Culture

Les shots du Comptoir – Novembre 2017

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels, le temps de quelques chapitres.

Habiter le temps et l’espace [1]

Penseur fondamental de l’écologie politique, ami de longue date de Jacques Ellul avec lequel il s’engagea dans la mouvance personnaliste, Bernard Charbonneau décrit dans ce petit ouvrage comment l’accélération du temps et la concentration de l’espace mettent à mal la liberté humaine. Une critique radicale du système technicien et du développement industriel à l’époque soi-disant bénie des “Trente Glorieuses”. Enrégimenté dans la civilisation techno-industrielle, l’homme moderne, mû par une soif de vitesse, cherche inlassablement à gagner du temps, à fuir le présent, se cognant aux murs d’une société surpeuplée et dépersonnalisante dans laquelle l’espace vital réel s’amenuise dangereusement : « Dans un monde toujours plus uniforme, nous sommes condamnés à être de plus en plus superficiels. »

Alors qu’un certain nombre de ses ouvrages restent encore inédits, il faut rendre grâce aux éditions RN d’avoir exhumé ce texte, rédigé en 1960, d’une brièveté inversement proportionnelle à la densité de sa prose. À sa lecture c’est une évidence : penseur d’une rare érudition, Charbonneau n’en était pas moins poète. Son écriture est portée par un souffle lyrique venu des âges anciens. Rares sont les penseurs de cette trempe qui savent allier les références historiques, bibliques et littéraires à l’analyse sociologique complexe avec une telle aisance.

Et si certains doutent encore de la puissance imagée de sa langue, voilà de quoi balayer leur méfiance : « Qui prend son temps, en découvre dans cet arrêt le mouvement : l’individu trop pressé ne peut plus mesurer la profondeur de l’urgence. Et qui savoure l’instant sait bien que l’amertume de sa fragilité en est le sel ; il nous atteint si vivement parce que sa douleur nous blesse ; sa lumière est éblouissante parce qu’elle est celle d’un éclair. La conscience seule donne toute sa force à l’instant en nous éveillant à sa présence, mais elle nous apprend qu’il passe, et de ce mouvement il vit. Ainsi, pas plus que le Ciel ne détruit la Terre, l’Éternité ne détruit l’instant ; elle est le sang qui anime sa chair, l’esprit dont son corps frémit. »

Sylvain Métafiot

Macron ou le stade suprême du vide politique [2]

« Ce livre répond à une angoisse partagée, celle de voir l’activité politique réduite à néant », nous explique Harold Bernat, agrégé en philosophie. L’auteur nous décrit une époque, celle qui a permis à Emmanuel Macron d’arriver à l’Élysée. Cette victoire ne doit rien au hasard. Le journalisme s’appauvrit et ne cherche plus à aller au fond des choses, symptôme d’un temps marqué par le recul de la pensée critique et philosophique. C’est ainsi que Macron a alors pu passer pour le « président philosophe », disciple de Paul Ricœur, notamment grâce à sa célèbre interview dans Le 1 en juillet 2015. Bernat souligne pourtant combien ce récit est faux.

De même, il démontre combien est faux le mythe selon lequel l’arrivée au pouvoir d’En marche marquerait l’avènement de la société civile. Cette “société civile” ne se cantonne qu’aux classes supérieures et s’oppose au peuple. Mais derrière l’arrivée au pouvoir de Macron se cache surtout la haine du politique chez les libéraux, qui préfèrent l’administration des choses. « Le néant est le prix de sa liberté, libre pour rien », résume Clouscard.

Kévin Boucaud-Victoire

Le néolibéralisme a-t-il tué l’American dream ? [3]

Deux ans après le documentaire Requiem for the American Dream où il s’exprimait déjà sur le sujet, Noam Chomsky nous livre par écrit les dix commandements du néolibéralisme. Ce système économique a remplacé le compromis keynésien des Trente Glorieuses, qui reposait plutôt sur le partage des gains de croissance. D’après le célèbre linguiste et philosophe anarchiste, le néolibéralisme en train de tuer les États-Unis.

En effet, la mondialisation et la financiarisation de l’économie ont créé une précarité et des inégalités si grandes, qu’il est devenu impossible de croire au modèle social américain. De « réduire la démocratie » à « marginaliser la population », en passant par « contrôler la régulation », « briser la solidarité » et « façonner l’idéologie », les dix préceptes formulés par Chomsky nous aident à comprendre ce qui s’est passé en quatre décennies.

K.B.V.

Le brouillard des idées [4]

Alors que les principaux repères politiques semblent s’estomper, que le clivage gauche-droite se fragilise et que le peuple ne vote plus comme il le faudrait, Gaël Brustier tente de donner quelques repères idéologiques. Le politologue reprend et augmente cinq ans de chroniques pour Slate.fr.

Brustier analyse presque tout le spectre politique, de l’extrême droite à la gauche radicale, en passant par la droite “républicaine” et l’extrême centre d’Emmanuel Macron. L’auteur réfléchit également sur le populisme de gauche et le conservatisme identitaire, idéologies en pleine explosion. On regrettera cependant certaines analyses un peu datées. Mais il faut avouer que de l’avènement de Macron à la progression de la France insoumise en passant par l’effondrement de la droite, l’année électorale était imprévisible. On notera aussi que seuls les mouvements institutionnels ont le droit à une vraie analyse, quand d’autres plus critiques et en pleine expansion (mouvement décroissant ou zadisme par exemple) sont ignorés. Il s’agit néanmoins d’un ouvrage relativement complet et instructif.

K.B.V.

