Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Juin 2019

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Extinction programmée [1]

Après un 1er numéro s’attaquant à « La French Theory et ses avatars » (2009), un 2e analysant la domination de « La culture de masse » (2011) et un 3e numéro consacré à l’étrange fascination qu’exerce le philosophe Martin Heidegger (2012), l’excellente revue {L’Autre Côté} revient enfin dans les librairies avec une 4e publication se posant la question suivante : que reste-t-il du monde paysan français au XXIe siècle ? Et peut-on encore parler de paysans ? La campagne – pour reprendre le titre d’un des articles – existe-t-elle encore en France ou est-elle dévorée par l’extension des zones pavillonnaires ?

Sous l’égide de Bernard Charbonneau et d’Henri Mendras, Séverine Denieul rappelle, dans son éditorial, que « c’est l’abandon de ce qui avait constitué, pendant des millénaires, l’univers paysan qui lui a fait perdre son identité, à savoir, principalement, sa relation avec la terre et les animaux domestiques ». Le XXe siècle a été celui de la lente désintégration du monde agricole : en France, « en 1911, la population vivant de l’agriculture représentait 38 % de la population totale (soit 32 millions d’habitants) tandis que la population rurale était estimée à 22,1 millions (soit 56 % de la population) ; en 2015, les agriculteurs n’étaient déjà plus que 710 000, soit 1 % de la population. »

S’en suivent une réflexion de l’écrivain Marc Badal sur la signification de l’expression « mondes paysans » et de la perte de toutes les connaissances, coutumes et valeurs que la disparition de cette antique société entraîne ; une analyse de Jocelyne Porcher (auteur de Vivre avec les animaux, 2011) concernant l’élevage en France à rebours du mouvement vegan ; l’entretien avec deux éleveurs du Cantal, Pierre-Jean Mazel et Jérôme Planchot, ainsi que l’interview de Xavier Noulhianne, éleveur-fromager très au fait de l’évolution des normes sanitaires et de l’agriculture biologique. Emmanuel Ferrand aborde quant à lui le secteur de l’agriculture urbaine à travers son expérience au sein de l’association La Générale (Paris 11e). Enfin, Emmanuel Boussuge nous fait parcourir, photos à l’appui, la vallée de Brezons dans laquelle nombre de linteaux témoignent d’un art populaire et rural encore vivant.

Sylvain Métafiot

Kafka et les Arabes [2]

Tout commence dans un oasis où un narrateur européen souffre d’insomnie. Campant dans le désert, il est surpris par une meute de chacals. Le chef de la meute vient s’adresser à lui. Le récit est un dialogue où il est question de la haine que les chacals portent envers les Arabes. Cette fiction semble se dérouler dans une région qui pourrait être la Palestine. Chacals et Arabes a été publié en 1917 dans le numéro 2 de la revue sioniste Der Jude (Le Juif) dirigée par Martin Buber et accompagné de Un rapport pour une Académie. Le texte avait été envoyé avec douze autres le 22 avril 1917. Kafka demande d’ailleurs à Buber pour que ces deux textes soient publiés sous le titre de Deux histoires d’animaux.

Juifs et Arabes, chacun de leur côté ont tenté de déchiffrer le texte et voir dans quel sens ils pouvaient le récupérer. Pourtant, aujourd’hui nous ne sommes plus dans ces temps où l’on pouvait se permettre tous les dévergondages littéraires avec l’auteur du Procès. Les spécialistes tendent à encourager la lecture de Kafka avec plus de simplicité et sans allégories. Il n’y aurait rien à déchiffrer puisque tout a été dit chez Kafka. Nul besoin de spécialistes littéraires pour expliquer à la masse ce dont elle n’est incapable de comprendre. Toutefois, si nous sommes restreints dans notre interprétation par la nudité des contours de ces récits, le style kafkaïen n’évacue pas pour autant l’incertitude qu’il provoque. D’ailleurs, si le narrateur est sur une terre dont on lui explique que les seigneurs Arabes sont un ennemi qui n’a pas la « moindre étincelle d’intelligence », il ne semble pas prêt à se placer en position de juge dans ce conflit : « je ne prétends pas porter de jugement sur des choses qui me sont aussi extérieures ; on dit qu’il s’agit d’un conflit très ancien »

