Politique

Attentats du 13 novembre : bienvenue dans la réalité

Blessée en son cœur, la France ne sait pas comment réagir aux attaques dont elle a été victime ce vendredi 13 novembre. Alors que la paix semblait régner depuis la fin de la décolonisation, sous la double bénédiction de l’Union européenne et du libre-marché, la réalité reprend ses droits. Ici comme ailleurs, la mort peut frapper. N’importe qui et n’importe où. Et pour lutter contre la barbarie qui vient, la France doit aussi prendre en compte ses propres erreurs. Car c’est notamment sur le terreau de ses échecs successifs, en matière de politique nationale ou internationale, que s’est développé le monstre qu’elle doit aujourd’hui combattre.
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Bernard-Henri Lévy, soldat des droits de l’Homme.

Soixante-dix ans de paix sur notre sol avaient réussi à nous couper de la réalité. Le cauchemar de la Seconde Guerre mondiale oublié, la décolonisation et ses horreurs derrière nous et le Bloc soviétique disparu, l’Histoire semblait enfin finie. Les Droits de l’Homme devaient triompher – même par la force –, les “valeurs” libérales étaient vouées à s’enraciner aux quatre coins du globe et les marchés économiques et financiers avaient pour sainte mission de mener à la “mondialisation heureuse” et de garantir un état de “paix perpétuelle”. La consommation de masse, le festivisme et le numérique constituaient l’horizon indépassable. Pourtant, partout ailleurs, la situation a toujours été extrêmement inflammable : attentats meurtriers et guerres civiles se succèdent par exemple depuis des années au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne sans que plus personne s’en émeuve. Aujourd’hui, la réalité, dans ce qu’elle a de plus cruel et de plus injuste, a donc repris ses droits en France, secouant par la même occasion les autres régimes européens. Et cette fois, ça nous a fait l’effet d’une gueule de bois un lendemain de cuite. Car ce bilan provisoire de 129 morts et 352 blessés vient nous frapper de plein fouet : la paix dont nous jouissions jusqu’ici était l’exception notable d’une humanité sous le joug de la barbarie. Tout à coup, la vérité nous pète à la figure : notre société de confort pourrait bel et bien disparaître et la terreur devenir quotidienne.

« Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. » Guy Debord

Comment la France a créé ses monstres

Le 13 novembre, la France a (re)découvert que son ennemi était d’abord en son sein et qu’il pouvait frapper n’importe qui, sans distinction de convictions politiques, d’appartenances religieuses ou de catégories sociales. Il y avait pourtant eu plusieurs alertes. En mars 2012, le terroriste Mohammed Merah tuait déjà sept personnes, dont des militaires et des enfants juifs. Tout le monde, ou presque, a préféré n’y voir qu’un déséquilibré ou un “loup solitaire”. Bis repetita en janvier dernier, avec les attentats des frères Kaouchi et Amedy Coulibaly qui, s’ils s’en sont en premier lieu pris à la rédaction de Charlie Hebdo, ont aussi provoqué l’assassinat de juifs dans l’Hypercacher de la porte de Vincennes et d’une policière à Montrouge. Les nombreux projets avortés depuis − à l’image de l’attaque déjouée du Thalys ou de la mésaventure de Sid Ahmed Ghlam qui projetait d’attaquer une ou plusieurs églises − allaient dans le même sens : n’importe qui pouvait être pris pour cible. Mais la France a trop longtemps voulu faire l’autruche et ce vendredi 13 novembre, il n’aura fallu pas moins de six attaques simultanées sur son territoire pour qu’elle prenne conscience du pire qui n’était plus à venir mais déjà là.

Gramsci_1922Pourtant, les étincelles se multipliaient, toujours plus nombreuses, toujours plus fréquentes. Et la France, aveugle, à l’image de ses dirigeants politiques, se berçait de l’illusion d’un avenir meilleur, alors même que “tout foutait le camp” après plus de trente-cinq ans de crises politique, morale et économique. Incapable de se réformer de l’intérieur, le pays se contentait d’invoquer les dieux Croissance et Progrès, dans une litanie que recouvraient les protestations toujours plus nombreuses des perdants de l’histoire. La société, fracturée, divisée, était en “crise”. Celle-là même qui consiste, selon les mots du communiste italien Antonio Gramsci, « dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Des monstres qui expliquent en partie la terreur actuelle.

