Politique

Limites de l’insoumission institutionnelle

Dans le sillage des Nuits debout et des manifestations contre la loi Travail, la France insoumise, mouvement de « gauche populiste », s’est imposée comme la principale force politique de gauche antilibérale, euro-critique et écologiste dans les scrutins présidentiels. Alors que Mélenchon tente de devenir la figure d’opposition n°1 à Macron dans le cœur des Français et de consolider les fondations de son mouvement, quel bilan pouvons-nous tirer de ces quelques mois d’insoumission institutionnelle ?

Au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle française, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin dressait les conséquences de cinq ans de Hollandie sur la gauche de l’échiquier politique : « Mitterrand aura réussi à détruire l’extrême gauche et reconstruire le Parti socialiste, Hollande aura détruit le PS et construit l’extrême gauche. » Nous n’irons pas aussi loin. En effet, si le quinquennat de François Hollande fut en tous points désastreux, il n’a fait que pousser la gauche de gouvernement à revenir à ses fondamentaux sociaux, économiques et culturels. Ainsi est apparu dans le paysage politique ce mouvement – le terme de “parti” étant désormais discrédité – qu’est la France insoumise (FI), né des décombres du Front de gauche (FDG) à l’initiative notamment de membres du Parti de gauche (PG) de Jean-Luc Mélenchon.

Même si sa base militante provient de ce creuset – ainsi que du Parti communiste français (PCF), d’Ensemble ou du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) –, une erreur possible serait de vouloir réduire la FI à une sorte d’ersatz du Front de gauche version 2012. En effet, la stratégie revendiquée, le fond idéologique, mais aussi la structure partisane dans une moindre mesure, dévient très largement – au moins sur le papier – du cadre adopté à une époque où les divisions entre communistes et gauche du PS étaient moindres.

De “l’appel du 5 juin” à l’Assemblée nationale

Le coup d’envoi du mouvement de la France insoumise a lieu place Stalingrad à Paris, le 5 juin 2016, dans un contexte de lutte sociale intense, marqué par le passage en force de la loi El Khomri à l’Assemblée nationale. Ce jour-là, 10 000 personnes viennent assister au discours de Jean-Luc Mélenchon et à un “défilé de la France insoumise”, qui tente d’illustrer les différents combats menés par ses sympathisants dans leur sphère personnelle ou professionnelle. Avant la tenue de cette première réunion, une plateforme web avait été créée dans le but de permettre à tout un chacun “d’appuyer” la candidature de Mélenchon à l’élection présidentielle en un clic.

Prenant la mesure de la période, l’ex-leader du Front de gauche a alors pour ambition de reconstituer un mouvement dont l’idéologie est structurée autour du concept d’écosocialisme, apte à conquérir le pouvoir par les urnes ou à se construire comme principale force d’opposition aux politiques libérales. Très tôt, la stratégie politique qui se dessine s’avère être ce que l’on peut appeler un “populisme de gauche”, à savoir une tentative non pas de s’adresser uniquement à l’électorat classique de la gauche, mais plutôt de proposer un “appel” au peuple tout entier. Si les références théoriques restent celles de la gauche, Mélenchon ne se définit plus, lui, comme “de gauche”, partant du principe que le bilan désastreux du Parti socialiste a fini de discréditer cette terminologie dans la tête des électeurs.

La campagne qui s’est déroulée jusqu’au 18 avril 2017 a ensuite été pour le moins une réussite, malgré la défaite de la France insoumise au premier tour. Les architectes du mouvement ont tout fait pour en faire un moment pédagogique, destiné à raviver la fibre sociale et écologique des Français : pour cela, ils ont considérablement développé leur communication sur les internets. Après la mise en place d’une émission d’information hebdomadaire animée par Mélenchon sur YouTube, les Insoumis ont pris possession de tout l’arsenal culturel du Web en diffusant leurs idées sur les réseaux sociaux, en fabriquant des mèmes à l’effigie de leur candidat ou en noyautant des forums de discussion. La fin de la campagne vit même l’apparition d’un jeu vidéo – Fiscal Kombat – dont le principe était d’animer un petit Mélenchon pixelisé qui devait faire les poches aux politiciens corrompus qui traversaient sa route.

