un processus analysé dans La Fabrique des héros par une poignée de chercheurs, qui décryptent notamment « la fabrication du héros national en tant qu’il n’est jamais simplement donné par l’histoire, mais construit, à la fois culturellement et socialement, sa figure pouvant varier selon les périodes historiques et les contextes politiques ». Et de citer une kyrielle de personnages peu recommandables, de Franco à Mussolini, en passant par Hitler, Staline et bien d’autres. Car les totalitarismes cultivent les héros, le chef au premier plan, mais pas seulement : des personnages historiques récupérés et des nouvelles figures archétypales incarnant les valeurs du régime. Leur culte vise à unifier la nation : « Les héros nationaux, dont l’image est susceptible de manipulations ou de reconstructions circonstancielles, se prêtent tout particulièrement à l’exploitation nationaliste des sentiments d’appartenance collective ». Dans les systèmes totalitaires, les héros « sont la projection de l’Un – État, masses, parti, homme nouveau –, l’incarnation du fantasme générateur de la société nouvelle ». C’est aussi le culte des morts de la Première Guerre mondiale (pratiqué également par la France pétainiste) qui sert de terreau ou de ciment au régime, fasciste en Italie, nazi en Allemagne et à préparer les masses à la prochaine guerre. Voltaire, en 1735, comparait les héros à des bouchers : « J’appelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans l’utile ou dans l’agréable. Les saccageurs de provinces ne sont que des héros. » Il ressort en effet que le héros est souvent un guerrier, son culte annonçant les futurs massacres menés en son nom. Car la nation réclame “son lot de vies sacrifiées”, le sacrifice étant un critère primordial de l’héroïsation. Ainsi, des criminels de guerre eurent leurs monuments en Autriche ; les héros franquistes sont célébrés en Espagne ; au Japon le sanctuaire de Yasukuni commémore les criminels de guerre condamnés après la Seconde Guerre mondiale, comme ceux qui ont mené des opérations coloniales.

Le culte du héros devrait pourtant susciter la défiance. Il permet d’endormir les velléités de rébellion en offrant du prêt-à-penser, détourne l’attention des véritables problèmes, unifie autour de valeurs parfois abjectes, endoctrine, etc. « Malheureux le pays qui a besoin de héros », fait dire à son personnage principal Bertolt Brecht dans sa pièce La vie de Galilée. D’autant que les vrais héros, si l’on peut dire, n’ont pas besoin de statues. La plupart sont des anonymes et le resteront ou, du moins, ne feront pas l’objet d’un culte.

Dans nos sociétés démocratiques occidentales modernes, on assiste, décrit l’ouvrage, au « passage du modèle héroïque d’identification collective à l’individualisation et à la banalisation » du héros, plus éphémère (sportifs, stars, personnages emblématiques tels les pompiers, les “humanitaires”…). Dans la civilisation des loisirs et du spectacle, on parlera d’autant plus de héros fabriqué, produit, même s’il nécessite tout de même l’adhésion du public. Le culte a peu ou prou la même fonction : éduquer, édifier, unifier, endormir les protestations – unanimisme et bons sentiments pour éviter les polémiques. En France, les Coluche, Cousteau, abbé Pierre et autre général de Gaulle pratiquement béatifiés sont devenus des figures intouchables, interdites ou presque de critiques, ce qui n’est jamais bon signe. On fabrique des héros à tour de bras, des exemples à suivre, qui tirent les larmes et forcent l’admiration du bon peuple. La télévision en regorge, on n’y compte plus les personnages intègres au grand cœur, positifs à l’extrême, tendance moralisateurs, défendeurs de la veuve et de l’orphelin. Ici le héros n’est pas un salaud, et son culte n’est pas meurtrier. Simplement anesthésiant.

S. M.

Les « anthropreneurs » sont-ils philanthropes ? [9]

Danièle Linhart attaque le premier chapitre de son essai par ce jeu de mot : “anthropreneurs”. La sociologue part en effet d’une intuition qui va la pousser à penser et à démontrer que les bonnes intentions dans les entreprises cachent un dessin des plus sombres.

Les nouvelles méthodes de management, aussi appelées « lean management », cassent les derniers remparts entre l’asservissement du monde professionnel et la vie privée. En s’intéressant à l’individu et à ses émotions, en essayant de l’intégrer totalement à la dynamique de l’entreprise (stages de développement personnel, team building), Danièle Linhart s’aperçoit que la finalité de ces actions n’est pas la philanthropie mais bien de broyer les travailleurs en impliquant directement leurs émotions, c’est à dire leur intériorité.

Ces méthodes provoquent deux conséquence dévastatrices : les travailleurs ne sont vus que comme des individus et non comme un collectif et les erreurs produites par les employés impactent désormais l’estime de soi sans protection. Danièle Linhart va alors s’en prendre à tous ces symboles de la modernité au travail qui ne sont en réalité que des éléments de soumission supplémentaire. L’entretien individuel devient, sous ce regard, un moment de pure verticalité entre un chef et son subalterne, pardon, son “collaborateur”. Les logiques de prestations de services en interne sont une machine froide qui régule « les rapports que les salariés établissent entre eux spontanément ».

Sous couvert d’humanisation, ces nouvelles méthodes de direction déprofessionnalisent les employés : « Plus on insiste sur l’humanité des salariés, et moins on les prend au sérieux comme expert de leur travail ». Cette analyse va alors lui permettre de relier ces méthodes à une longue tradition de taylorisation du travail où le savoir des travailleurs leur est retiré pour être transféré aux instances dirigeantes. Pressurisé par des procédures iniques et constamment changeantes, le travailleur, sans collectif pour le soutenir, va petit à petit intégrer un manque de confiance en son travail et finalement en lui. Un processus des plus destructeurs.

Luc Parvaux

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