En 1988, dans ses célèbres Commentaires sur la société du spectacle, Guy Debord notait que notre démocratie « si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme ». Personne n’a pris au sérieux les paroles du situationniste. Et aujourd’hui, l’Hexagone admire ses propres rejetons, qui ont fréquenté sa prestigieuse “école républicaine” au moins jusqu’à leurs 16 ans – « pour apprendre l’analphabétisme » dirait Debord –, l’attaquer en plein cœur, animés d’une haine viscérale et d’un dégoût mortel. Mais comment les blâmer de détester une France qui ne les aime pas, et qui ne s’aime pas elle-même ? Évidemment, la question sociale n’explique pas tout. Mais la balayer d’un revers de main est aussi stupide que d’en faire la seule clé de compréhension du phénomène du terrorisme. Par-delà les éloges à la diversité – souvent le fait d’une nouvelle petite bourgeoisie pour qui multiculturalisme rime avec kebabs, sushis et le rayon “musique du monde” à la Fnac –, une partie de la jeunesse française n’a connu que délit de faciès et relégation dans des ghettos où les conditions de vie se dégradent de jour en jour. L’inadéquation entre les discours bienveillants, à la limite du paternalisme, du Parti solférinien (PS) et les politiques désastreuses qu’il mène à l’égard des populations fragiles – Emmanuel Todd parle dans son dernier livre de « xénophobie objective » – est plus que jamais béante. Toutes les politiques menées dans ces zones sensibles depuis trente ans n’ont fait qu’amenuiser peu à peu l’accès aux soins et aux transports, à une éducation de qualité et à des logements décents.

« Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux prochains siècles. Je décris ce qui viendra, ce qui ne peut manquer d’advenir : l’avènement du nihilisme. » Friedrich Nietzsche

Extension du domaine du nihilisme

GUY-DEBORDEt quelle France devraient-ils aimer, à l’heure de « la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture », toujours selon les mots de Debord (Notes sur la question des immigrés, 1985) ? Comment exiger d’eux un amour pour la patrie quand celle-ci érige en valeur centrale l’intérêt marchand et abandonne ses emblèmes nationaux au Front national, au profit des symboles du capitalisme mondialisé ? Comment encore parler de nation quand il n’y a plus de récit national dans lequel chacun – Français de longue date ou issu de l’immigration – pourrait se reconnaître ? La République, et ses prétendues valeurs, est ainsi devenue une coquille vide. Appeler à l’intégration (ou à l’assimilation), quand toutes les institutions permettant de faire société se sont effondrées (école républicaine, Parti communiste français, église catholique, syndicats, etc.), que rien ne les a remplacées et que les prolétaires sont assignés à résidence (en banlieue pour ceux issus de l’immigration, dans le périurbain pour les autres), est d’un ridicule sans nom. Dans ces temps troubles, où chacun a l’impression de lutter seul dans une société carnassière qui a perdu toute idée de sacralité, l’islam apparaît alors pour certains comme le seul moyen de recréer du commun, de véhiculer des valeurs et une identité collectives. Parmi ceux-là, une minorité croissante s’enferme dans l’islamisme, pathologie moderne de la religion musulmane. Là, ils trouvent des compagnons d’armes, un dessein sacré qui supplante leur existence morose. Là, ils donnent un sens à leur vie, fut-ce dans la mort des autres ou la leur propre.

Longtemps, le terrorisme en France a été l’apanage de groupuscules d’extrême droite – OAS ou Commando Delta par exemple – ou d’extrême gauche – comme Action directe. L’utopisme de cette dernière forme peut ressembler à celui de l’islamisme. Le sociologue Maxime Rodinson, spécialiste du Moyen-Orient, définit l’islam comme étant « le communisme avec Dieu ». En effet, quelle vraie différence entre la Oumma musulmane et l’internationalisme gauchiste ? Les jeunes Français partant faire le djihad en Syrie ne sont-ils pas comparables à ceux qui se sont engagés dans les Brigades internationales pour combattre courageusement le fascisme en Espagne ou qui sont partis défendre d’autres causes justes à leurs yeux ?

Régis Debray y voit pourtant des nuances essentielles. Interrogé par la journaliste Aude Lancelin dans L’Obs en janvier dernier, l’ancien révolutionnaire expliquait : « On allait vers l’avenir, eux vont vers le passé. Pulsion de vie contre pulsion de mort. » Car dans notre société où il ne semble plus rien avoir à construire, détruire paraît être la seule solution. Et en premier lieu se détruire soi-même. En détruisant la France, c’est une part d’eux-mêmes qu’ils enterrent. Une partie d’entre eux va même jusqu’à se donner la mort pour anéantir cette société qui leur est devenue insupportable. Dans ces conditions, Daech n’a fait que donner un cadre à cette haine nihiliste.

