Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Mars 2019

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

L’héroïne des temps modernes [1]

Il y a du Baudelaire dans ce texte écrit par un anonyme français de la fin du XXe siècle. Du haschisch des paradis artificiels de 1860 à l’héroïne de 1980, c’est une semblable dissection de l’âme droguée, entre fuite onirique hors de la société et création poétique intérieure. Mais cette opération n’a d’autre but que de témoigner de son expérience particulière, rien de plus. Ni pardon ni rédemption ne motivent son écriture élancée et fière : « chacun reste toujours seul avec ses démons familiers. » Tout son corps est tendu vers les délices de l’héroïne dans une quête désespérée et extraordinaire, le faisant roi en ses rêves, traversant le cosmos, jonglant avec les étoiles, distordant le temps en le faisant vivre à des époques révolues (au début du XVIIe siècle, dans l’Angleterre de 1810, la France Fin de Siècle, le Berlin de 1920…). Cette expérience littéralement stupéfiante dura sept ans.

L’héroïne fut pour lui une « ascèse barbare » le détachant de la médiocrité du réel environnant. Un coup de sifflet mental annonçant le départ pour mille voyages intérieurs. L’aiguille permit de le détourner des objets du monde pour faire face au seul objet digne de son obsession : son corps, catalyseur de ses plaisirs infinis. Et si la drogue, les moyens de s’en procurer, les réactions physiques de l’injection constituent les seuls sujets de conversation du junkie, ceux-ci ne demeurent pas plus abêtissants que les discussions continuelles des braves gens autour de l’argent, du travail ou des médias. Dépouillé de toute vanité, il erre ainsi dans son propre désert pour fuir la civilisation : « Ce fut tout de suite une expérience mystique. J’ai joué ma vie en solitaire. Jamais je n’entrai dans le ghetto des consommateurs de la chose. Ce cloaque relationnel, je n’en prenais connaissance qu’à travers les articles à scandale des journaux. La distance me séparant de ce pandémonium était de l’œnologue au pochard. Par l’aristocratie des veines, je sus trouver un farouche moyen de me scruter corps et âme. J’ai agi en conséquence, et j’ai focalisé mon attention sur ces altérations de conscience dont le mystère me séduisait. J’entendis le fracas d’antiques batailles. Des voix inouïes parlaient un langage incendiaire. »

Sylvain Métafiot

Filiation de nuit et de sang [2]

Cela tombe sous le sens. Que le père du mouvement artistique Ero-guro, l’écrivain Edogawa Ranpo (1894-1965), soit l’influence principale du mangaka Suehiro Maruo, spécialisé lui aussi dans cette veine sombre et palpitante qu’est l’érotisme grotesque. De son vrai nom Taro Hirai, Ranpo publie sa première nouvelle, La Pièce de deux sen, en 1923, dans la revue Shinseinen. C’est avec les histoires du détective Kogorô Akechi et des nouvelles comme La Chaise humaine qu’il acquiert une notoriété et un succès grandissants. Maruo fut quant à lui très tôt fasciné par les revues Shônen King et Shônen Magazine au point de vouloir devenir dessinateur professionnel. Malgré le refus de Shônen Jump de l’accepter dans ses pages, il publie à 26 ans son premier album Le Monstre aux couleurs de la rose. Depuis, de mangas en illustrations sa renommée et son talent ont explosés, dépassant les frontières du Japon.

Maruo a toujours eu une prédilection pour les adaptations des récits de Ranpo (La Chenille, L’ïle panorama, deux récits datant de la fin des années 1920) faisant entrer le manga dans une nouvelle dimension, plus adulte, plus dérangeante. L’on découvre ainsi, dans ce bel ouvrage d’art édité au Lézard Noir, plus de cinquante œuvres en couleur parfois jamais publiée (affiches de théâtre, collages et peintures, publicités, couvertures de CD…) inspirées par l’univers du maître du roman de détectives japonais. À l’exception du court récit « La danse du nain » (adaptation inédite d’une histoire de 1926 inspiré par le Hop-Frog d’Edgar Allan Poe), le recueil est composé uniquement d’illustrations où l’on retrouve tous les thèmes de la poésie macabre qui traversent l’œuvre des deux artistes : violence funèbre, monstruosité des corps, perversions sexuelles, vampirisme, cannibalisme, terreurs nocturnes… Derrière le coup de crayon virtuose l’on perçoit ainsi clairement le filigrane du Marquis de Sade, Georges Bataille, Lewis Caroll, Van der Weyden, Bram Stoker et, évidemment, Edgar Poe, influence majeure entre toutes.

