Politique

Nuit debout : vers un réveil populaire français ?

Dans un pays où la gauche radicale reste à la traîne, l’idée d’un “Podemos à la française” semblait littéralement impossible il y a quelques mois. Pourtant, lassée d’un gouvernement qui n’a désormais de socialiste que le nom, une partie de la jeunesse se mobilise dans le cadre du mouvement Nuit debout, issu des manifestations du 31 mars contre la loi El Khomri. Faut-il y voir un épiphénomène ou, au contraire, le début de la remise en cause d’un système politique à bout de souffle ?

Lorsque les jeunes Américains et Britanniques commençaient à apporter leur soutien à Bernie Sanders ou Jeremy Corbyn, la France semblait quant à elle empêtrée dans des débats surréalistes autour de l’état d’urgence et de la déchéance de la nationalité. Dans le pays de Jaurès et de Proudhon, Manuel Valls et Emmanuel Macron semblaient même être devenus l’avenir de la gauche

De Merci Patron ! à Nuit debout : les indignés français sur la place de la République

Pourtant, patrondès la sortie du film de François Ruffin, Merci patron !, un collectif de militants proches du journal Fakir décide de se mobiliser contre une politique gouvernementale qui détruit un par un tous les acquis sociaux. Le 23 février, une rencontre publique est organisée à la Bourse du travail et réunit plus de mille personnes sur le thème “leur faire peur”. L’idée est de faire converger des luttes dispersées, qu’il s’agisse des ouvriers de Goodyear, des profs opposés à la réforme du collège ou des opposants à l’aéroport de Notre-Dames-des-Landes. Il s’agit de profiter de la grande manifestation du 31 mars contre la loi Travail pour occuper la place de la République et organiser le soir même une projection géante de Merci patron !, sans rentrer chez soi. Une communication se met en place, des tracts sont distribués et un site internet est créé. Le mouvement, baptisé Nuit debout, se répand ensuite dans plusieurs grandes villes françaises et gagne une partie de plus en plus importante de la jeunesse.

Si cette mobilisation a été initiée par des cercles proches de la gauche radicale − Fakir, le PG, Attac, Sud − elle s’est depuis étendue à des personnes curieuses et pas forcément politisées, à l’image de ces « familles du quartier qui écoutent les débats, tout en gardant un œil sur leurs bambins à l’atelier peinture ». Au-delà de la loi El Khomri, c’est à l’apogée d’un ras-le bol général de l’ensemble de la classe politique qu’on assiste.

Emmanuel_Todd_4_11_2014Avant le déclenchement du mouvement, Emmanuel Todd s’en prenait à la vision que les politiques et les médias avaient donnée des jeunes depuis les attentats du Bataclan : « D’un côté, les jeunes terroristes déments, barbares, islamisés jusqu’au fond des yeux, etc. De l’autre, des jeunes tout de jovialité, parfaitement sains, et radieux, sirotant des bières à la terrasse des bistrots. Alors qu’on a aujourd’hui toutes les statistiques en main sur les difficultés effarantes pour les jeunes à entrer dans la vie adulte, la baisse de leurs revenus, leurs taux d’emploi misérables, les stages sous-payés voire non payés. Être jeune en France, ce n’est pas seulement siroter un demi en terrasse. Cette vision-là, c’est typiquement celle d’une société âgée qui a des problèmes de prostate. »

Un retour du politique chez la jeunesse éduquée des classes moyennes

ob_aea6fe_nuitdebout4avril2016p4Dans un contexte où la droite et l’extrême droite avaient jusqu’alors obtenu le monopole de la contestation, l’émergence d’un mouvement collectif d’un nouveau type est porteur d’espoir. Des gens qui s’ignoraient discutent, parlent de politique, s’engueulent, rigolent, des fanfares jouent Bella Ciao, le tout dans une ambiance chaleureuse et bon enfant. La communication bien rodée, via Twitter et Périscope, n’empêche pas les gens de se rassembler dans des ateliers d’écriture de la Constitution de la République sociale, avec le carré rouge en feutrine, symbole de la lutte.

Frédéric Lordon, qui soutient le mouvement, y voit un véritable moment de réappropriation politique par une partie des citoyens. Même s’il y a des organisateurs, le mouvement prône la démocratie directe et une organisation horizontale : pas de leader médiatique affiché, pas de corpus doctrinal prédéfini ni d’objectif précis. « Ce qui fédère les uns et les autres, c’est l’absence totale de perspective politique », souligne François Ruffin.

Une question ancienne est de nouveau posée : est-il possible de changer le monde sans prendre le pouvoir ? Ce débat avait été tranché par l’arrivée au pouvoir des gauches latino-américaines – Chavez, Corréa, Kirchner ou Moralez – qui a enclenché un processus politique nouveau dans le continent. Podemos s’inscrit dans cette même logique. Cela semble beaucoup moins clair concernant Nuit debout. Un militant va même jusqu’à nous expliquer qu’il n’y a « plus aucun espoir de changement par la politique »… Une autre faiblesse est la surreprésentation des classes moyennes éduquées des grandes villes.

Le-mouvement-Nuit-debout-s-exporte-en-Europe

Sortir de l’entre-soi pour élargir le mouvement, une question décisive pour Nuit debout.

La priorité est aujourd’hui d’étendre ce mouvement aux milieux populaires, en essaimant vers la périphérie, dans les banlieues, les zones rurales et industrielles. Les pessimistes diront sans doute que la vision du monde des classes populaires diffère trop de celle des classes moyennes pour qu’une convergence puisse avoir lieu. Rappelons cependant que si les classes les plus pauvres ne se sont pas mobilisées, cela ne veut pas dire qu’elles n’approuvent pas le mouvement.

