Culture

Joseph Andras : « Le genre littéraire peut désamorcer, enrayer, neutraliser »

Après le remarqué « De nos frères blessés »,  qui vient d’être adapté au cinéma et qui relate le destin tragique de Fernand Iveton, militant communiste et anticolonialiste algérien, « Kanaky », ou encore « Au loin le ciel du Sud », Joseph Andras semble, à l’instar d’Éric Vuillard, avoir fait du récit historique une spécialité. Son sixième ouvrage, « Pour vous combattre » (Actes sud), traite, sans manichéisme, de la Révolution française, et plus précisément des années et

Le Comptoir : Vous avez choisi de faire de Camille Desmoulins un personnage central de votre récit. C’est pourtant un révolutionnaire moins fascinant que Robespierre, Danton, Marat ou Hébert. Pourquoi ?

Joseph Andras

Joseph Andras : Précisément pour cette raison. De nos jours, Desmoulins ne vient généralement à l’esprit de personne quand on pense “Révolution française” – quand bien même a-t-il été surnommé “l’homme du 14 Juillet” ou “le premier républicain”. Les pièges sont innombrables quand on s’empare d’un tel sujet : la romance historique, la mémoire nationale, la statuaire et les drapés, les grands hommes et les empoignades historiographiques et idéologiques. Pour ces raisons, c’est, de tous mes livres, celui qui m’a posé le plus de difficultés d’approche. Desmoulins est donc relativement oublié ; il n’était pas un tribun ; il n’a pas l’aura des figures que vous citez : j’aime écrire dans cette pénombre. Qui est d’ailleurs, à des degrés divers, celle qui m’entourait quand j’ai travaillé sur Iveton, Dianou, le jeune Nguyên Ai Quôc ou Lizzy Lind af Hageby. Ne parlons même pas de mes quatre personnages animaliers. L’amitié qui unissait Desmoulins à Danton et Robespierre me semblait également un espace intéressant à investir – au regard de l’affrontement que tout un chacun connaît, largement échafaudé par la Troisième République. D’autant que Desmoulins n’est pas une figure particulièrement appréciée du secteur politique qui est le mien : Kropotkine le dézingue dans sa Grande Révolution, Jaurès oscille, Bensaïd le qualifie seulement de “tendre” dans Moi, la Révolution et ne l’inclut pas dans son “panthéon” personnel.

« Centrer le récit sur Robespierre m’aurait été impossible. »

Prenez même l’assez récent Jacobins ! du député insoumis Alexis Corbière : Desmoulins ne compte pas au nombre des neuf portraits qu’il brosse. Pour m’emparer de “la Révolution” – qui est à ce point devenue “la France” que tout le monde la connaît sans la connaître, et je dis ça sans le moindre surplomb –, il me fallait disposer ces obstacles sur ma route. Mettre quelques pierres au risque, calculé, de me casser la gueule. J’en viens d’ailleurs à des considérations plus personnelles. La tentation est grande, pour chaque écrivain, de se projeter, pour partie ou pleinement, en creux ou de front, inconsciemment ou non, dans le personnage qu’il a élu. Les dispositions tempéramentales ou psychologiques de Desmoulins me permettaient une distance. Appréciable, en l’occurrence.

Centrer le récit sur Robespierre m’aurait été impossible pour trois raisons, possiblement contradictoires : la littérature à son endroit est colossale ; l’homme n’est presque plus un homme ; je n’avais aucune peine à entrer dans sa tête. Je m’explique. Il m’était à la fois extrêmement lointain et familier. Une sorte de monument. Une icône, non pas intime mais collective. Il m’a fallu l’apprivoiser au fil de l’écriture. C’est la première fois que j’éprouvais cette sensation – elle préexistait de longue date à la naissance de ce bouquin. Il m’a fallu du temps pour que le mot “Robespierre”, fixé noir sur blanc, ne soit plus lesté, saturé, tout entier pétri par son mythe. Pour qu’il devienne en fait un mot, qu’il s’intègre, comme ensemble de onze lettres, entre, je ne sais pas, “chevaux” et “tribune”, “table” et même “Rousseau”.

Et la contradiction que vous mentionnez ?