Shathil Nawaf Taqa

À l’école de la lutte [3]

Le collectif Mauvaise troupe, auquel on doit des écrits plus récents sur la ZAD et le Pays basque, a recueilli jusqu’en 2014 les récits de la lutte (principalement) hexagonale du début du XXIe siècle. Ils ont nommés “constellations” ces histoires où la vie et le combat pour un autre futur que celui déjà écrit par ceux qui gèrent notre espace-temps (Debord) ne font plus qu’un, s’entrechoquent ; et où ces fils déjà bien entremêlés se rabibochent à ceux tissés par d’autres. Ces étoiles dispersées constituent un labyrinthe tout-terrain des luttes que les entrelacs avec les vies de ceux qui les font advenir rendent éternelles. Elles sont une histoire des débordements, de ces tâches d’encre qu’ils font couler en ceux qui se laissent chambouler. « Il aura fallu pour beaucoup d’entre nous, commencer par rompre le cordon sanitaire de la posture critique, qui maintient à distance toute intervention possible derrière un inatteignable idéal de pureté ou une abdication devant la marche inexorable de l’histoire héritage toxique d’une certaine tradition révolutionnaire. »

Pour ceux dont la conscience s’est réveillée à la lueur des manifs anti CPE, ces Constellations permettront d’y adjoindre un imaginaire qui du présent où nous nous situons font écho au passé récent d’autres histoires et réactivent ainsi l’ambition d’un futur. S’y content des aventures de squat, de réfugiés, du mouvement anti-pub, des féminismes, des hackers, des médias libres, l’apprentissage de savoir-faire qu’on se réapproprie… Comme une rencontre intergalactique écrite, on y parle aussi du mouvement des indignés, des No TAV, de la ZAD. On se fait le témoin de ce que la confrontation avec d’autres réalités que la sienne écorche, grandit, nourrit et accroit les perspectives. Et puis on se confronte à des questionnements qu’il est bon de poser : comment s’organiser, intervenir, habiter, déserter, apprendre ?

Loin des gros sabots militants, Constellations est aussi un voyage rondement mené et pavé de pas de côté qui n’hésite pas à faire la fête pour « y puiser un goût de l’aventure » et y trouver des sens. Cette traversée au cœur des « trajectoires politiques » fait aussi une plongée salvatrice au cœur de l’imaginaire « comme la chance des autres mondes » (Alain Damasio, interviewé dans l’ouvrage). Bref, elles invitent à emprunter des chemins de traverse pour rendre à la vie le mérite d’être vécue.

Alizé Lacoste Jeanson

Paris sous les bombes [4]

Le récit a fait l’objet d’une publication en bande dessinée par Casterman (2006), illustrée par Beuzelin

Un char d’assaut se positionne et ouvre le feu sur l’Arc de Triomphe. De son cockpit, on lance trois peluches, trois peluches de chat. Voila des mois que d’étranges terroristes revendiquent des actions absurdes. Café PMU, usine Renault, petits commerces, banque… La relation entre ces crimes ? Un usage expert de l’explosif et l’amour d’un barbouze pour une jeune femme.
Ces incendiaires ont la sympathie du commissaire Nollet. Le ministre de l’Intérieur ne les comprend pas, et ses mains tremblent quand on les évoque. La population les apprécie et les soutient. Et le lecteur aussi.

Originellement publié en 1979, écrit en 1977, La nuit des chats bottés est le deuxième roman de Frédéric Fajardie. Classé “roman noir”, ce récit jouissif, nihiliste et revanchard arrache sourire sur sourire à son lecteur. Car si le livre évoque la vie difficile des gens qui souffrent et qui travaillent, il nous parle avant tout de passion. De la passion de ces quelques hommes capables d’aimer avec assez d’ardeur pour offrir à l’amour le lit somptueux d’une révolution.

Fajardie (1947-2008) grandit à Paris dans le XIIIe arrondissement de Paris. Fils d’un bouquiniste libertaire, il commence à militer en 1968 au sein de la gauche prolétarienne. Il aspire alors à devenir le premier militant écrivain. Fajardie est l’auteur de nombreux polars, et le scénariste de plusieurs films. Ses récits, simples et efficaces, semblent aujourd’hui, autant qu’à l’époque de leur conception, d’actualité.

