Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Juin 2023

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « Le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Les doctrines totales [1]

Dans son étude sur les régimes autoritaires et les systèmes totalitaires le sociologue Allemand Théodor Geiger (1891-1952) établie une distinction entre mentalité et idéologie, que reprendra notamment – des décennies plus tard – le politologue Juan Linz. Pour Geiger, les idéologies sont des systèmes de pensée plus ou moins élaborés et organisés, souvent sous forme écrite, par des intellectuels et pseudo-intellectuels ou du moins avec leur aide. Les mentalités quant à elles sont des manières de penser et de sentir, plus émotionnelles que rationnelles, qui déterminent des façons non codifiées de réagir aux situations qui se présentent.

La mentalité est un Subjektiver Geist (un esprit subjectif) même lorsqu’elle est collective, alors que l’idéologie est un Objektiver Geist (un esprit objectif). La mentalité est une attitude intellectuelle, tandis que l’idéologie renvoie à un contenu intellectuel. La mentalité est une prédisposition psychologique, l’idéologie une réflexion, une auto-interprétation. La mentalité est ce qui précède, l’idéologie ce qui vient après. Contrairement à l’idéologie, la mentalité est sans forme et fluctuante. L’idéologie est un concept de la sociologie de la culture, celui de mentalité est issu de l’étude du caractère social. Les idéologies disposent d’une importante dimension utopique alors que les mentalités sont plus proches du présent ou du passé.

En somme, fondés qu’ils sont sur des éléments fixes, déterminant un affect important et une structure cognitive fermée dotée d’un fort pouvoir de contrainte en vue de la mobilisation et de la manipulation des masses, les systèmes de croyances idéologiques sont, pour leur part, symptomatique des totalitarismes.

Sylvain Métafiot

Le désert croît [2]

Ludwig Klages est un philosophe vitaliste du XXe siècle. Auteur écologiste avant l’heure, ce dernier a marqué les esprits avec des ouvrages tels que De l’Eros Cosmogonique ou encore La Nature du Rythme. Attaché à la poésie chatoyante du monde, il déplore dans L’Homme et la Terre (éditions R&N) les ravages du capitalisme moderne qui emportent tout sur son passage.

D’emblée, Klages nous rappelle l’antinomie qui existe entre sentiment de domination et valeurs humaines ; l’accroissement du pouvoir que nous confère la technique occidentale est aveugle à la beauté et à la vie. Si cette dernière nous donne un sentiment de supériorité, il peut se traduire dans des exactions commises sur des peuples étrangers ou sur la diversité du vivant.

Or, cette inaltérable soif de meurtre prend source dans une métaphysique européenne considérant la Terre comme un amas de matière morte qu’il s’agit d’exploiter sans vergogne. À l’inverse, le poète perçoit notre environnement comme un Tout profondément émouvant qui « embrasse l’individu comme au sein d’une arche, et qui l’incorpore en l’entrelaçant dans le grand devenir cosmique ». Au sein de ce rêve, l’Homme a longtemps été sensible aux accords fondamentaux entre lui et les paysages qui l’entouraient.

En outre, l’auteur dénonce dans le progrès technicien ce qui ternit l’existence et la réduit au silence : dans sa course effrénée à tout réduire à l’Un, il détruit les innombrables mélodies qui forment la trame du chant du Monde. Ainsi, l’opérette et le cabaret supplantent les harmonies primordiales des tribus tandis que le gramophone remplace la guitare espagnole et le kantélé finlandais. Cet effondrement généralisé de l’âme provient selon Klages de la rupture entre l’Homme et le grand Tout : dans un univers utilitaire, seul le succès social, qu’il nomme « l’évangile des médiocres », fait recette.

Cet appel à la réflexion empreint de lyrisme résonne plus que jamais à nos oreilles : au moment où l’écoumène s’enfonce dans une « monoculture » (Lévi-Strauss) dénuée de Vie et dangereuse pour la planète que nous habitons, Klages se fait le défenseur d’un vitalisme païen qui ne perd pas de sa fraicheur.

