Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Avril 2020

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Les cauchemars de Lovecraft [1]

Spécialisé dans l’adaptation d’œuvres littéraire (en 2002, il remporte la mention honorable du 4e prix Entame, des éditions Enterbrain, avec Nijurokunin no otoko to hitori no shojo, une adaptation d’une nouvelle de Maxime Gorki), le dessinateur japonais Gou Tanabe a entrepris de transposer certains des chefs d’œuvres d’Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) dans un style sombre et hyperréaliste faisant songer aux planches de Bernie Wrightson ou Shigeru Mizuki. Il fait ainsi resurgir, avec force détails, l’une des peurs les plus primales de l’homme : l’effroi devant l’inconnu. Ce qui n’est pas un mince exploit sachant que les innommables horreurs contenues dans les récits de l’écrivain de Providence reposent en bonne partie sur la suggestion.

Les Montagnes Hallucinées nous entraîne en Antarctique, en 1931, dans les pas de l’expédition du professeur Dyer partit au secours de l’équipe du biologiste Lake. Ce dernier s’étant aventuré aux confins du continent de glace découvrant de curieux spécimens mi-animal mi-végétal ressemblant à certains êtres des mythes primordiaux… et plus particulièrement les fabuleux Anciens. Arrivé au campement, Dyer découvre un charnier composé des squelettes des membres de l’équipe de Lake. Il décide de partir à la recherche du seul survivant, Gedney, en s’aventurant par-delà la gigantesque et ténébreuse chaîne de montagnes noires hérissée au pied du bivouac. Dans ces monticules inhospitaliers le professeur découvre de mystérieuses fresques narrant l’affrontement titanesque entre la race des grands Anciens et d’autres envahisseurs sidéraux…

Dans l’abîme du temps explore, quant à lui, les thématiques du voyage dans le temps et du transfert de personnalité. Seule la science-fiction peut expliquer le comportement de Nathaniel Peaslee qui, de simple professeur d’économie à l’université de Miskatonic, se change en érudit obsessionnel et dérangé à la suite d’une foudroyante perte de connaissance. À son réveil, ni sa femme, ni ses enfants, ni ses collègues ne reconnaissent cet homme au regard vague se passionnant pour les sciences occultes, les langues disparues et l’étude du livre maudit, le Necronomicon. Des recherches qui, en 1935, vont l’emmener au plus profond du désert australien, sur les traces d’une ancienne civilisation dont il a la désagréable certitude d’en connaître tous les secrets : la grand-race de Yith et ses archives pandémoniaques, renfermant tout le savoir de l’univers.

Quel est ce lieu que l’on nomme la Lande Foudroyée dans la région d’Arkham, et au centre duquel trône un puits abandonné et malfaisant ? C’est l’histoire d’un météore qui, dans La Couleur tombée du Ciel, en s’écrasant dans la propriété des Gardner au début du XXe siècle va bouleverser de manière dramatique leur quotidien. Émerveillés, dans un premier temps, par la couleur irréelle se dégageant de la mystérieuse pierre, la famille Gardner voit peu à peu l’environnement de leur ferme se transformer insidieusement. Les plantes, légumes et fruits prennent des proportions géantes mais deviennent infect au goût ; les animaux domestiques et les bêtes sauvages sont pris de paniques et deviennent agressifs. La famille de fermiers est elle-même touchée par ce mal étrange qui transforme un à un ses membres alors que la couleur luminescente les enserre toujours plus de sa présence maléfique…

Sylvain Métafiot

Gilles de Rais en héros sadien [2]

On l’a longtemps associé à Barbe-Bleue, grossière erreur ! Gilles de Rais n’a rien contre les femmes, il préfère les chérubins paysans et les très jeunes jouvencelles sur lesquels passer sa hargne maléfique et ses fantasmes alchimiques. Étriper un garçonnet, sodomiser des pitchounes, récupérer le sang, mêler les fluides, rien n’est trop affreux pour limiter la soif ésotérique de l’ancien compagnon de Jeanne d’Arc, noble héritier ruiné par une vie de faste et de guerres. Convaincu que la formule magique qui changera le plomb en or peut lui permettre de rebondir et entouré de mages escrocs illuminés, il va commettre les pires crimes de l’histoire judiciaire pour draguer le Malin.