Cette communication redoutable conjuguée à une volonté affichée de changer les pratiques politiques, en permettant notamment aux différentes antennes locales de jouir d’une relative autonomie pendant la campagne, ont permis une repolitisation d’une partie de la société, avec en premier chef logique les déçus du hollandisme. Les nombreux meetings, aussi poignants qu’accessibles, sont aussi un facteur explicatif du bon score (19,6 %) effectué par la France insoumise au premier tour de la présidentielle, lui permettant de s’imposer comme une force de gauche pour les années à venir.

Après un second tour abominable, confrontant le libéralisme débridé au nationalisme ethnique, les législatives ne furent pas un franc succès électoral pour la France insoumise, mais elles lui permirent tout de même d’envoyer une vingtaine de députés à l’Assemblée nationale, chargés de porter une voix discordante à celle des troupes macroniennes. Même en petit nombre, les Insoumis parviennent depuis lors à se faire entendre en multipliant les coups d’éclat, et sont désormais présentés par certains médias comme la principale force d’opposition à Emmanuel Macron. Durant l’été et à la rentrée 2017, ces quelques députés ont mené une campagne d’information importante, portée notamment par les figures de Jean-Luc Mélenchon, d’Adrien Quattenens et de François Ruffin, rédacteur en chef de Fakir et porteur d’une ligne politique “sociale-territoriale”.

Réussites et ambiguïtés

Dans un contexte de mort clinique de la gauche de gouvernement, la réussite incontestable de la France insoumise a donc été de faire naître une organisation politique audible, proposant une lecture du monde inspirée des écrits de la philosophe Chantal Mouffe et de l’expérience Podemos, qui a abouti à un socle programmatique comprenant une volonté de revitalisation des institutions et de la démocratie (la VIe République), mettant en avant un discours critique sur l’Union européenne néolibérale et revenant aux fondamentaux de la social-démocratie, avec une insistance sur la question écologique. Jean-Luc Mélenchon et son mouvement ont incontestablement motivé de nombreux électeurs non-votants à revenir aux urnes et ont créé une importante émulation militante qui se poursuit encore aujourd’hui.

Pour autant, rappelons que la France insoumise est un mouvement jeune, aux assises toujours branlantes : elle n’est pas exempte de critiques à l’intérieur même de son propre camp, qui regarde ses angles morts d’un œil tantôt amusé, tantôt consterné.

La première des ambiguïtés que l’on peut relever au sein du mouvement a trait à l’omniprésence de la figure de Jean-Luc Mélenchon en son sein. Celle-ci est pour le moins colossale, quant on sait que le programme L’avenir en commun propose une nouvelle république assise sur un pouvoir collégial, avec une suppression programmée de la figure du président de la République. Or, comment penser qu’une telle mesure pourrait se concilier avec le charisme et la forte personnalité d’un vieux briscard de la politique comme Mélenchon ? Pour tout amoureux de la démocratie, l’idée est tentante, bien sûr, mais l’équation reste irrésolue. En effet, la Ve République sied tant au leader de la France insoumise qu’on peine à croire que celui-ci puisse se résoudre à partir, comme il le promet, une fois la nouvelle constitution écrite, avant la fin de son mandat. Ainsi, Mélenchon est tout à la fois un atout et une difficulté pour son propre camp : sa faconde et son charisme offrent au mouvement un panache de façade et une diffusion efficace des idées, mais sa présence en elle-même nuit à la crédibilité de tout un pan du programme affiché par les Insoumis.

Ce point est d’autant plus problématique quand on sait qu’actuellement, le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon reste la principale force d’appui du mouvement de la France insoumise, et certainement son plus gros pourvoyeur de candidats. Créée en 2009, cette formation politique s’est en effet illustrée depuis par son sectarisme qui a entraîné le dégoût de nombreux militants, ainsi que par son organisation bureaucratique qui ne dessine aucune rupture avec ce que le système des partis a auparavant offert de pire pour la vie politique. Nombre de ses membres influents – on pourrait citer, pas tout à fait au hasard, Alexis Corbière et Raquel Garrido – dégoûteraient n’importe quel militant authentiquement progressiste et antilibéral de s’adjoindre à la FI par la médiocrité avec laquelle ils défendent des idées qui mériteraient de bien meilleurs représentants. On aura ici le goût de ne pas revenir sur certains dossiers annexes désormais tristement célèbres, qui ne participent pas du débat d’idées mais qui peuvent contribuer à une forte défiance vis-à-vis du mouvement tout entier, même de la part de ses soutiens les plus proches. Et pour Garrido, qui a récemment choisi de quitter le mouvement pour continuer sa carrière chez Bolloré, on se contentera d’un aimable « bon débarras ».