S. M.

Résister à l’extension du capitalisme [3]

En 2014-2015, “l’acte III de la réforme territoriale” crée treize régions et élabore un nouveau statut, celui de “métropole”. Pourtant, comme nous explique Guillaume Faburel, professeur en géographie, urbanisme et science politique, la métropolisation a été entamée à la fin des années 1970. La révolution néolibérale implique dans sa logique même une expansion urbaine incessante et l’accélération des flux et des rythmes de vie. Les hommes doivent s’adapter ou se faire dévorer par cette dynamique folle. Les grandes villes génèrent peu à peu de l’exclusion économique, de la ségrégation spatiale – en banlieue ou dans la “France périphérique” – et de souffrance sociale. Dans le même temps, à cause des infrastructures qu’elles exigent, le coût environnemental est énorme. Pourtant, des libéraux aux marxistes, presque tous sont d’accord pour faire de la ville le lieu de la révolution et de l’émancipation. Une grave erreur pour l’auteur, qui y voit un aveuglement provoqué par un imaginaire progressiste, qui croit au toujours plus. Car derrière la croissance des villes, il y a d’abord la croissance économique, l’accumulation du capitalisme et la montée d’un individualisme désocialisant.

Face à cela, Guillaume Faburel défend successivement une démondialisation de la ville et une désurbanisation de la terre. L’idée est de revenir à des villes à taille d’hommes, de retrouver un lien avec la nature, ainsi que des rythmes de vie plus acceptables. Pour l’universitaire, il faut mettre l’accent sur les communs, qui tranchent avec la propriété capitaliste, mais aussi avec l’étatisme. Faburel préconise la formation d’une contre-société décroissante basée sur le triptyque “habiter, coopérer, auto-gérer”. Selon lui, une multitude de résistances se mettent déjà en place, face à l’extension sans fin du capitalisme dans nos vies. Certaines naissent en plein cœur des métropoles, la plupart en dehors.

Kévin Boucaud-Victoire

Les conséquences de l’inégalité [4]

En 2009, Kate Pickett et Richard Wilkinson publient The Spirit Level : Why mor equal societies almost always do better. Cet ouvrage important est traduit en français en 2013 aux Petits Matins, sous le titre Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Ils y démontraient, à l’aide d’une batterie d’indicateurs (espérance de vie, sécurité, etc.), que plus les sociétés étaient égalitaires, mieux elles s’en sortaient. Les plus pauvres ne sont pas les seuls à y gagner. Les riches profitent autant de l’égalité. Presque dix ans après, ils approfondissent leurs recherches dans Pour vivre heureux, vivons égaux !

Dans leurs livre, Wilkinson et Pickett analysent les raisons qui rendent l’inégalité nuisible aux sociétés. « Compilant les travaux et les plus récents, notre livre entend proposer une vision, possible de créer des sociétés, des économies et des communautés axées sur le bien-être durable – celui des populations et celui de la planète », expliquent-ils. Pour les deux chercheurs l’inégalités nuit au bien-être : la peur du déclassement crée de l’anxiété et du narcissisme. En effet, dans une société inégales, la place sociale compte énormément et provoque une obsession de l’image que l’on renvoie. Les individus ont tendance à se réfugier dans un consumérisme néfaste pour la planète. Wilkinson et Pickett nous prouvent pourtant qu’il est possible de tendre vers plus d’égalité – qui d’ailleurs était la règle dans les sociétés primitives. Un livre essentiel pour les prochains débats politiques.

