Société

Quand les foules trahissent le football

La France a remporté ses deux premiers match à l’issue de prestations peu convaincantes au cours desquelles il a fallu deux sauveurs (Payet et Griezmann). Néanmoins, ces victoires à l’emporte-pièce déclenchent des manifestations de joies hystériques au sein des “fans zones” rassemblant des foules, en général peu connaisseuses de football et souvent inconsciemment motivées par un patriotisme aveugle. Si ces mouvements de foules reflètent un certain désir de faire cause commune dans une société chaque jour plus atomisée par le libéralisme, ils basculent rapidement dans une hystérie collective, passionnelle et décérébrante. De là à l’hooliganisme, auquel nous assistons en marge de la compétition, il n’y a qu’un pas. Aux yeux des détracteurs de l’Euro, ces attitudes contribuent à avaliser l’idée que le football est l’opium du peuple.

Les appels du gouvernement se sont multipliés à l’attention des grévistes et syndicats pour ne pas « gâcher cette grande fête » et ne pas donner une image négative de notre pays à l’étranger. L’Euro représente en effet une aubaine pour un gouvernement malmené par les mouvements sociaux actuels. L’équipe de France pourrait susciter un enthousiasme menant à l’euphorie une grande partie des Français, faisant oublier à ces derniers les risques et enjeux des décisions politiques actuelles. On se souvient encore des avantages que le président de l’époque, Jacques Chirac, a retiré de la victoire des Bleus en coupe du monde 98.

Le football, un opium du peuple ou un révélateur social ?

Sur les réseaux sociaux, une grande partie de ceux qui possèdent un minimum de conscience politique s’applique à dénoncer cette cynique manœuvre politique. D’autres vont plus loin en accusant les spectateurs qui suivent l’Euro d’être complices du gouvernement et donc co-responsables de la situation actuelle. Ces postures vont jusqu’au mépris des amoureux du ballon rond. Ces derniers seraient tous des fanatiques décérébrés, abreuvés de bière, désintéressés des questions sociales et du sort du monde de demain. On notera que la grande majorité de ces détracteurs ont comme point commun le fait de n’avoir jamais aimé, ni compris, le football.

« Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois. » Albert Camus

AlbertCamus.jpgCette vision condescendante est, selon Jean-Claude Michéa, le signe d’une véritable infirmité intellectuelle. Jusqu’à la coupe du monde 98, la majorité des intellectuels français voyaient dans le football un véritable opium anesthésiant le peuple et entraînant un consentement à la domination du pouvoir. Cette vision négative du sport le plus populaire semble néanmoins persister quelque peu chez certains intellectuels et leurs ouailles. À une autre époque, Pasolini, Gramsci ou encore Camus appréhendaient le football comme un véritable sentiment capable de transcender les hommes. On prête même au sociologue Norbert Elias la qualification du foot comme fait social total.

Le football est un miroir de la société permettant d’appréhender les mutations sociales à travers le temps. Le stade de football est un révélateur puissant de l’histoire d’un pays, des mentalités qui le traversent et des conflits qui en émergent. Et puisqu’il est une parabole sociale, il peut donner lieu à autant de comportements positifs (l’entraide, l’union, la joie) que de réactions négatives (violence, nationalisme exacerbé, etc.). À partir de là, au vu des événements des premiers jours de l’Euro, nous ne pouvons balayer l’argument des polémistes du clavier qualifiant l’Euro de moment propice à oublier les réalités sociales.

« Peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire très aptes à l’action. » Gustave Le Bon

hooligan-604.jpgEn football, il y a, comme pour le vin ou le whisky, les connaisseurs et les soûlards. Ceux qui savent apprécier un bon match et l’histoire qu’il contient, et les autres, qui consomment un match juste pour l’ivresse. Ainsi, les violences commises par les hooligans mais également les démonstrations euphoriques des foules rassemblées dans les fans zones, sont autant d’exemples validant l’idée que le football est l’opium du peuple. Ces deux cas de foules irraisonnées, l’une violente et l’autre pacifique, sont à mettre sur le même plan. Ils sont l’expression d’une passion extrême, d’un alcoolisme footballistique et d’une absence totale de réflexion. En ce sens, Gustave Le Bon avait raison de dire que « peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire très aptes à l’action. »

Consommation et ersatz de patriotisme : les deux piliers du capitalisme

Le rassemblement de dizaines de milliers de personnes sur une même place, autour d’un écran géant pour communier autour d’une équipe représentant la nation peut être lu comme la volonté d’être unis et de retrouver du commun. Dans une société de plus en plus atomisée par la logique consumériste et libérale, cette aspiration initiale parait être une réaction saine et constructive. Pourtant, ce désir de commun et de paix s’efface rapidement devant l’inévitable retour au galop du conditionnement consumériste.  En effet, il ne s’agit pas, lors de ces rassemblements, de discuter sur le style de jeu des Bleus, de la corrélation entre la faiblesse de la formation des jeunes footballeurs et la faillite de l’école, des marqueurs identitaires dans le jeu des équipes nationales ou encore des dérives du foot business. Le football n’est pas envisagé comme outil de réflexion pour penser le monde, mais uniquement comme divertissement.