« La FI risque de ne devenir qu’un nouveau PS, agglomérant une congrégation de petits chefs plus occupés à s’emparer de la tête de leur propre mouvement qu’à proposer une alternative au capitalisme néolibéral. »

Notons également que la notion de “mouvement” politique, très à la mode par les temps qui courent, s’est récemment substituée à celle de “parti”, discréditée par l’usure de formations politiques comme le PS ou Les Républicains. Depuis le début du XXe siècle, le parti politique est en effet l’organisation de base qui structure la vie politique et démocratique de notre pays, avec ses bienfaits et ses travers. Le parti, c’est l’espace par excellence de l’organisation militante, mais c’est aussi un espace où une doctrine s’impose, empêchant tout écart à la ligne définie par les idéologues de la structure. D’où l’émergence récente de divers mouvements, à l’instar du “Rassemblement Bleu Marine” à l’extrême droite de l’échiquier politique ou d’En marche ! à son extrême centre.

En vérité, cette notion de mouvement apporte bien peu de neuf. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard qu’elle fasse aujourd’hui l’unanimité à droite comme à gauche, inspirant les pires tenants du système capitaliste. La nouveauté réside dans le fait qu’elle agglomère sous son nom un ensemble de formations venues d’une même famille politique – partis, associations… – qui s’entendent sur l’essentiel en entretenant tout de même des divergences sur des questions stratégiques ou de fond. À première vue, on pourrait imaginer que ces mouvements apportent un élan démocratique, une pluralité dans le discours, mais ils restent toujours, en définitive, soumis à la loi du plus fort, à savoir à la formation qui revendique le plus d’adhérents, celle qui se retrouve en situation de monopole. L’exemple du Rassemblement bleu Marine est à ce titre éloquent, puisque le mouvement regroupe diverses personnalités venues de la droite radicale (membres de DLF, du Siel, etc.) tout en restant placé sous le haut patronage du Front national. On pourrait craindre que la France insoumise connaisse déjà une évolution similaire, car le PG y tient actuellement les manettes et ne semble pas vouloir les lâcher. La FI risquerait alors rapidement de ne devenir qu’un nouveau PS, agglomérant une congrégation de petits chefs plus occupés à s’emparer de la tête de leur propre mouvement qu’à proposer une alternative au capitalisme néolibéral.

« Dédiaboliser l’insoumission, tel pourrait être leur slogan, un programme qui constitue pour le moins un bon résumé pour une gauche légaliste passée à la machine à laver. »

Si le tour de force de la France insoumise a été de proposer un discours cohérent et essentiel articulant étroitement l’écologie au social, son édifice théorique reste lui aussi branlant. À ce propos, l’erreur primordiale réside dans une apparente confusion entre contenu et stratégie politiques, ou pire, dans une prise d’importance progressive de la communication au détriment de l’aspect programmatique. Le programme L’Avenir en commun a été ardemment défendu durant la campagne présidentielle – là n’est pas le propos –, mais on constate peu à peu au sein de la FI une tendance à effacer des discours certains marqueurs intellectuels de la gauche, à commencer par le marxisme. On n’y a d’ailleurs même rarement parlé de capitalisme, et encore moins d’anticapitalisme. Par contre, on y parle beaucoup de révolution, à grands renforts de moulinets brachiaux et de tremblements dans la voix. Toujours pour tenter de présenter cette improbable révolution par les urnes comme l’aboutissement des révolutions qui ont jalonné le XIXe siècle et qui sont, elles, bien réelles. C’est ainsi que le “populisme de gauche” inspiré par Chantal Mouffe – notion intéressante d’un point de vue strictement marketing – tend à occulter la notion de lutte des classes au profit d’un hypothétique mouvement de “ceux d’en bas” contre “ceux d’en haut”, les deux groupes étant très approximativement définis.