Elle réside dans le fait qu’il m’est aisé d’appréhender le type de caractère qui est le sien. L’austérité, l’ascétisme, le silence de l’écriture, une certaine raideur morale. Inversement, la distance que j’évoquais est si grande avec Danton que, pour le coup, j’aurais manqué de points d’appui. L’altérité à son comble. Ce qui est riche, littérairement. Mais ça ne m’aurait pas permis de porter le récit que j’avais à l’esprit.

Camille Desmoulins incarnait-il un juste milieu, à distance de l’extrémisme de Marat, Hébert et Jacques Roux, mais aussi de la modération des Girondins ?

Editions Actes Sud, 2022, 176 p

Il me faut quand même dire que ce n’est pas un livre sur Desmoulins. Ce n’est pas un portrait. Son nom ne figure ni en couverture, ni en quatrième de couverture. Le prologue ne le mentionne pas, pas plus que l’épilogue. Il s’agit, au sens strict, d’un récit collectif, d’une fresque qui a pour centre la confection d’un journal, Le Vieux Cordelier. Desmoulins en est le fondateur, d’où la place qu’il occupe, mais je voulais avant tout raconter les interactions, les liens, les alliances, les désaccords, les forces collectives à l’œuvre et tout ce qui, dans l’ensemble du pays, se produisait au même moment.

Ceci dit, il est évident que Desmoulins se pensait ainsi que vous le dites. Comme un partisan de la Montagne – donc un adversaire de la Gironde, qu’il a vivement combattue par sa plume – qui, pour reprendre une formulation de l’historienne Sophie Wahnich, voulait « concevoir différemment » ce qu’on appelle depuis, hâtivement, “la Terreur”. Toute une tradition libérale honore Desmoulins. Pour certaines raisons qui m’apparaissent objectivement recevables – sa défense résolue de la liberté de la presse – et d’autres autrement moins.

Il est, en gros, courant de brosser deux Desmoulins : le premier, radical, avant-gardiste même, et le second qui, en quelque sorte, effacerait le premier. Au sens de rachat. C’est d’ailleurs ce qu’écrit Chateaubriand dans ses Mémoires : il vomit Desmoulins, ce « conseiller public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain à calembours et bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière », cet « égorgeur de chrétiens », mais salue celui qui « osa braver Robespierre ». Il mobilise le verbe « racheter ». Desmoulins, aujourd’hui encore, sert volontiers de massue “antitotalitaire” contre le héros du Comité de salut public. Ce n’est pas ce récit que j’ai voulu camper. Des sept numéros du Vieux Cordelier, six encensent Robespierre, lequel figurait aux murs de l’appartement de Desmoulins aux côtés de Danton : tout est plus tramé, entrelacé qu’on a pu le dire régulièrement.

« La question de la violence est au cœur des désaccords, bien sûr, mais pas que. »

Nous sommes là face à une pelote, un écheveau. J’ai voulu éviter ce que j’ai pu croiser, dans quelques livres dont la lecture a pu, par endroits, m’être déplaisante : le choix d’un poulain, d’un favori. C’est un peu daté, désormais, mais les débats historiographiques du XXe siècle – opposant, pour le dire vite, socialistes souvent marxistes et libéraux – ont eu tendance à produire des saints et des salauds. En peignant cette fresque, j’ai tâché de restituer la rationalité politique de chacun. De rendre justice à la logique qui les mobilisait. Quand s’ouvre le livre, Marat est déjà mort, Roux est en prison – pour son ardeur égalitaire, minoritaire – et Hébert incarne, avec quelques autres, le pôle le plus implacable. La question de la violence est au cœur des désaccords, bien sûr, mais pas que : la question des prisonniers, du droit révolutionnaire, de la liberté de conscience et de la liberté d’expression. C’est cette zone – étroite, au regard de l’histoire entière de la Révolution – qui a largement motivé ce livre : l’appréhension de la pluralité et de la dissension idéologiques au sein d’un champ qui, vu depuis l’ennemi, paraît homogène.

Robespierre et Danton sont effectivement bien présents. Une anecdote apocryphe rapporte qu’un jour Robespierre aurait dit à Danton : « Alors, Danton, on conspire ? » Ce dernier répond alors : « Non, je jouis. Quand on jouit, on ne conspire pas. » L’opposition entre les deux hommes était-elle plus une différence de tempérament qu’une différence idéologique ? Autrement dit, avons-nous une gauche hédoniste qui fait face à une gauche austère ?