Les épisodes biographiques (âmes sensibles ne pas s’abstenir mais lire avec précautions) sont insérés avec finesse dans l’histoire d’un romancier lui-même en quête du mal pour écrire au mieux son récit. Joris-Karl Huysmans en profite pour passer son époque (XIXe siècle finissant) au napalm : des églises vides, un Paris anémié, une perte de repères culturels, une tradition qui se délite, le tout dans un foyer de sonneur de cloches dont la femme prépare un pot-au-feu à se pâmer. Un trésor romanesque d’ironie, de lyrisme, de mysticisme, d’épopées médiévales et de cruelle modernité. Un chef d’œuvre non dépourvu de dérision et de frissons.

Marion Messina

Pas de loterie du patrimoine pour Hugo [3]

De Victor Hugo on croit tout savoir, de son passé monarchiste à sa mort en héros du peuple ; fort heureusement, on n’aura jamais tout lu. La très belle maison d’édition Allia nous offre un petit ouvrage composé de deux courts textes qui ravivent le souvenir d’un Hugo vindicatif, pamphlétaire et s’armant de sa plume pour défendre les belles pierres et les ouvrages pluricentenaires. Note sur la destruction des monuments de France précède Guerre aux démolisseurs, deux odes à la France et à son patrimoine architectural. Pour peu, on en oublierait que le XIXe siècle est celui de la réappropriation et des grandes redécouvertes avec les travaux de Prosper Mérimée, les chantiers de Viollet-le-Duc, les sauvetages de Chambord et de la cité de Carcassonne.

Hugo tourne le couteau dans la plaie avec l’image des chapelles désacralisées servant d’écuries, les tours médiévales éventrées au sein desquelles les entrepreneurs du bâtiment viennent s’approvisionner ; la tapisserie de La Dame à la Licorne n’a-t-elle pas été dépecée pour servir de nappe ? Hugo, encore monarchiste ici, vilipende sans nul doute les dérives révolutionnaires et les pillages idoines ; néanmoins, son texte vibre bien plus d’amour et de colère que de mépris et de hargne ; c’est un plaidoyer, pas un règlement de compte, et on se retrouve emmené avec lui sur les routes de France, sous l’œil des bâtiments suppliciés qui nous rappellent qu’il faut peu de temps et peu d’hommes de peu de foi pour détruire un héritage. À bon(s) entendeur(s)…

M. M.

Une nation et plusieurs archipels [4]

Lauréat du prix du livre politique en 2019, l’essai de Jérôme Fourquet L’Archipel français sonde le morcellement de la société française et ses multiples fractures. Partant de l’affaiblissement de la matrice catho-républicaine qui a structuré la vie publique française depuis deux siècles, le sondeur constate une transformation inédite de la France depuis cinquante ans à travers la dissolution des matrices originelles, chrétienne et républicaine, la quasi disparition du Parti communisme français comme force politique, la multiplication des référentiels culturels, l’individualisation des parcours de vie, la sécession des « diplômés » se confinant dans des périmètres plus larges que les traditionnels « riches ». L’analyse de la persistance, ou de la disparition, de tels ou tels prénoms permet de mettre en lumière plusieurs processus socioculturels sur le territoire français, telle est peut-être la grande originalité de cet essai.

Ces dernières semaines, le lecteur peut constater l’érosion d’un autre référentiel culturel commun dont parle Fourquet : « un autre cadre de référence philosophique et intellectuel éminemment structurant semble également de plus en plus battu en brèche : le cartésianisme. » Hégémonique pendant des décennies, cette grille de lecture est le fruit de l’héritage des Lumières, du changement du monde de vie depuis la révolution industrielle, de l’instruction obligatoire et de l’expansion au sein des différentes couches sociales de la place de la culture et du raisonnement scientifique. Cette vision du monde cartésienne a gagné davantage de crédit dans la France des Trente Glorieuses. Mais la crise du choc pétrolier de 1973 et la montée en puissance des préoccupations environnementales ont porté un coup au mythe du progrès. Fourquet rappelle que « l’aura de la science allait progressivement être remise en question et les paroles institutionnelles fondées sur un discours rationnel allaient voir leur légitimité de plus en plus contestée. »

Ces récents bouleversement permettent de comprendre la crise politique que la France traverse actuellement puisque dans cette société en forme d’archipel, l’offre politique permettant l’agrégation des intérêts particuliers au sein d’une large coalition devient difficile à mettre en place. L’élection présidentielle de 2017 témoigne des profonds changements pour le politologue :  un président et un parti nouveaux qui éclipsent les deux partis traditionnels.