Comme dans tous les mouvements politiques actuels, l’aspect communicationnel et les éléments de langage prennent ainsi le pas sur le fond et les concepts, ce qui représente d’ores et déjà une volonté de normalisation de la part du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Et si la France insoumise se met déjà à transiger sur les bases de pensée de nombre de ses inspirateurs, qu’en restera-t-il dans cinq ans ? Dans dix ans ? Parce qu’après tout, l’ensemble de la classe politique française, qui s’évertue à donner le nom d’extrême gauche à une formation tout juste social-démocrate, risque d’encourager cette dernière à faire des concessions, à abandonner son héritage intellectuel, puis ses électeurs, puis le peuple entier, jusqu’à redevenir un PS en bonne et due forme. On sent déjà poindre, chez les cadres de la France insoumise, cette envie de conformisme. Elle s’exprime notamment dans leurs prises de distance avec des manières de contester qui ne rentrent pas dans leur moule, qu’ils ont beau jeu de qualifier d’anti-républicaines, feignant de croire que le mot république, après avoir été souillé par plusieurs générations de politiciens, puisse encore signifier quelque chose de tangible de nos jours.

Ardemment, les Insoumis désirent être les dépositaires de “l’insoumission”, cette nouvelle marque qu’ils se sont trouvée, salissant un joli mot au demeurant et brodant avec cette laine de petits écussons brandis fièrement en public. Dédiaboliser l’insoumission, tel pourrait être leur slogan, un programme qui constitue pour le moins un bon résumé pour une gauche légaliste passée à la machine à laver.

Faire du neuf avec du vieux : envie de parvenir et renoncements précoces

Veillons toutefois à ne pas être trop durs avec la France insoumise : le mouvement a cette vertu de remotiver les troupes, contrairement au cadavre nécrosé du PCF de Pierre Laurent et aux mirlitons repeints du Parti socialiste. Mais s’il n’y prend pas garde, il pourrait connaître une mort cérébrale bien plus rapide que ses illustres aïeux, malgré une actualité qui semble le placer en position hégémonique.

« Le refus de parvenir n’a pas lieu d’être, puisque la volonté première est justement la prise du pouvoir. »

Dans la situation d’une présidence Macron qui s’annonce férocement libérale, on pourrait se dire qu’après tout, la « guerre des gauches » promise par Kevin Victoire pourrait connaître une trêve. En effet, la gauche française est aujourd’hui en miettes et continue de se livrer à une guerre des petits chefs, idéologues gardiens d’arrières-boutiques trop longtemps fermées. Signe d’un temps ou le business prime toujours sur l’intérêt collectif, personne à gauche ne semble capable à l’heure qu’il est de discuter intelligemment et de proposer des stratégies collectives concrètes pour lutter contre les politiques libérales. Comme si l’enjeu était de déterminer qui, parmi ces formations plus ou moins importantes, détient la vérité absolue. La France insoumise, qui a très tôt eu beau jeu de proclamer sa volonté de rassembler le plus largement possible sans se cantonner à un hypothétique “peuple de gauche”, n’est pas en reste dans ce grand élan d’incapacité. Aux dernières législatives, on a ainsi pu voir des candidats insoumis dont le seul programme était de nuire un maximum à leurs rivaux du PS ou du PCF. De la même manière, on assiste tous les jours sur les réseaux sociaux à des joutes verbales entre camarades incapables de s’entendre, allant parfois jusqu’à l’insulte ou la menace, certains militants FI semblant considérer détenir une parole divine, et prenant la moindre critique administrée à leur mouvement pour une trahison.

Enfin, la récente interview de Mélenchon à Marianne, dans laquelle ce dernier se décrit étrangement comme une sorte de miroir d’Emmanuel Macron, suffit pour laisser penser que la France insoumise n’est finalement qu’une autre version du centrisme – certes un peu plus juste et un peu moins libérale en apparence – dont se réclame notre président. Les deux hommes ont d’ailleurs des points communs : tous deux sont technophiles, et tous deux partagent une vision quasi mystique – et un peu néo-coloniale – de la France, nation “universaliste” ayant reçu un mandat pour éclairer les ténèbres du reste du monde.

