Shots et pop-corns

Les meilleurs disques 2018 de la rédac’

L’heure des bilans arrive, et 2018 a été une année riche en bons albums : funk, hip-hop, classique, chanson française, jazz… Nous vous avons concocté une sélection de nos coups de cœur musicaux de l’année. À écouter sans modération sur les Internets ou sur votre chaîne hi-fi, si vous assumez votre côté anti-moderne et faites partie des personnes qui achètent encore leurs disques, espèce en voie de disparition s’il en est.

  • Des fleurs, Gaël Faye, AllPoints [1]
  • Fenfo, Fatoumata Diawara, Shanachie Records [2]
  • Bach inspirations, Thibaut Garcia, Warner Classics [3]
  • La guitare chante Jacques Brel, Valérie Duchâteau, Edition Duchâteau Voisin [4]
  • Zippo contre les robots, Zippo Pakkt, Strange Fruit [5]
  • Lean on me, José James, Blue Note [6]
  • Backstreet Brit Funk Vol.2, Joey Negro, Z Records [7]

À la redécouverte de la poésie musicale [1]

Mélangez rimes, assonances, allitérations, jeux de mots et instrumentations sophistiquées… Et vous obtiendrez un EP haut en couleurs, Des fleurs, du rappeur franco-rwandais Gaël Faye, où la plume de l’artiste se marie avec un joli phrasé, qui ne manque pas moins de conviction.

Après deux albums en solo et un roman Petit Pays, sacré Goncourt des Lycéens en 2016, cet EP conjugue à la fois la légèreté et les motifs exotiques du premier album Pili Pili sur un croissant au beurre, évoquant le voyage et l’exil, avec les sonorités urbaines et les textes revendicatifs du second album, Rythmes et botanique.

Gaël Faye, à la croisée du rap et du slam et sans conteste un des meilleurs poètes de sa génération, nous emmène durant l’écoute de cet EP comme de ses précédents albums à l’écart de la médiocrité ambiante, tout en analysant sans détours les dérives de la société actuelle, et ses conséquences en Europe comme en Afrique. Dans le titre By : J’suis de cette époque où la moitié du globe vit toujours sous tutelle / Avec leurs droits à polluer ils nous en remettent de plus belle / Nous étions déjà des damnés maintenant nous devenons leurs poubelles. Et plus loin : On est tous à zoner, assommés / On sera où quand l’heure de nous-même aura sonnée ?

Et dans Dinosaures : J’suis l’épilogue de mon époque, assis à la table des matières / J’ai fait de mes dieux des microbes sous l’hélice des coléoptères.

Agnès Delaunay

Fatoumata Diawara a quelque chose à dire [2]

Dans cet album solo intitulé Fenfo, qui signifie « quelque chose à dire » en langue bambara, la chanteuse malienne Fatoumata Diawara nous offre un florilège de morceaux aux sonorités afro-blues et aux motifs de la musique électronique, soutenus par une voix poétique qui oscille entre force et sensibilité.

Dans cet album, les sujets sont variés. Les chansons les plus politiques sont Nterini, qui évoque les blessures de l’immigration africaine, et Kokoro, qui invite les jeunes générations d’Africains à être fiers de leur culture et de leurs traditions, en dépit des forces aliénantes induites la mondialisation et le néocolonialisme : « Nous préférons dépigmenter notre peau pour ressembler aux Occidentaux. Nous essayons de plaire aux Asiatiques en leur bradant nos terres. Pourquoi ne sommes-nous pas fiers de nous-mêmes ? » D’autres chansons évoquent des thèmes plus spécifiques aux pays africains, frappés encore par de nombreux interdits en raison de la fragmentation ethnique : Kanou Dan Yen qui dénonce les pressions intra-ethniques concernant le mariage avec quelqu’un de sa communauté, Fenfo qui met en avant le tabou de la guerre civile et de la banalité du mal. Enfin, l’on retrouve des thèmes universels, plus dansants, comme l’amour (Takamba), la jalousie (Ou Y’An Ye), le respect (Bonya) ou encore la joie (Negue Negue).

À la suite d’Angélique Kidjo et d’Oumou Sangaré, il faut compter aussi Fatoumata Diawara comme ambassadrice de la musique africaine et de ses voix féminines.

A.D.