Emmanuel Casajus

Ubu roi des Belges [5]

Le soliloque du roi LéopoldLes débats autour du décolonialisme et des figures controversées de l’histoire européenne ont permis de rappeler la cruauté de certaines personnalités marquantes. Parmi celles-ci, l’une des plus répugnantes est sans nul doute le roi belge Léopold II, anciennement propriétaire du Congo, et dont les crimes sont difficilement qualifiables tant ils furent nombreux et cruels. À juste titre, certains collectifs ont tenté de marquer le coup en déboulonnant certaines de ses statues, entre autres faits d’arme. Il est encore difficile de mentionner ce passé désastreux dans nos écoles (élève belge en primaire il y a une vingtaine d’années, je n’ai aucun souvenir d’un rappel critique de ce que ce dictateur absolu put commettre en Afrique).

Il arrivait que la contestation radicale provienne alors de ressortissants de pays étrangers. Ainsi de l’Américain Mark Twain. Ce dernier est principalement connu pour ses œuvres drôles et d’une ironie acerbe à l’encontre de la société américaine. Régionaliste dans ses thèmes majeurs, il lui est cependant arrivé de sortir du cadre étroit de sa contrée d’origine pour se préoccuper du monde dans sa globalité. Préoccupé par le sort des Congolais, qui alarmait à l’époque de sa rédaction (1905) de plus en plus de citoyens comme de nations européennes, il entreprit donc d’attaquer violemment ce monument d’arbitraire que fut le second roi belge. Violemment, mais en biais, subtilement et avec drôlerie. Pour ce faire, il emploie le soliloque afin de faire s’exprimer ce roi tyrannique dans ce petit pamphlet anti-colonialiste.

L’humour piquant réside littéralement dans la franchise et l’étonnement absurdes du monarque, qui assume ses crimes dont il liste l’interminable litanie d’horreurs statistiques et rapports à l’appui : saviez-vous par exemple que le sang versé des innocents congolais par le roi et ses représentants, s’il était mis dans des seaux placés côte à côte, atteindrait une distance de 3 000 kilomètres ? Le tyran est ainsi dépeint tour à tour comme un illuminé, un sociopathe, un naïf égocentrique, un dérangé indifférent à son environnement, etc. C’est finalement en illustrant par l’exagération et l’absurde le ridicule même du personnage, proprement ubuesque, que Twain atteint sa cible.

La maquette est quant à elle de qualité, illustrée par des gravures de Sarah d’Haeyer qui rajoutent aux propos une saveur particulière. La préface, informative, aurait mérité cependant une sérieuse relecture, tant elle est parcourue de fautes d’orthographe !

Galaad Wilgos

Hormones de décroissance [6]

Déjà connu pour son livre l’Age des Low-Tech, Philippe Bihouix s’attaque dans Le Bonheur était pour demain aux utopies techniciennes et au mythe du progrès indéfini par la technologie, dans leur parcours historique jusqu’à l’époque actuelle, où les dégâts écologiques engendrés par une activité humaine de plus en plus débridée s’amplifient en continu, malgré les déclarations de bonnes intentions écologiques de toutes parts.

En dix promenades, à l’instar du rêveur solitaire de Rousseau, il nous convie à parcourir le sujet en l’illustrant généreusement d’exemples concrets, de statistiques, de raisonnements pratiques et en faisant appel à de nombreux auteurs, tels que Lewis Mumford, l’auteur du Mythe de la Machine, Ernst Friedrich Schumacher, l’auteur de Small is beautiful, ou encore Olivier Rey, Alexandre Soljenitsyne, et beaucoup d’autres, auteurs critiques, littéraires ou analystes.

Questionnant tous les mythes techniciens, qu’ils soient ceux de la corne d’abondance, de futurs esclaves techniques ou de l’humanité “augmentée”, à ceux qui prétendent régler les dégâts de la technique par la technique ou pensent avoir trouvé la solution par l’économie circulaire ou la consomm’action, il invite avant tout à y remettre de la rationalité, par rapport à leur faisabilité technique, leur efficacité réelle et aux effets rebonds, par rapport aux limites du monde physique et de ses ressources, et par rapport à l’humain qu’ils sont supposés servir.