Cette opposition est légendaire, mythique, mythologique même. Le Danton de Wajda, sorti au cinéma deux mois avant le “tournant de la rigueur” mitterrandien, en est l’expression la plus populaire. Un ami m’a d’ailleurs dit que l’image de Depardieu se superposait à mon texte lorsqu’il a commencé à lire les épreuves de Pour vous combattre. Je n’évoque que brièvement cette opposition car elle a donné lieu à tant d’analyses qu’il m’a semblé inutile d’en rajouter. Et je l’évoque pour la saboter, à vrai dire. Car oui, d’accord : le rigoriste et le jouisseur, l’intellectuel et l’amateur de bonne chère, l’homme de principes et l’homme de négociations, le puritain et le bagarreur. Mais c’est un peu court. Qui invente le Tribunal révolutionnaire ? Danton. Qui réclame une tête d’aristocrate par jour et exhorte à faire la guerre en lions ? Danton. Qui, contre l’avis d’Hébert, sauve des Girondins de la décapitation ? Robespierre. Qui déclare qu’il aimera Danton jusqu’à la mort ? Robespierre. Un écheveau, je vous disais.

Danton d’Andrzej Wajda (1983)

Un contre-révolutionnaire patent, un certain Edmond Biré, se dresse, dans le quatrième tome de Bourgeois de Paris, contre « ceux qui s’entêtent à nous fabriquer de toutes pièces un Danton humain et clément ». Il parle de « pure légende » bâtie pour mieux noircir un Robespierre – qu’il déteste – devenu « bouc émissaire ». Il demande ainsi, en 1897 : « De quel droit condamnerez-vous Robespierre, si vous amnistiez, si vous glorifiez Danton ? » Je ne nie en rien leurs divergences idéologiques, stratégiques et idiosyncrasiques : elles sont évidentes. Ils ne sont pas, ou plus, parvenus à s’entendre, et nous savons la fin. Je redirige seulement la lumière sur ce que l’historien Hervé Leuwers a appelé un « duel réinventé » dans un ouvrage collectif paru il y a six ans. Si, à partir de là, sans schématisation des années 1789-1794, sans réduction psychologique brutale, l’envie vient au lecteur de tirer deux fils symboliques – la gauche hédoniste et la gauche austère –, soit. Il semblerait d’ailleurs, à voir la dernière campagne présidentielle, que ce motif a surgi dans le débat, côté anticapitalistes, par la bouche du communiste Fabien Roussel. « Oui, le plaisir est de gauche! Oui, jouir, c’est de gauche ! Je suis un militant du bonheur. »  Déclaration assez peu robespierriste, en effet !

Assez surprenant : vous semblez également pris d’empathie pour les Vendéens…

Editions La Découverte, 2022, 461 p.

Une camarade m’a dit ça, aussi. Je ne me l’étais pas formalisé ainsi mais je peux deviner ce qui conduit à cet énoncé. Trois points, dont l’ordre importe peu. Premièrement, j’ai beaucoup lu la littérature contre-révolutionnaire pour élaborer ce livre. Soyons francs : je l’ai même découverte pour l’occasion. Je n’étais, jusque-là, connaisseur que des écrits de ma tradition historique. Je l’ai lue pour la simple et bonne raison qu’il me semblait impensable de parler des Vendéens sans chercher à comprendre leurs ressorts idéologiques et affectifs. Deuxièmement, le labeur d’écrivain. J’entends par là que la littérature est, dans sa structure même – l’isolement muet, le temps long, le dialogue intérieur –, le territoire de prédilection de la demi-teinte. Je ne parle pas de cette “nuance” tant louée qui permet à des corrompus de passer pour des gros malins.

« Plus personne ne veut lire des sermons. »

Je veux dire que la littérature offre matière à déploiement, à dépliement. Elle est une peau tigrée. J’aurais tendance à croire, au regard du siècle dernier, que la littérature, quand elle se frotte à la politique au point de s’y confondre, doit veiller, plus que tout autre forme de littérature, à cette exigence. Si on campe un diable, on fait de la fiction. Plus personne ne veut lire des sermons. Dans Quatrevingt-treize, Hugo décrit la lutte des Vendéens comme « si stupide et si splendide, abominable et magnifique ». Il parle d’un « lugubre malentendu », d’une « longue résistance bête et superbe ». Je ne pouvais pas ignorer cette suite d’oxymores.