À l’heure où le dégoût de la politique a atteint des sommets, il n’est donc pas sûr du tout que la France insoumise parvienne, à l’avenir, à fédérer une part du peuple assez importante autour d’elle, ni même à conserver son hégémonie à la gauche de l’échiquier politique. Sans oublier qu’un mouvement naissant, qu’il soit de droite, de gauche ou de rien du tout, attire toujours vers lui une flopée de jeunes politiciens aux dents longues, plus pressés de s’adonner au personal branding que de défendre les intérêts des plus faibles. Là encore, la matrice de la France insoumise ressemble beaucoup au Parti socialiste des années 1980 : à côté de jeunes pousses prometteuses comme Adrien Quatennens, elle laisse s’épanouir un peu partout en France – et spécifiquement en région parisienne – le chiendent des petits marquis qui feront tôt ou tard passer leurs intérêts personnels avant les idées qu’ils sont censés défendre. Nous vivons dans une société libérale, et il est toujours bon de rappeler qu’en contexte libéral, même les partis anti-libéraux peuvent devenir des promontoires à rapaces. La pureté ne se décrète pas, elle s’organise, et une formation qui se veut démocratique et antilibérale a toujours tort de ne pas mettre en avant le « refus de parvenir », concept popularisé par le géographe anarchiste Élisée Reclus (1830-1905).

« Une prise de pouvoir de la gauche restera une prise de pouvoir de quelques-uns au détriment des autres tant que cette dernière ne se sera pas un peu inspirée de l’éthique anarchiste, en incluant des limites concrètes et dissuasives au pouvoir des hommes sur leurs semblables. »

Les formations et personnalités de gauche ont toujours eu une difficulté à répondre à la question primordiale du pouvoir, qui est par essence corrupteur. Au PG, c’est très clair : le refus de parvenir n’a pas lieu d’être, puisque la volonté première est justement la prise du pouvoir. À partir de là, tout est possible, puisque le combat politique est placé dans les sphères institutionnelles, médiatiques et électorales. Or, à gauche, la question de savoir s’il vaut mieux accéder au pouvoir ou se construire en tant que contre-pouvoir est des plus anciennes, et les expériences successives de gouvernement sont bien démoralisantes. Une prise de pouvoir de la gauche restera une prise de pouvoir de quelques-uns au détriment des autres tant que cette dernière ne se sera pas un peu inspirée de l’éthique anarchiste, en incluant des limites concrètes et dissuasives au pouvoir des hommes sur leurs semblables. Et ce n’est pas l’option qui semble avoir été choisie dans les faits au sein de la France insoumise, malgré les quelques éléments programmatiques intéressants allant dans ce sens, autour notamment de l’idée d’une république des limites qui a séduit les électeurs.

Pendant une large part du XXe siècle, le Parti communiste français a réussi à faire émerger une contre-société protégeant les plus faibles en France : avant de prendre le pouvoir, il s’agit de s’atteler à cet objectif, peut-être plus modeste en apparence, mais non moins difficile et glorieux. Dans le cas contraire, en plaçant la charrue avant les bœufs, le risque est grand d’aller de renoncements en renoncements, de se comporter en opposition seule et univoque, et de voir très vite ressusciter la bonne vieille alternance, si chère à notre Ve République.

Bien sûr, tout n’est pas noir chez ceux qui ont choisi la voie institutionnelle pour porter leurs idées : le travail qu’exécute le député François Ruffin depuis son élection – travail qui n’est que l’extension logique de son travail de journaliste – le démontre bien. En se faisant député-reporter, en apostrophant directement les tenants du pouvoir réel que sont les PDG, où en créant des connexions inattendues avec certains de ses camarades députés, Ruffin remet un peu de lutte des classes dans les débats et rappelle qu’il existe, en politique, des personnes qui mènent leurs combats politiques avec leurs tripes. Mais paradoxalement, l’enseignement le plus utile qu’il a pu nous apporter depuis juin 2017 est certainement de nous avoir prouvé par A+B qu’il était impossible pour un antilibéral authentique de s’inscrire dans le jeu actuel des institutions sans se retrouver régulièrement face à un mur, à l’exemple du récent débat avorté avec le représentant du groupe agro-alimentaire Bigard. En d’autres termes, pour bouleverser l’ordre établi, la voie légale est un territoire à occuper, mais il ne peut pas être le seul. La France insoumise, groupe auquel est affilié Ruffin à l’Assemblée nationale, a pour ambition de faire revenir les électeurs vers leurs bulletins de vote, mais elle est en train de nous prouver dans le même temps que le monde ne changera pas au sein des hémicycles. Gageons que lesdits électeurs, qui sont avant tout des citoyens, s’émancipent de la tutelle des chefs autoproclamés, et parviennent d’eux-mêmes à trouver d’autres chemins pour affirmer leur opposition au libéralisme débridé et à la guerre que leur mènent les classes supérieures.