Les Gaulois résistent toujours [5]

Accusé devant le Sénat de détourner des fonds publics pour ses orgies, le responsable des voies romaines décide d’organiser une course qui prouvera le bon état du réseau routier. La Transitalique, course de chars qui traverse l’Italie des Alpes au Vésuve, voit alors le jour, avec des participants appartenant à divers peuples (Bretons, Spartiates, Goths, Romains, Lusitaniens, Koush, etc.). Mais Jules César ordonne que la course, à laquelle finissent par participer Astérix et Obélix par un heureux concours de circonstances, soit remportée par un Romain… Une belle aventure s’offre alors à nos deux héros.

Une fois passée la déception créée par la disparition du synopsis (« Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ… »), de la carte du village gaulois et de la description des personnages principaux, les fans apprécieront cet album, le deuxième de Ferri et Conrad, même si ce n’est pas le meilleur de la série.

K.B.V.

Pour un romantisme révolutionnaire en action [6]

traversoLa mélancolie de gauche est un phénomène finalement assez peu connu. La révolution a souvent rimé avec optimisme, et les bravades des insurgés sont autant de signes d’une puissance vitale peu compatible avec le spleen baudelairien. Pourtant, après l’action, et une fois les barricades tombées, l’idéal fait bien souvent place à la désillusion, et les espoirs déçus donnent alors aux survivants des insurrections échouées l’accès à ce fameux trouble de l’esprit qu’est la mélancolie.

Que faire après les défaites qui ont jalonné l’histoire du mouvement ouvrier du XIXe et XXe siècles ? La mélancolie rend-elle forcément apathique ou peut-elle être le prétexte à un sursaut politique ? Autant de questions, et bien d’autres, très bien étudiées par Enzo Traverso dans son essai éponyme. Si le progressisme a pu avancer tête baissée dans un rapport au temps focalisé sur le futur, il existait aussi, en marge et cependant avec une étonnante prégnance au sein du mouvement ouvrier, un rapport au temps qui ne se refusait pas le regard dans le rétroviseur. En analysant l’histoire politique mais aussi artistique (peinture, cinéma…), Traverso note la fécondité de cette tradition que Michaël Lowy et Robert Sayre avaient en d’autres temps qualifiée de “romantique révolutionnaire”, et qui permettait de faire de cette mélancolie et de ces défaites autant d’apprentissages et de raisons de faire advenir une société meilleure. Scander les révolutions perdues – Commune de Paris, révolution spartakiste, révolution espagnole, etc. – devenant ainsi non un moyen de s’affliger du passé mais bien une utilisation de ce dernier comme tremplin vers l’avenir – jusqu’à devenir source d’utopie chez certains.

Le problème ? Aujourd’hui, après la chute du mur de Berlin, il semblerait que cette mélancolie “active”  ait fait place à une mélancolie désespérante, qui lui fait dire que c’était comme si « ce qui restait de ce siècle de soulèvements n’était plus qu’une montagne de ruines et l’on ne savait pas comment déblayer les décombres ni où commencer à reconstruire, ni même si l’on en serait capables ou si cela en valait la peine. »

Galaad Wilgos

Une vie de luttes  [7]

art de volerCette BD est le pendant dessiné de l’essai d’Enzo Traverso. Un récit poignant, capable de vous infliger tantôt la plus immense tristesse, tantôt la plus grande euphorie. C’est l’histoire du père de son auteur, Antonio Altarriba, un vieil homme d’apparence d’ordinaire. Le début commence par la fin : son suicide. Après avoir mis sur papier le récit de sa vie, cet homme décide de se donner la mort dans sa maison de retraite. La bande-dessinée commence avec force par cet acte de liberté absolue : la mort joyeuse donnée à soi-même, la délivrance après une longue existence de galérien et de désespéré. Le père a pu ainsi voler pour la première et dernière fois, hors de ce monde plein de lourdeurs et d’injustices.

S’en suit le récit incroyable de cet Espagnol, narré par son fils qui, par un habile procédé narratif, fusionne avec le personnage principal. On y découvre l’histoire tourmentée d’un anonyme ayant parcouru les grands événements du XXe siècle, diluant ses petites histoires dans l’Histoire avec sa grande hache. De son enfance, pauvre, rurale, sordide et ponctuée de rares démonstrations d’affection de la part de son entourage – comme de minces rayons de lumières traversant une épaisse futaie –, jusqu’à sa mort lente dans un home, terriblement similaire à son enfance opprimée, on le voit tour à tour anarchiste espagnol en 1936, résistant en France, dealer de charbon à la Libération, père de famille, mari insatisfait… Prisonnier la plupart du temps (des fascistes, du travail, de son mariage, de son home…), libre à de rares occasions, un seul fil conducteur à travers toutes ces vicissitudes : le refus des compromis. Ses mésaventures, ses déboires comme ses rares moments de bonheur sont par ailleurs illustrés par les magnifiques dessins de Kim – dans un subtil expressionnisme, avec quelques incursions dans le monde du symbole, univers nouveau pour ce dessinateur plutôt porté sur le réalisme.

Il faut lire cette BD, non seulement parce qu’elle est tout ce que l’on peut demander d’un tel médium et plus encore, mais aussi parce qu’elle amène à réfléchir sur l’injustice d’un monde dans lequel les êtres soucieux de liberté et d’égalité souffrent plus que tous les autres. Récit profondément mélancolique, cette mélancolie doit cependant être ressentie comme un appel des entrailles à lutter pour que cesse la contradiction invivable entre idéaux et quotidien, utopie et réalité.

G.W.

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