Shathil Nawaf Taqa 

Ceux qui vont mourir te saluent [5]

81o2a7slhil2212. La Terre se partage en quatre grands territoires. L’Organisation des Nations Occidentales, la République Populaire Sino-Russe, la Grande Nation de l’Islam et les Sudam (l’Amérique Latine). Wang est né sur les marches de la République Sino-Russe, près de l’actuel Pologne. Comme la majorité des habitants de la région, il est d’ascendance asiatique. Plus d’un siècle auparavant, le gouvernement central sino-russe a entrepris une invasion de l’Occident, mobilisant des populations immenses en vue de l’offensive. L’ONO, face à l’agression, a dressé un bouclier magnétique (le REM) infranchissable, et la RPSP n’a jamais rapatrié les populations déplacées.

Zone irradiée, l’Europe orientale n’est plus sous l’administration de la République Populaire Sino-Russe. La Région est passé sous la coupe de néo-triades sanguinaires, qui maintiennent les populations dans la terreur. Recherché par les néo-triades, Wang n’a d’autres choix que de franchir le REM, qui, dit-on, s’ouvre une fois par an. Il ignore ce qui l’attend de l’autre côté, ni même si cette rumeur est exacte… Pour parvenir à ses fins, il ne dispose que des conseils de Grand-Maman Li, une litanie de préceptes cyniques qu’elle appelle « Tao de la survie ».

On l’a compris, l’univers de la dilogie est riche et étayé. Auteur prolifique et reconnu de science-fiction, c’est avec Le cycle Wang que Pierre Bordage est entré dans la cour des grands. Au vu des développements historiques ultérieurs, certains thèmes de la dystopie (la supériorité technologique de l’Occident) paraissent datés, quand d’autres (la question écologique, le contrôle étatique de l’information, les loisirs virtuels et leurs addictions) semblent avoir été abordés par une Pythie douée d’une clairvoyance imprécise mais véritable. Plus de vingt ans après sa parution, Le Cycle de Wang nous transporte dans le passé, le présent et le futur ; un chef d’oeuvre à lire, ou relire.

Emmanuel Casajus

Mystique chrétienne et littérature [6]

En 1906, celui qui n’est alors qu’un étudiant en philosophie à Bordeaux, Jacques Rivière, découvre l’œuvre d’un dramaturge et poète alors quasiment inconnu : Paul Claudel. C’est une révélation pour le jeune Rivière, d’abord d’ordre esthétique, tant la poésie qu’il découvre est pour lui source de jouissance. Puis, plus confusément, Jacques Rivière sent naître les remous d’un véritable bouleversement intérieur provoqué par l’œuvre de Claudel, dont il ne perçoit toutefois pas véritablement le sens. Sa rencontre avec Gabriel Frizeau, viticulteur bordelais grand amateur et collectionneur d’art ami de Claudel, lui apportera la réponse : Paul Claudel est ouvertement et absolument catholique, et sa poésie constitue tant l’expression de sa foi chrétienne qu’un moyen d’y amener ceux qui, parmi ses contemporains, y sont sensibles.

La correspondance qui s’engage alors, à l’initiative de Rivière, en 1907, est d’abord celle d’un jeune homme en quête de Dieu, avec celui qu’il supplie de devenir son maître pour le guider vers la foi. Si baroque que puisse aujourd’hui paraître une telle démarche, les questionnements métaphysiques du jeune philosophe, sa fougue, son refus indocile de plier sous l’argumentation de celui qu’il admire, frappent par leur évidente actualité. En miroir, la parole dure, forte, absolue du prédicateur Claudel, qui seul se soucie de la Vérité, possède d’autant plus d’éclat dans notre époque qui tient pour haute valeur les petits jeux du scepticisme généralisé et le rire sarcastique de l’intelligence gratuite.