Une du dernier supplément de Fakir

Combattre le Capital au XXIe siècle correspond bien souvent à un combat contre soi-même. Puisque l’on peut douter à raison que les cadres de la France insoumise s’appliquent à eux-même le concept de dégagisme dont ils se réclament tant, la base militante du mouvement aura sans doute tôt ou tard à forcer les choses. Pour l’heure, l’urgence est de cesser d’obéir aux petites caporalités venues de l’avant-garde du PG pour construire des pôles d’opposition locaux non dirigés par des personnes déconnectées et avides de pouvoir. Cette construction est d’ores et déjà en route, comme l’attestent de nombreuses initiatives intéressantes plus ou moins proches de la FI, à l’image de La Demeurée,  projet de ferme communautaire qui a émergé il y a un peu plus d’un an à Saint-Contest, près de Caen. On peut ainsi faire le souhait raisonnable que les perspectives électorales de courte vue cèdent la place à la construction active de projets concrets, durables, et d’un contre-pouvoir partout en France. En l’espérant aussi divers que les multiples fronts qui essaiment dans le pays. Et en s’y prenant assez tôt pour que l’insoumission ne finisse pas comme un vulgaire slogan orwellien dans le grand cimetière des mots usés jusqu’à l’os.

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8 réponses »

  1. Bonjour. Je commence par vous féliciter de la qualité de l’écriture de votre article. En fait, je prends exemple sur vous. Vous commencez par une tartine de miel à propos de la France Insoumise, ensuite vous ajoutez une pincée de poivre en faisant bien ressortir le goût sucré du liquide blond et le tout devient immangeable. Le plan de l’article est parfait, je me demande d’ailleurs si je dois parler de plan ou de stratégie. Par contre, si le miel au poivre est dur à avaler, votre texte est un régal pour les amoureux de la langue française. Bref, pour parler net, votre article est parfait sauf qu’il se fonde sur des inexactitudes.
    Je suis une vieille militante bientôt octogénaire, mais je crois vivre et agir conformément aux conditions de l’instant. Membre de ce mouvement si dynamique de la France Insoumise, je suis également adhérente du Parti de Gauche et, je vais vous surprendre, je suis aussi à l’aise dans l’un que dans l’autre, j’y défends les mêmes valeurs et je trouve mes amis et camarades épatants (au féminin aussi bien sûr). J’ai réellement l’impression que vous parlez de deux milieux que vous connaissez mal. Les Insoumis sont par définition des révolutionnaires, au même titre que le Parti de Gauche qui s’est créé dans l’objectif de parvenir à la révolution contre le système, par les urnes de préférence ou tout autre moyen en évitant autant que possible la violence et la guerre. Dans ce but, nous devons nous contenter de tenter d’agir d’abord dans le cadre qui nous est imposé par les institutions actuelles. .

    Si vous avez été mal informé, c’est dommageable pour toute la vraie gauche car ce genre d’article peut lui faire du mal et vous en avez certainement conscience. Vous vous ne livrez pas ici à un exercice de libre concurrence, liberté qui irait jusqu’au mensonge ? Ne vous trompez pas d’adversaire car, même si nous n’avons pas un programme strictement semblable, notre ennemi commun est bien le libéralisme débridé dont le peuple (et les peuples) supporte la violence si brutale en ce moment. Gardez vos talents d’écriture pour les combattre s’il vous plaît.

    • Merci pour ce commentaire qui fait chaud au coeur malgré son caractère critique.
      Vous avez parfaitement raison, je connais personnellement assez mal les milieux militants car je n’ai jamais été encarté. Cependant, j’ai suivi activement les deux dernières présidentielles, et croyez-le bien, j’ai été un soutien inconditionnel de Jean-Luc Mélenchon. Pour le reste, une grande partie de mon argumentation se base sur des retours que j’ai pu avoir de camarades ayant, eux, gravité au PG ou plus récemment à la FI. Ca n’en fait pas une parole d’or, mais j’ai estimé que ces quelques lignes méritaient de paraître car elles témoignent d’un ressenti pour de nombreux militants. Et j’ai pensé aussi qu’elles pouvaient être utiles à tout le monde (vous remarquerez d’ailleurs que ma critique est franchement différente de celle qu’on peut lire dans les médias généralistes au quotidien).
      Salutations amicales.