Dernier point : la politique de l’Histoire. Je suis en train de lire Révolution de l’historien Enzo Traverso. Il traite de toutes les révolutions – « pour le meilleur et pour le pire » – et renvoie dos à dos « la stigmatisation conservatrice ou l’apologie aveugle, l’exorcisme réactionnaire ou l’idéalisation désespérée ». Il invite, en clair, à « une élaboration critique du passé ». C’est un mouvement qui trouve écho en moi. Les travaux d’un autre historien, Jean-Clément Martin, m’ont accompagné : il a amplement documenté la Vendée et n’en propose pas moins une histoire révolutionnaire, mais une qui ne soit pas « aplatie par les slogans ».

Votre livre s’ouvre avec une citation de l’article « Républicains, encore un effort » de Daniel Bensaïd. Doit-on, selon vous, aujourd’hui poursuivre l’effort pour enfin créer une République démocratique et sociale ? La République n’est-elle pas d’essence bourgeoise ?

Camille Desmoulins (1760-1794 )

Je dois sans doute vous dire, pour vous répondre au mieux, comment est venue l’envie d’écrire ce livre. La Révolution française fait, avec d’autres séquences historiques, partie de mon imaginaire politique depuis longtemps. Et, dans les petits plis de cet imaginaire, existait l’amitié entre Desmoulins et Robespierre. Leur amitié tragique. C’est là, probablement, que se situe mon ancrage intime, affectif, à cette période. C’est donc par là, quand l’envie d’écrire s’est imposée, que je me suis spontanément dirigé. Mais entre ces deux moments – l’ancrage et l’envie –, il y a eu deux ressorts sans quoi, j’en suis presque sûr, je n’aurais jamais écrit sur la Révolution : les Gilets jaunes et cette espèce de bouillie républicaine qui nous pourrit les oreilles du matin au soir. Les Gilets jaunes ont mobilisé, partout, le référent révolutionnaire. Je ne parle même pas des guillotines bricolées sur les ronds-points. La référence à la sans-culotterie, les analogies entre Macron et Capet, les “1789” griffonnés fièrement sur les chasubles : intuitivement, les gens ont convoqué cette histoire.

Bien plus que 1848, la Commune ou le Front populaire. J’ai suivi non sans admiration le soulèvement des gilets jaunes. La Révolution française n’était soudainement plus ce souvenir scolaire il faut bien dire assez sinistre, plus cette pompe commémorative, plus ce consensus républicain qui voit, de son autel, s’élever de concert l’encens des macronistes et des lepenistes. Elle était, peut-être confusément, mais qu’importe alors, ce qu’elle était initialement : la colère contre les puissants, contre le pouvoir parasitaire.

Si j’ai mis cette citation en épigraphe, c’est, vous l’avez deviné, pour saper la pompe. Pour empêcher l’Histoire à l’imparfait. Pour rentrer pleine poire dans le consensus en question. De nos jours, on reconnaît un “républicain” à sa passion pour le coton : cherchez un voile et voyez-le s’égosiller tout autour. Les héritiers autoproclamés de la Grande Révolution ont effacé la Révolution dans la République : ils sont “républicains” pour offrir au capital – quand ce n’est pas au racisme – un menu supplément d’âme. On assiste tout de même à de drôles de choses. Mélenchon, par exemple. On peut difficilement trouver homme politique plus modéré et raisonnable. Le républicain pur jus, jacobin et jauressien – il faut faire profession d’éditorialisme pour le classer à l’extrême gauche. Eh bien, c’est cet homme que le cartel “républicain” dénonce à cris continus. Il existe une organisation qui fait tout un tas de bruits avec la bouche avant de mourir, le Parti socialiste dit-on, et l’une de ses voix, une certaine Carole Delga, nous explique que Mélenchon « sort du cadre républicain ». Et quand ce n’est pas elle, c’est Raphaël Enthoven qui nous expose que, tout bien pesé philosophiquement, entre Le Pen et Mélenchon, mieux vaut la première. Car : “La République”. J’ai donc composé chaque ligne de ce livre avec ce bruit de fond – mais il émet depuis pas mal d’années, sinon de décennies, maintenant.