« S’adresser tant à l’intello précaire du XIXe arrondissement qu’aux employés de service, à la jeunesse ouvrière rurale ou aux banlieues est un enjeu politique majeur », Gaël Brustier

L’historien Michel Pigenet, spécialiste des mouvements sociaux, note également que beaucoup de jeunes actuels sont issus de milieux plus populaires que leurs prédécesseurs des années 1960 et qu’ils sont, à ce titre, assez représentatifs de la population française. « Est-il absurde d’imaginer que la jonction entre les classes moyennes salariées et les classes populaires puisse s’opérer via ces jeunes qui se mobilisent dans les lycées et les facultés, et qui discutent aussi avec leurs familles ? » Ici, « un parent d’élève de Saint-Denis (93) dénonce le désengagement de l’État dans les écoles de banlieue et appelle à “occuper l’espace public et agréger nos luttes”. » Une autre lance l’idée d’une Nuit debout en banlieue, alors que le mouvement s’étend de plus en plus aux villes moyennes de province et se répand en Europe.

Quel discours pour rallier les classes populaires ?

gael-brustierSi l’ambition du mouvement est de proposer une alternative , il devra développer une vision du monde cohérente et assumer de faire de la politique. « Sa capacité à poser de nouvelles questions dans le débat public, à contester des évidences actuelles pour en inventer et en imposer d’autres, à définir aussi lui-même des antagonismes nouveaux dans la société française, sera la clé de son éventuel succès », souligne Gaël Brustier, qui a consacré son dernier livre à la pensée d’Antonio Gramsci. Le philosophe italien a montré que l’intérêt d’une classe n’est jamais donné mais se construit à la fois intellectuellement, culturellement, socialement et politiquement. Ainsi, sans nier les faiblesses et les erreurs de Podemos, la grande force de ce mouvement a été de prendre en compte les problèmes réels des gens, leurs angoisses, leurs réactions, et de leur donner une traduction politique.

Michéa« Il ne faut pas que la place de la République se prenne pour le nombril de la France, il faut qu’elle déborde, que le mouvement s’étende aux couches populaires », insiste François Ruffin. Il est clair que si Nuit debout souhaite élargir son audience, il devra sortir de l’entre-soi. Il faudra être capable d’admettre que les milieux populaires peuvent avoir de bonnes raisons de rejeter une modernité, surtout quand celle-ci signifie à chaque fois toujours plus de précarité, d’inégalités, d’indécence, d’hyper-individualisme et toujours moins de partage. L’accusation de “réactionnaire” est la dernière trouvaille que les partis officiels ont trouvé pour interdire toute critique du système économique. Le philosophe Jean-Claude Michéa s’est d’ailleurs souvent moqué de cette gauche pour qui « tout pas en avant constitue toujours un pas dans la bonne direction ». On pourrait même se demander si les vrais réactionnaires ne sont pas ceux qui, en voulant autoriser le travail jusqu’à 46 heures, nous ramènent quatre-vingts ans en arrière, avant le Front populaire.

Il faut également garder à l’esprit que l’expérience Podemos n’est pas transposable dans le contexte français et que chaque pays a ses propres traditions politiques. L’histoire douloureuse du franquisme explique d’ailleurs l’incapacité du parti espagnol à formuler une critique radicale de l’euro. Être capable de penser les problèmes du présent en les inscrivant dans la longue durée est aujourd’hui une nécessité. Samuel Hayat rappelle que c’est en 1848 qu’est né en France l’affrontement entre les tenants d’une vision conservatrice de la République et les partisans de la République sociale. C’est en mobilisant un imaginaire commun et des références qui parlent à tous que la convergence avec les classes populaires pourra avoir lieu.

euro-373008_640Une partie de la gauche devra également se défaire d’un certain gauchisme culturel dans lequel les milieux populaires ne se reconnaissent pas toujours. Peut-on prôner la transgression de toutes les valeurs, de toutes les règles et s’étonner ensuite que les plus grosses fortunes se soustraient à l’impôt, en allant placer leur argent dans les paradis fiscaux ? Peut-on préconiser la fin de toutes les limites et s’insurger que des grands patrons gagnent en un an l’équivalent de 240 SMIC ? Nuit debout devra enfin aborder les sujets qui fâchent, comme la mondialisation et la construction européenne, d’autant que la loi Travail découle directement des pressions de la Commission de Bruxelles : le rapport 2016 pour la France souligne, dès l’introduction, que « l’adoption et la mise en œuvre de la réforme annoncée du code du travail restent déterminantes pour faciliter les dérogations aux dispositions juridiques générales ».

Peut-on mener une autre politique sans contrôler sa monnaie et ses frontières économiques ? L’euro est-il un symbole d’harmonie européenne ou un instrument de l’oligarchie pour verrouiller les choix démocratiques des peuples ? Le protectionnisme est-il un moyen de diviser les travailleurs de chaque pays ou au contraire, de les protéger économiquement ? L’internationalisme est-il le dialogue entre les nations ou la disparition de celles-ci ? Faut-il opposer appartenance nationale et appartenance de classe ou les concilier ? La souveraineté des peuples est-elle possible hors du cadre national ?

Toutes ces questions devront être affrontées par les manifestants sous peine de rester dans le registre du verbe et se condamner à l’impuissance politique. Construire un discours commun et cohérent, en s’emparant des idées alternatives qui naissent hors du champ des partis, est aujourd’hui indispensable. Si Nuit debout ne le fait pas, d’autres s’en chargeront à sa place et pas forcément les plus progressistes…

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