Tous les chemins mènent à Bach [3]

En choisissant de placer son nouvel album sous le patronage du cantor de Leipzig, le jeune guitariste Thibaut Garcia ne prenait pas le plus mince des risques. S’il est vrai que tous les instruments transcrivent Bach – et à plus forte raison la guitare – et que cela fonctionne parfaitement, c’est précisément là que résidait le dit risque : passer après d’augustes prédécesseurs. L’album est articulé autour de trois des œuvres les plus célèbres du compositeur, ainsi que de pièces directement inspirées par sa musique. Au sein de cette brillante distribution, la Chaconne, pièce centrale de l’album. Là encore, comment ne pas songer au risque que revêt nécessairement le fait de proposer une interprétation de ce morceau des décennies après que Segovia et Williams, pour ne citer que les plus grands, s’en soient emparés ? Il faut le dire : non seulement le pari de Thibaut Garcia est réussi, mais l’on peut également penser que son interprétation restera parmi les plus brillantes. Les pièces choisies, composées en hommage à Jean-Sebastien Bach, donc, s’assemblent parfaitement entre elles : La Catedral de Barrios Mangoré, les Inventions de Tansman, une suite de Bogdanovic, l’Ave Maria de Gounod… Les différentes époques se mêlent élégamment sans se chevaucher jamais et l’on peut tout aussi bien écouter cet album en s’adonnant à la contemplation qu’en lisant un essai exigeant : gage de réussite incontestable. A n’en pas douter, Thibaut Garcia est bel et bien l’un des meilleurs ambassadeurs de cet instrument, actuellement.

Kevin Amara

Le grand Jacques et les petites mélodies [4]

Alexandre Lagoya disait d’elle : « Valérie Duchâteau laissera son nom dans l’histoire de la guitare ». Après avoir proposé un album d’arrangements de chansons de Barbara, Valérie Duchâteau s’attaque cette fois au répertoire du « galérien des galas » comme il aimait à s’appeler lui-même. Grand amateur de musique classique (principalement de Ravel et de Schubert), Jacques Brel aurait, à n’en pas douter, adoré cet album. L’arrangement d’Amsterdam est proprement majestueux, et l’on y retrouve aussi bien toute la richesse musicale de Greensleeves (thème musical sur lequel Brel avait écrit sa légendaire complainte) que l’interprétation de Jacques Brel lui-même. La licence poétique est facile mais nécessaire : la guitare semble chanter, et l’on entend les mots du grand Jacques dans les harmonies de Valérie Duchâteau. Puisque la guitare classique continue parfois de souffrir de son aspect austère et de son répertoire que l’on imagine à tort rigide, quel plus beau cadeau lui faire que d’arranger les grands de la chanson française afin de s’ancrer dans la modernité ?

K.A.

Les robots se cachent pour mourir [5]

Tout le monde en a pris l’habitude, maintenant… La majorité des rappeurs sont les idiots utiles du capitalisme le plus sauvage, et se font sans même parfois le vouloir les chantres du système industriel. Grosses bagnoles et petites idées. Une audience considérable mais rien à dire de bien intelligent. Au milieu de cette faune, un bûcheron sauvage apparaît et nous avertit : « Vous pouvez garder vos promesses. On sait qu’des prolos crèvent chaque fois qu’des robots naissent ». Il y a du Oxmo dans le flow et du Kaczynski dans le propos, et lorsque Zippo, disséquant ce nouveau monde connecté en permanence mais qui crève de cet étouffement technologique, assène « Réjouissons-nous, voilà le temps du Google-miracle ! », on ne peut que hocher la tête, et pas seulement parce que la rythmique est bonne. Du « Meilleur des mondes«  à « I-monde«  en passant par « In girum imus nocte » (référence au dernier film de Guy Debord), Zippo décrit une réalité altérée par la Technique, contre laquelle il convient de se redresser. Nul doute qu’il tranchera lui-même des câbles, puisqu’il le concède lui-même avec verve dans un de ses titres antérieurs : « Maintenant j’ai une hache ! »

K.A.

Quand l’amour et la révolution portaient l’afro[6]

learn_on_meLa mode est à la nostalgie, aux remakes, aux reprises et autres resucées généralement de pauvre qualité. Il n’y a pas jusqu’à Bella ciao qui n’ait connu ce processus culturel qui s’apparenterait à une digestion diarrhéique ou à un vomis des lendemains de noce. Cependant, en dépit de cet exemple malheureux, la musique est bel et bien l’un des univers où la nostalgie – en réalité le passé dans sa richesse éternelle – peut avoir du bon. Comment se plaindre, en effet, des magnifiques reprises par des artistes contemporains, lorsque ceux-ci, par leur talent et leur ancrage dans le monde, réactualisent des standards jusqu’à leur donner une portée nouvelle ? La musique afro-américaine a produit ainsi certains des plus beaux classiques – le jazz, d’Autumn leaves jusqu’à la réinterprétation déchirante de la vieille chanson populaire polonaise Dwa serduszka pour le film Cold war, en est l’exemple le plus frappant –, et c’est dans cette longue tradition des musiques improvisées que José James s’inscrit, en voulant rendre hommage à l’immense Bill Withers.