Toutes ces promesses d’un futur heureux, ne seraient-elles pas d’abord nécessaires pour faire rêver un humain malheureux ? Ou constituent-elles un « tout changer pour ne rien changer » ? Repoussant les limites de ce qu’a pu tolérer l’humain, que ce soit par la saturation que par la complexification du monde qu’a engendrée par la technique elle-même, il est sans doute temps de repenser notre manière de vivre d’une manière radicale : réglementer fermement pour donner des limites au gaspillage, favoriser le travail humain en faisant payer à la productivité technique son vrai coût et réinventer la joie de la sobriété, du local et de l’échange des savoirs.

Thomas Milan

Les Gilets jaunes, crépuscule de la Macronie? [7]

Véritable réquisitoire politique contre la Macronie, le livre de Juan Branco cherche à répondre à la question suivante : pourquoi au plus fort de la crise des Gilets jaunes, moins de deux ans après l’élection d’Emmanuel Macron, plus d’un Français sur deux était favorable à la destitution du chef de l’État ? Aux yeux de l’ancien avocat de Julian Assange, toute une partie de la population aurait pris conscience du transfert massif de ressources en train de s’opérer de la majorité des citoyens vers les quelques personnes ayant fait élire Emmanuel Macron. La thèse du livre est que tout en donnant l’impression d’avoir respecté les formes de la démocratie, le candidat d’En Marche a été placé – bien plus qu’il n’a été élu – par des forces économiques qui le dépassent. Dans le sillage des travaux de Marc Endeweld, des Pinçon-Charlot ou du témoignage de l’ancien secrétaire d’État au Budget Christian Eckert, Crépuscule offre, après une préface de Denis Robert, une plongée saisissante dans les arcanes de l’oligarchie française à l’heure du macronisme, écrit par quelqu’un ayant évolué au cœur des réseaux de l’establishment.

On y découvre un Xavier Niel parlant, lors d’un déjeuner, d’Emmanuel Macron, comme du « prochain président de la République », en 2014 à l’époque où ce dernier n’est que Secrétaire de cabinet de François Hollande… Le magnat des télécoms, propriétaire du Monde et de l’Obs jouera un rôle important dans la fabrique médiatique du couple Macron, par l’intermédiaire de « Mimi » Marchand, en collaboration avec Arnaud Lagardère et Paris Match. Est ici dévoilé tout un système de reproduction des élites, de réseaux d’intérêts, d’allégeances et de contre allégeances organisé autour de l’École alsacienne, Science Po ainsi que des grands groupes privés vers les cabinets ministériels via Jean-Pierre Jouyet et l’Inspection Générale des Finances où le pantouflage constitue la règle.  On y découvre, par-delà les liens personnels entre la haute bourgeoisie et le couple Macron, le rôle majeur de Science Po dans la mise en place d’un système de népotisme et de réseaux de corruption qui débouchera sur le recrutement d’Alexandre Benalla ; celui de Thomas Séjourné pour obtenir en un temps record 7 millions d’euros de dons pour En Marche reposant sur seulement 900 personnes ; les 300 000 euros attribués sans appel d’offre par Bercy à Havas, par le biais d’Ismaël Emelien, pour lancer la campagne de Macron à Las Vegas avec la complicité de Business France présidé à l’époque par une certaine Muriel Pénicaud…

Au terme d’une multitude de faits accablants, le livre offre également une réflexion sur la manière dont des gens sont amenés à s’intégrer à un système, un monde et des forces qui les dépassent. « Après m’être laissé absorbé, je me suis émancipé » concède celui qui a travaillé avec Aurélie Filipetti et au Quai d’Orsay avec Laurent Fabius, avant de finir par rejoindre la révolte des Gilets jaunes. Dans un contexte de crise de régime, conclut Juan Branco, la seule alternative réside dans un bouleversement institutionnel radical qui permettra au peuple de reprendre le contrôle sur ses représentants.

Romain Masson

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