untitl10.jpgLa célébration commune ne se vit que dans l’instant, celui qui suivra sera une autre quête du plaisir instantané, d’un substitut de bonheur. Le football est devenu un produit jetable promu à coup de publicité pour les homo festivus que nous sommes devenus. Le vendredi, jour de l’inauguration de la compétition, les magasins Carrefour offraient un chariot rempli de courses par heure, à une personne tirée au sort parmi tous ceux qui venaient “déguisés” en supporters de l’équipe de France. Ce “supporterisme” de circonstance opère une jonction évidente entre le capitalisme et ce semblant de patriotisme.

« Progressivement, l’appartenance nationale est devenue, dans les médias mainstream, la seule variable de citoyenneté. »

En effet, au fil des dernières années, le patriotisme républicain est devenu une évidence, une obligation. La répétition des discours utilisant le champ lexical identitaire, invoquant la laïcité, la République et ses valeurs, la nation, la souveraineté, etc., a progressivement substitué la question identitaire à la question sociale et a entrainé des conduites réflexes chez les Français. Pourtant, le souverainisme était initialement l’expression d’un rejet de l’absolutisme politique européen imposé par les technocrates de Bruxelles. Il signifiait une volonté d’attachement à une histoire, à des traditions et l’opposition à ce nomadisme promu par les élites. Seulement, progressivement, l’appartenance nationale est devenue, dans les médias mainstream, la seule variable de citoyenneté.

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Ainsi, le patriotisme est devenu un signifiant vide servant de nouvelle roue de secours au capitalisme. Les discours politiques en vogue, abusivement qualifiés de populistes, construisent l’image d’un nous en opposition aux autres. Par exemple, l’exaltation des racines judéo-chrétiennes signifie clairement que le musulman est étranger et ne peut s’inscrire dans le projet civilisationnel français et européen. Être citoyen passe désormais par afficher “Je suis Charlie” et chanter la Marseillaise. Et c’est la gauche, qui il y a un siècle appelait à la “lutte finale”, donne l’exemple dans ses rassemblements. Ce patriotisme aveugle et irraisonné dessine un ennemi extérieur et efface les disparités de classes au profit de l’appartenance nationale commune. Ce n’est pas par hasard que les mouvements hooligans étaient et sont encore traversés par un nationalisme exacerbé. Inconsciemment, les troupeaux de supporters sympathiques des fans zones sont également touchés par le même phénomène.

Pour une histoire positive du ballon rond

Malgré cet aspect festif, peut-on aimer l’équipe de France sans tomber dans le patriotisme aveugle ? Peut-on aimer le football, suivre l’Euro tout en soutenant le mouvement social ?

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Andrea Pirlo

L’emprise croissante du libéralisme sur ce sport engendre de nombreux maux et le transforme en industrie du spectacle pour les masses. Les violences générées par les foules et les comportements peu éthiques adoptés par les acteurs du monde du ballon rond, sont un écho à ce que nos sociétés traversent. Si le football est de plus en plus imprégné par la mentalité capitaliste, s’il peut être le théâtre du vice et de la tricherie, il reste malgré tout un espace pouvant encore faire jaillir le meilleur des humains. S’il peut être une arme de domination au service des puissants, il peut également être un espace de résistance et de dignité.

« Le football se joue avec la tête, les pieds ne sont que des outils… » Andrea Pirlo

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Matthias Sindelar

Souvenons-nous de Matthias Sindelar, l’avant-centre de la Wunderteam qui défia Hitler et le nazisme. De Pasic, international yougoslave choisissant de rester à Sarajevo sous les bombes pendant la guerre des Balkans, alors qu’il aurait pu accepter le pont d’or proposé par le club de Stuttgart. Le récit de la démocratie corinthienne de Sócrates est également mythique.

À un niveau moindre, le football est un sport accessible à tous. Populaire par excellence, les différences sociales s’effacent sur le terrain. Il est le sport le plus pratiqué dans le monde. Comme le rappelait Rachid Zerrouki au Comptoir, le football appartient au peuple, pas aux masses hystériques avides de l’ivresse que peut procurer le ballon, ni aux parvenus et aux élites, mais aux gens ordinaires, attachés à des traditions, à un club, à un sport qui ressemble tant à la vie.

Nos Desserts :

  • Les articles “football et révolution” du Comptoir sont ici
  • Consultez l’excellent miroir du football, site attaché au beau jeu et autrefois proche des communistes lorsqu’ils éditaient sous format papier (de 1958 à 1979)
  • Jean-Claude Michéa sur l’idée d’un football socialiste
  • Sur Cruyff, le beau jeu et le football populaire

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