K. B. V.

Résister à la civilisation industrielle [5]

Le Totalitarisme industrielS’il serait sans doute exagéré de dire que Bernard Charbonneau est à la mode, il est en revanche indéniable qu’il bénéficie depuis quelques années d’un intérêt accru, largement mérité au vue de la force de sa pensée, sans doute l’une des plus importantes, mais aussi l’une des plus marginalisées du vingtième siècle en France. La plupart de ses livres, réédités ou édités pour la première fois, sont désormais accessibles, et plusieurs ouvrages lui ont même été consacrés, notamment par Daniel Cérézuelle. En revanche, ses contributions à la presse écologique née dans les années 1970 demeuraient jusqu’à présent méconnues et largement inaccessibles.

Le volume publié ce mois ci par L’Échappée comble ce manque. Au terme d’un précieux travail de recherche, Pierre Thiesset a réuni un ensemble de textes courts de Charbonneau, publiés au fil des ans dans les journaux La gueule ouverte et Combat nature. On y retrouve la plupart des grandes idées développées par l’auteur dans son oeuvre – sur la nécessité de préserver la nature pour sauver la liberté, sur l’indispensable défense de la paysannerie, sur les risques d’un “éco-totalitarisme » etc. -, mais mobilisées ici pour aborder des situations précises et des événements de l’actualité socio-écologique. On trouve également quelques textes prémonitoires et plus originaux, écrits dès les années 1970, sur les menaces que l’informatique fait peser sur nos libertés. En bref, un livre qui enrichit notre connaissance de l’oeuvre de Charbonneau et de l’histoire de l’écologie politique en France !

Pierre Madelin

L’hégémonie du productivisme et ses critiques [6]

AudierPoursuivant le travail de recherche considérable entamé dans son ouvrage précédent, La société écologique et ses ennemis, Serge Audier s’attache dans ce nouveau livre à dégager les implications écologiques des positions et des doctrines politiques qui ont dominées le XXème siècle. Plus encore que le XIXème, où s’étaient multipliées les intuitions pré-écologiques dans les marges du mouvement socialiste et anarchiste international, le XXème siècle aura été celui de l’hégémonie productiviste et industrialiste, à gauche comme à droite, dans les différents courants du marxisme, dans l’anarcho-syndicalisme, chez les libéraux et les néo-libéraux, dans le fascisme et le nazisme (en dépit de la rhétorique naturaliste et ruraliste qui a souvent accompagné ces deux derniers mouvements, et que l’auteur analyse ici).

Il aura certes existé, ça et là, des critiques du productivisme et de ses effets dévastateurs sur la nature (parfois non dénuées d’ambivalence politique, comme chez les non-conformistes des années 1930), et c’est une nouvelle fois l’un des grands mérites du travail d’Audier de nous faire découvrir ou redécouvrir ces voix dissidentes : celle de Rosa Luxembourg pleurant la souffrance des animaux, celle de la nébuleuse libertaire de Monte Verita, en Suisse, celle de la famille italienne Ferrero, ou bien encore celle du Français Georges Mathias dit Paraf-Javal, qui prolonge les intuitions des anarchistes naturiens. Mais il faudra en réalité attendre les années 60-70 pour que l’écologie, dans le contexte d’une montée des périls environnementaux et à la faveur des nombreuses révoltes qui éclatèrent alors dans le monde, s’impose durablement dans le paysage politique et intellectuel, avec la publication du rapport du Club de Rome, et la reconnaissance, aussi marginale soit-elle, d’intellectuels comme Ivan Illich, Bernard Charbonneau, André Gorz ou Murray Bookchin, pour ne citer qu’eux.

Mais l’intérêt du livre d’Audier n’est pas seulement historique, car il nous livre également, dans sa longue conclusion, une passionnante réflexion d’ordre conceptuel et normatif. Il plaide notamment en faveur d’une écologie politique assumant ouvertement un certain héritage de la modernité, celui du projet d’autonomie, et ce pour parer à toutes les tentations d’une appropriation du discours écologiste par l’extrême-droite, de plus en plus visibles aujourd’hui. Établissant une sorte de “typologie” entre cinq grandes familles d’écologie politique – l’éco-conservatisme, l’éco-libéralisme, l’éco-anarchisme, l’éco-socialisme et l’éco-républicanisme – il invite à une forme de synthèse (dont seul l’éco-conservatisme serait quasiment exclu) qui permettrait de tirer le meilleur de chacune d’entre elles.