« Personne n’aime les missionnaires armés. » Maximilien de Robespierre

Mondialisation malheureuse et nouvel impérialisme occidental

Vos guerresLe morbide dessein de l’islamisme ne peut cependant pas se limiter à l’explication par les facteurs nationaux. Plus globalement, il convient de voir Daech comme le monstre hybride créé simultanément par la mondialisation et le néo-impérialisme occidental ainsi que par le malaise identitaire qu’ils engendrent dans le monde arabo-musulman. Si l’islamisme – défini comme « choix conscient de la doctrine musulmane comme guide pour l’action politique » par l’islamologue italienne Laura Guazzone– prend racine dans le fondamentalisme musulman, notamment wahhabite, qui naît au XVIIIe siècle, il n’a finalement prospéré que très récemment. Notamment sur la déroute des doctrines alternatives, nationalisme arabe ou socialisme, censées faire face au colonialisme puis à la mondialisation. Or, nul ne peut aujourd’hui nier l’implication de l’Occident dans ces échecs successifs : les guerres impérialistes, menées en Irak ou en Libye notamment, ont ruiné certains États sans jamais soutenir l’opposition démocratique et laïque qui pouvait s’y développer (les Kurdes de Kobané par exemple).

Si le droit-de-l’hommisme a souvent été le prétexte idéologique affiché – rappelons avec Robespierre que « personne n’aime les missionnaires armés » – le capitalisme s’avère toujours la véritable raison d’agir de l’Occident. Ce dernier, uniquement mu par la recherche effrénée de toujours plus de croissance, a constamment lorgné sur les réserves énergétiques nécessaires à son développement et présentes en masse dans ces pays instables. Les différentes convoitise de l’or noir et du gaz ont alors transformé le Moyen-Orient en poudrière. L’échange marchand ne parlant que le langage de l’intérêt, toute morale est alors évacuée. Ce qui peut provoquer des renversements de valeurs que l’Histoire jugera en temps et en heure, quand il sera question d’analyser les relations commerciales qu’entretient aujourd’hui la France avec ses partenaires saoudiens et qataris, dont le fondamentalisme religieux n’est plus à prouver. Ironie de l’histoire : Daech se finance principalement par la vente de pétrole (1,2 à 3 millions de dollars engrangés par jour en 2014), que ne rechignent pas à lui acheter certains pays européens. Enfin, le business des armes est également lourd de signification, quand on sait qu’apparaît aujourd’hui comme une victoire pour les médias le record de ventes d’armes françaises en 2015. Une fois encore, le peuple français est l’otage de ses dirigeants et de ses élites économiques.

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux. » Benjamin Franklin

encartPeut-on, dans ces conditions, accepter l’union nationale ? Peut-on défendre les valeurs libérales contre le djihadisme ? On pourrait répondre “oui et non” à chacune de ces questions. Il sera effectivement impossible de surmonter cette crise sans nouvelle conscience commune et sans unité. Comme l’a bien relevé Jean-Luc Mélenchon, invité de l’émission On n’est pas couché ce samedi, « ils [les djihadistes] veulent nous diviser. Ils veulent obtenir un clivage entre les musulmans et le reste de la société. » Le combat ne peut donc se gagner sans l’ensemble du peuple français dans toute sa diversité. Cette union ne doit cependant pas masquer les autres difficultés qui gangrènent notre société, surtout quand celles-ci ont contribué à créer le problème. Nous devrons également nous méfier de ce que la journaliste canadienne Naomi Klein appelle « la stratégie du choc »[i], quand la peur et l’angoisse nous font accepter sans sourciller toutes les initiatives étatiques. Enfin, nous devons éviter tout repli nationaliste et nous souvenir que la lutte est internationale, comme nous le rappelle le double attentat qui a frappé Beyrouth, le même jour que Paris, faisant 43 morts dans la capitale libanaise.

Le libéralisme, avec le minimum de libertés qu’il nous donne, sera toujours préférable à n’importe quel totalitarisme, et c’est l’un des grands enseignements de George Orwell. Les valeurs libérales et l’individualisme qu’il entraîne ont néanmoins permis la fracturation de la société, en partie à l’origine du désastre. Au Comptoir, nous refusons donc de troquer notre lutte en faveur du socialisme pour celle contre le djihadisme. Au contraire, comme Orwell, nous ne dissocions pas cette dernière de notre combat pour « une société libre, égale et décente ».

Nos Desserts :

Notes :

[i] « Un traumatisme collectif, un coup d’État, une catastrophe naturelle, une attaque terroriste, plonge tout un chacun dans un état de choc. C’est ainsi qu’après le choc, tel un prisonnier dans un interrogatoire, nous redevenons des enfants désormais plus enclins à suivre les leaders qui prétendent nous protéger. » Voir Naomi Klein, La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2007.

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