Sacha Cornuel Merveille

Dissoner ou bifurquer [3]

Il y a deux ans, Célia Izoard publiait un court essai intitulé Merci de changer de métier, où elle exhortait les ingénieurs à cesser de contribuer à la robotisation et la déshumanisation du monde. Olivier Lefebvre était alors l’un des ingénieurs rencontrés et interviewés par Célia Izoard lors de son travail d’enquête de terrain. Sa Lettre aux ingénieurs qui doutent s’inscrit donc dans la même veine, avec cette fois le point de vue direct d’un (ancien) « insider » – qui se livre ici clairement à un exercice d’écriture cathartique.

Olivier Lefebvre livre ici un travail à mi-chemin entre l’essai militant et l’ouvrage de sociologie. À l’aide de nombreux exemples tirés de sa propre expérience dans l’industrie de la robotique ou de la tech, il tente ici d’expliquer les verrous (psychologiques, symboliques, matériels…) qui empêchent une proportion croissante d’ingénieurs pourtant en pleine dissonance cognitive de bifurquer. Ni l’appât du gain, ni nécessairement l’attachement à une position sociale supposément prestigieuse ne jouent un rôle absolument déterminant. L’auteur décrit et théorise en revanche une « pensée ingénieur » (calculatoire, analytique et réductionniste), plus ou moins commune à toute la profession, et qui constitue un frein majeur : par déformation professionnelle, les ingénieurs considèrent souvent leur situation comme un problème d’optimisation sous contraintes, où il s’agit de trouver une trajectoire de vie minimisant la dissonance cognitive tout en restant à l’intérieur du système – et en bénéficiant de ses bienfaits bien réels.

Cette Lettre aux ingénieurs qui doutent constitue une bonne introduction à la littérature technocritique, et fournit au lecteur beaucoup de références utiles et pertinentes. En cela, elle constitue pratiquement un catalogue de pointeurs vers de nouvelles lectures plus théoriques. On pourra néanmoins déplorer qu’il soit nécessaire de mobiliser un tel arsenal de références théoriques pour justifier des positions qui devraient en réalité relever d’une forme assez élémentaire de common decency. Surtout que le parcours de l’auteur lui-même semble démontrer que des circonstances personnelles et intimes extérieures sont parfois de plus puissants moteurs de changement que les échafaudages rationnels – ce qui pose, en creux, la question des formes que doivent, ou peuvent, prendre les modes d’action militante pour convaincre les employés de la tech de « bifurquer ».

Frédéric Santos

Un roman bagdadi [4]

Alia Mamdouh a publié ce roman en 1986 en langue arabe et il a fait sensation avec son utilisation incessante du dialecte irakien. La Naphtaline (en version française) a été publiée chez Actes Sud en 1996.

Le lecteur se plaît à découvrir le quotidien d’une famille d’Irak avec un va-et-vient entre Bagdad et Karbala, dans une société en pleine ébullition, quittant la monarchie pour la République, dans les yeux du personnage principal, Houda. La romancière redessine un monde dont les individus, les lieux et les choses ont été gardés dans sa mémoire comme de vieilles reliques qui renvoient à l’odeur de la naphtaline. Le style d’Alia Mamdouh est plein de fracas où la polyphonie est surtout féminine. Les femmes chez sont conquérantes malgré l’adversité qui s’abat contre elles. L’écriture et son imagination en sont les armes. Ce roman est particulier car Alia Mamdouh y insère une note spirituelle – avec ses mosquées et ses versets coraniques répétées – qu’on ne retrouvera plus malheureusement dans ses autres romans.

La Naphtaline restera un roman marquant de la littérature irakienne en français parce qu’il croise dialogues et monologues, soumis à un incessant jeu de personnages qui s’interpellent dans une langue crue et foisonnante, mêlant l’arabe littéraire et le dialecte bagdadi. Née à Bagdad en 1944, Alia Mamdouh a dirigé le magazine al-Râsid (1975-1980) avant de s’expatrier à Beyrouth, Rabat, et enfin à Paris où elle vit actuellement. Elle est l’auteur de deux recueils de nouvelles et de sept romans dont quatre ont été traduits en français et publiés chez Actes Sud : La Naphtaline (1996), La Passion (2003) et La Garçonne (2012) et Comme un désir qui ne veut pas mourir (2022). Alia Mamdouh a obtenu en 2004 le prestigieux prix Naguib Mahfouz et en 2022 le prix de la Chaire de l’Institut du Monde Arabe.

Shathil Nawaf Taqa

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