Au fil de leur correspondance, sur plus de quinze années, brusquement interrompue par la disparition de Jacques Rivière, se déploie l’évolution spirituelle de celui-ci, de même que se tisse entre les deux une amitié solide, orageuse parfois, mais toujours teintée d’une absolue sincérité. S’éclaire également, sous les doigts du lecteur, les coulisses d’un moment crucial de l’histoire littéraire et intellectuelle française du XXe siècle, puisque les deux correspondants, intimes de Gide notamment, seront parmi les premiers et principaux animateurs de la Nouvelle Revue Française (N.R.F.).

Paul Feutz

Sans (t)rêve ni repos [7]

Lorsque Joseph Ponthus embauche à l’usine, ce n’est pas pour faire un reportage ou préparer la révolution, comme il dit. Ce n’est pas non plus pour conscientiser les masses, convertir les foules, radicaliser le peuple. C’est, bêtement, tristement, parce qu’il faut manger, car son métier originel de travailleur social ne recrute pas. Le voici donc d’abord, parmi les conserveries de poissons, puis dans les abattoirs bretons, là où le froid rivalise avec les charges lourdes, où la monotonie est continuelle, l’effort perpétuel. Celui qui n’a jamais charbonné sur une ligne de production ne sait pas, dans son corps et dans son cœur, combien marquent les odeurs, les rythmes, les bruits, surtout. On les emporte généralement avec soi bien après la sortie de l’entrepôt, et ils vous poursuivent dans vos suées nocturnes.

Comme d’autres avant lui, l’ouvrier intérimaire Joseph Ponthus fait l’expérience de l’annihilation de l’homme à l’usine : l’homme, être pensant, s’y trouve nié dans ce qui le fait fondamentalement humain, sa capacité de penser, de dire « je ». Réifié, il n’est alors plus qu’une chose inerte destinée à travailler plus vite, plus dur encore, sans jamais décider de l’ordonnancement des tâches, des buts poursuivis… Ployer sous les tonnes de bulots, sous les montagnes de carcasses et se taire. Se taire ? Pas tout à fait. L’ouvrier chante, par exemple, souvent des airs que la bourgeoisie déteste d’ailleurs. Et, dans le cas de Ponthus, il écrit aussi. Car le romancier n’est pas que bête à travail, il est culture, poésie, amour. Aragon, Dumas, Beckett mais aussi Johnny, Aznavour, Trénet ou Fernand Raynaud… il a des compagnons à convoquer pour ne pas sombrer, comme par exemple cette fameuse nuit où il est contraint, huit heures durant, à égoutter du tofu. Toute la nuit, égoutter du tofu, jusqu’à devenir fou… « Les heures passent ne passent pas je suis perdu. Je suis dans un état de demi-sommeil extatique de veille paradoxale presque comme lorsqu’on s’endort et que les pensées vagabondent au gré du travail de l’inconscient Mais je ne rêve pas Je ne cauchemarde pas Je ne m’endors pas Je travaille. » Ainsi Ponthus nous emmène-t-il, avec force et sensibilité en même temps, dans les armées modernes de l’agroalimentaire, l’agro comme on dit, faire l’expérience de l’en-tête de l’ouvrage : « C’est fabuleux tout ce qu’on peut supporter » Apollinaire n’a jamais été si vrai que ce matin.

Ludivine Benard

Une innocente passion [8]

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Stefan Zweig a exercé son talent dans tous les genres mais c’est dans l’art de la nouvelle, comme en témoigne La Confusion des sentiments, qu’il a vraiment excellé. Au soir de sa vie, le vieux professeur Roland se souvient avec émotion d’un professeur de philologie qu’il a côtoyé lors de ses premières années d’étude. Cette rencontre a été, pour le jeune étudiant qu’il était, déterminante. En effet, après des années de vie d’excentricités et d’errements, cet enseignant à la fois distant et passionné a transmis à son jeune disciple sa passion pour l’étude à travers Shakespeare. Mais à ce goût pour les choses de l’esprit, l’attitude ambivalente du maître vient créer un malaise chez le jeune étudiant, objet d’attachement plein de confusion.

Ce bref et dense roman est l’occasion pour Stefan Zweig d’évoquer avec une extrême délicatesse et une pudeur hors normes l’éveil d’une relation amoureuse entre le maître et le disciple. Derrière cette mise en scène des tourments affectifs, le lecteur reconnaîtra la pureté du style de ce grand orfèvre des sentiments.

S. N. T.

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