« J’écris quelque part que le socialisme a prolongé l’esquisse républicaine. »

Alors, “créer” une République sociale ? Ce n’est même pas mon idée. “La République” est à ce point administrée par “les républicains” que j’ai, bien souvent, songé à enjamber son gros cadavre bourgeois en sifflotant. Ce livre n’est pas un plan pour le futur mais un regard empreint de mélancolie. J’écris quelque part que le socialisme a prolongé l’esquisse républicaine : ça a, oui, été l’espoir de la République sociale des communards. Je ne suis pas rivé aux signifiants ; je suis prêt à faire miens le ou les mots qui porteront la rupture organisée et massive avec l’illimitation du capital, l’oligarchie, l’indignité et l’inégalité. Je sais seulement que, pour l’heure, l’ordre du monde aime à cogner, en France, les rétifs, les égaux et les gens ordinaires au nom, notamment, de “La République”.

De nos frères blessés, Kanaky et Pour vous combattre : l’Histoire est-elle une matière qui se prête parfaitement à la littérature ?

Editions Actes Sud, 2016, 144 p.

« Parfaitement », je ne sais pas : j’imagine que la géographie peut livrer de mêmes élans. De nos frères blessés est un cas que je tiens pour à part : le passé y était clos. On l’a souvent lu, positivement, comme une affaire sans suite – et la narration y était probablement pour beaucoup. Kanaky s’est, lui, arrimé à l’actualité référendaire et, comme je l’ai dit, Pour vous combattre parle de 1793 pour parler à 2022. Je fais, depuis S’il ne restait qu’un chien, en sorte d’emmêler les temps. De perturber la chronologie. De plier la frise pour que ses lignes s’entrecroisent. Au loin le ciel du Sud s’y attache tout particulièrement en racontant la jeunesse de Hô Chi Minh dans le Paris insurgé des Gilets jaunes. À sa manière, Ainsi nous leur faisons la guerre traverse un siècle et s’achève en suspens. C’est une manœuvre. Politique – imposer le long cours dans une époque qui s’y prête si peu, interroger la cohérence et la persistance d’un mouvement et d’un certain rapport individuel et collectif au monde –, mais pas seulement. Littéraire, aussi. Elle me permet de barrer la route à l’échappatoire romantique ou compassionnel.

Le genre littéraire, surtout s’il relève de la fiction et de temps révolus, peut désamorcer, enrayer, neutraliser ; son arrimage au présent lui confère, de facto, un usage. Vilain mot, je sais. Le lecteur va donc lire Pour vous combattre avec notre époque entre les lignes. Alors “matière”, c’est entendu, comme on le dirait d’un combustible : hier illumine aujourd’hui. Donc demain. Traverso, encore lui, parle du travail historique comme d’un deuil et d’un entraînement. Je tâche de m’employer à ce double mouvement.

Comprenez-vous les craintes de certains historiens concernant le roman ou le récit historique ? Pour eux, la littérature créerait une confusion avec la science…

Je l’ai à l’esprit, en tout cas. Je dis quelque part que je « ne veux rien inventer » et convoque en passant la figure de l’historien. Il y a dialogue, partout, même s’il n’est pas énoncé comme tel. Un dialogue fécond, de mon point de vue. Dès lors que le mot “récit” figure en ouverture du livre, j’y vois une manière de pacte tacite avec le lecteur – que le mot “roman” ne permet donc pas. Ce n’est pas un travail académique que je délivre avec Pour vous combattre mais il se trouve de part en part habité par la rigueur scientifique, par le travail de recherche des historiens de profession. J’ai passé davantage de temps à lire, creuser et recouper sources et faits qu’à écrire. Je voulais que ce livre puisse – par-delà d’éventuelles et élémentaires divergences de vues – résister à l’assaut de quelque spécialiste… Je ne parle pas tant d’érudition sourcilleuse (Jean-Clément Martin relevant les faux emmanchées à l’envers dans le film Un peuple et son roi) que de « respecter l’Histoire » (la formule est de lui). Nous avançons sur des rafiots différents, c’est certain, mais il y a ce port possible.

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