A première vue, la voix de James, soyeuse et douce, plus policée et ronde d’une certaine manière, pouvait donner quelques appréhensions, mais une fois le chanteur lancée, elles disparaissent en un éclair. Mature et chaleureuse, elle donne une surprenante nouvelle couleur aux grands classiques de Bill Withers, avec un Ain’t no sunshine qui démarre l’album et donne un avant-goût de la suite par un délicieux break du claviériste aux allures de jazz sur Fender Rhodes des 70’s, pour enchaîner par quelques répétitions du chanteur proches du r’n’b moderne. Et comment rester insensible à son Just the two of us, qui a marqué dans le passé tant d’amoureux ? Si globalement le chanteur voulait simplement « se montrer avec un groupe de tueurs, jouer la cassette, capturer l’ambiance » afin de rester fidèle à l’esprit de l’original – il ne voulait surtout pas transformer ces grands hymnes à la vie à l’aide de déconstructions be-bop ou de beats hip hop –, on sent quand même à plusieurs endroits la touche du chanteur, habitué aux mélanges des genres.

Un magnifique hommage, approuvé par le maître, qui rend honneur à ce géant de la soul qui a marqué son temps en chantant les petits bonheurs quotidiens comme les plus grandes émotions humaines, alternant mélancolie et vitalité, repli sur son être et grands engagements politiques. Une petite perle qui doit en réalité être écouté en live – car c’est originellement un projet de tournée avant d’être un album – pour en apprécier toute l’intensité.

Galaad Wilgos

La funk avec un petit accent british [7]

backstreet-brit-funk-vol-2En matière de retour dans le passé, les compilations peuvent donner le pire comme le meilleur. Oubliez cependant les inlassables Best of des 80’s et autres grands melting pots de succès commerciaux qui faisaient auparavant la fortune des disquaires – et désormais le désespoir des brocanteurs amateurs. Ici, on a affaire à du grand cru underground, concocté dans les fûts de domaines méconnus et indépendants, et rassemblé par un grand sommelier des dancefloors, à savoir nul autre que Joey Negro. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Joey Negro, pseudonyme du DJ Dave Lee, est un vétéran de la scène nocturne britannique. Il a connu les années 70 et 80, sa passion va de la disco à la funk en passant par la soul (dont il est un grand collectionneur), et son génie musical s’est épanoui dans ce genre aujourd’hui défiguré par l’industrie, mais qui a acquis ses principales lettres de noblesse fin des années 80/début des années 90, à savoir la house. Quand une figure historique de la musique dansante afro-britannique publie une compilation, on tend donc l’oreille avec attention, on fait de la place autour de soi et on se prépare à vouloir bouger sa tête et son boule sans crier gare.

La britfunk est un sous-genre de la funk qui, comme son nom l’indique, est né dans les clubs anglais – principalement autour de Londres – et qui pour cette raison a une identité particulière dans ce riche territoire musical. L’histoire dit que ce sont les DJs et James Hamilton du magazine Record Mirror qui auraient forgé ce terme. Le style, en lui-même, se caractérise par un mélange de funk, de jazz-funk et de disco, avec un tempo rapide, voire agressif par moments, et un petit accent anglais très subtil qui distille une mélodie distincte de son grand frère américain. La funk est une musique qui se danse avant tout ; on la ressent traverser tout son corps, les percussions, les riffs de guitare, le synthé mitrailleur, les drum machines martelantes, tout est fait pour que le corps et l’esprit se donnent complètement à la transe musicale afin de s’abandonner dans de grandes orgies sonores, parcourues de montées en jouissance et d’orgasmes explosifs.

Mais la funk est aussi une musique “noire”, et malgré l’hégémonie culturelle de la culture afro-américaine, l’immigration dite “noire” diffère selon les pays. La particularité de l’immigration britannique dénote donc aussi sur ce genre musical : avec une immigration afro-caribéenne dominante, on y voit s’introduire subrepticement des sonorités issues du reggae, comme dans le hit du groupe Atmosfear Dancing in outer spaceou avec des groupes carrément nommés The AntillesC’est enfin un des endroits pionniers de l’ouverture à l’homosexualité, avec une place importante des hommes gays noirs dans son évolution, qu’on retrouvera plus tard, de manière sans doute encore plus prononcée, dans l’émergence de la house. A l’époque, ces clubs étaient l’occasion pour certains d’enfin pouvoir assumer une sexualité ouvertement, en dépit des dénigrements quotidiens – de manière peut-être même plus dramatique au sein de la communauté noire. On dansait pour la première fois ensemble, Noirs et Blancs, homos et hétéros, avec le groove pour unique rassembleur.

Méconnue aujourd’hui, malgré une influence certaine sur la musique électronique, quelques-uns ont cherché néanmoins à la faire sortir de l’ombre, à commencer par Joey Negro qui avait déjà publié en 2010 une première compilation, ou plus proche de chez nous le Français Saint-James qui a dédié sa maison de production Chuwanaga à la diffusion de titres britfunk oubliés. Ce second volume continue donc cette mission de longue haleine en nous proposant des tueries introuvables – certains vinyles originaux montant jusqu’à 1000 pounds ! A écouter sans modération, préférablement avec un matériel audio capable d’en retranscrire toute la puissance.

G.W.

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