P. M.

L’homme est un animal libertaire [7]

Auteur oublié et cantonné au rôle de meilleur ami de Jacques Ellul il y a peu encore, Bernard Charbonneau connaît une nouvelle jeunesse (cf. chronique 5). Les éditions R&N publient en ce début d’année 2019 un texte inédit de l’écologiste libertaire bordelais. Dans sa préface, Daniel Cérézuelle explique : « Il [Charbonneau] montre que si l’homme moderne a tant de mal à prendre conscience des contradictions de sa société, ce n’est pas seulement parce qu’il est soumis à une pression sociale qui s’exercerait sur lui de l’extérieur. C’est aussi parce qu’il est un individu pensant et capable de liberté que tout homme est habité par une tendance spontanée à intérioriser le fait social ; et ce conformisme social se nourrit du tragique de la liberté. Charbonneau réactualise les intuitions de la philosophie existentielle : Montaigne, Pascal, Kierkegaard et Nietzsche en montrant que l’homme est un animal social qui rêve d’une liberté qu’il ne supporte pas. »

Dans ce livre, il s’agit donc « de réfléchir à un mot, celui où s’exprime l’être même de notre espèce : la liberté. » Charbonneau convoque alors principalement quatre grands intellectuels : Rousseau, Montaigne, Berdiaev, Dostoïevski. Avec le premier, il réfléchit à l’État comme incarnation et garant de la liberté, à partir Du Contrat social. Avec Montaigne, la liberté prend forme dans l’individu, avec l’introspection des Essais. Berdaiev oppose quant à lui la personne, catégorie « spirituelle », à l’individu, catégorie « naturelle », dans De l’esclavage et de la liberté de l’homme. Enfin, Dostoïevski, à travers la parabole du Grand inquisiteur (Les frères Karamazov), met en évidence une liberté chrétienne inatteignable. Quatre conceptions d’un même concept qu’il prolonge avec Friedrich Nietzsche et Jack London. Il montre néanmoins que la liberté est un idéal vers lequel l’homme aspire, mais qu’il n’arrive pas réellement à concevoir.

K. B. V.

François Ruffin contre Emmanuel Macron [8]

L’un est né en 1975 à Amiens, l’autre deux ans plus tard dans la même ville, Amiens. Tous les deux ont fréquenté La Providence, collège privé sous contrat tenu par des Jésuites. Enfin, l’un est aujourd’hui député de la France insoumise, quand l’autre est devenu le plus jeune président de la Cinquième République. « Notre “rivalité” daterait de là, il paraît. Ou notre “camaraderie”, selon les rumeurs. Ça fait plaisir aux médias, ces destins croisés. » François Ruffin prévient que ce n’est pas le cas. Bien que sa sœur a été camarade de classe du futur président, lui ne l’a jamais croisé.

Pourtant, le journaliste-réalisateur-député choisit de faire un parallèle entre sa vie et celle d’Emmanuel Macron. Ils viennent en effet du même milieu. Mais alors que Ruffin a préféré utiliser son patrimoine culturelle pour être indépendant et aider les plus défavorisés, son rival a fait le choix inverse. De la classe préparatoire au ministère de l’Économie, en passant par l’ENA et la banque Rothschild, Emmanuel Macron est devenu le produit d’une oligarchie, coupée du peuple. L’auteur ne croise pas les deux destins par simple désir narcissique. À travers son propre parcours, et surtout les gens qu’il rencontre, comme Marie, Anne ou Zoubir, le journaliste révèle au président de la République une France qu’il n’a jamais croisée. Une France qui a des difficultés financières dès le début du mois et a rejoint, en partie, les Gilets jaunes.

K. B. V.

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