      • Je suis France insoumise et je trouve l’article intéressant mais ô combien méprisant. Certes, on peut se poser et de poser des questions sur jlm mais le but aujourd’hui est de tenir rassemblé.
        Il sera toujours temps de sanctionner mais là, vous sanctionnez avant et faites le jeu des fois qui nous gouvernent (mal).
        Je fais partie d’un groupe d’appui et celui-ci aussi casse du jlm…
        Alors je n’y vais plus mais je reste accro au programme l’avenir en commun même si tout n’est pas rose.
        Pendant qu’on palabre, les pauvres et la France continuent mal et la bande macron rit bien de tout ça.
        Toutes ces remarques sont pertinentes mais désunissantes.
        Tout le monde veut faire ses petites remarques au lieu de faire continuité.
        Je ne veux pas du monde actuel pour mes enfants, les animaux, l’écologie, je voterai france insoumise et je sanctionnerai après si et seulement si vos propos s’avéreraient vrai.
        Rassemblez plutôt que détruire.

    • Merci danieledugelay pour cette réponse dont je partage tant les idées que l’enthousiasme. Insoumise de 64 ans debout pour l’Avenir en Commun de nos enfants !

  2. Excellent article.
    Quant à la conclusion sur le devenir orwellien du mot « insoumission », il est clair que c’est déjà le cas : chez LFI il faut être insoumis à tout sauf à la parole vénérée du bon père Mélenchon.
    D’un extrême à l’autre de l’échiquier politique, en passant par toutes les subtiles nuances intermédiaires, on reconnaît partout la religion du progrès, peut-être même davantage chez Mélenchon que chez Macron, où le productivisme forcené de la conquête spatiale et de l’exploitation des mers surnage toujours derrière les aplats de peinture verte. On reconnaît aussi partout le culte du chef, et il faut être vraiment naïf pour croire qu’une « révolution » telle que celle promise par les « Insoumis » mènera à autre chose qu’à déplacer l’oligarchie d’un groupe à un autre.

    En somme il ne reste qu’à suivre le conseil d’Octave Mirbeau de faire la grève des élections, suivre aussi l’exemple de Proudhon qui refusa de se laisser enrégimenter derrière le prestige du leader (Lettre à Marx: « ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion ; cette religion fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il faut, avec l’éloquence et l’ironie. À cette condition, j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non »).
    Et plutôt que de dilapider son énergie en querelles de chapelles stériles, promouvoir la seule idée capable peut-être de démolir un système qui œuvre sans cesse à l’artificialisation absolue de la vie humaine et de la nature : la grève de la consommation, seul marteau susceptible de faire choir la fragile structure financière qui entretient la civilisation industrielle. Et pour cela, point n’est besoin de parti, et donc de compromission.

  3. Merci pour cet article, qui a le grand mérite d’ouvrir un débat où Il ne peut être question de jeter l’anathème sur des militants sincères, qu’ils soient de la France Insoumise, du PS ou du PCF ou tout simplement de la diversité anarchiste.

    La France Insoumise n’est pas née d’une immaculée conception.

    Le leader ne « s’est pas imposé ». Il a soumis lui-même, à la France Insoumise, le concept né des théories fumeuses de Ernesto Laclau et Chantal Mouffe : vive un « Podémos » à la française, mise à part que tous les militants du PG encadrent le mouvement des insoumis.

    Une théorie est toujours au contact d’une réalité. Dans une époque donnée, on ne peut pas penser autre chose que ce que cette époque nous demande de penser. Et ceci est restrictif par rapport à l’individu.

    Un mouvement, qui n’est pas un parti, ne se construit pas à partir de théories, fussent-elles de Ernesto Laclau et Chantal Mouffe ! Ainsi dans celui très minoritaire, qu’est « Le Peuple Président », l’engagement pour édifier ce « monde » est toujours personnel.Il commence par une exigence de classe vis-à-vis de soi-même, une sorte de vigilance, puisque chacun est l’architecte et l’explorateur de sa liberté critique. Puis, la phase collective s’opère par sédimentation : chacune et chacun y vit à son rythme et selon ses besoins du « moment ». Seule l’action, élaborée collectivement, détermine l’organisation, sans principe premier, c’est-à-dire sans Homme « providentiel », c’est-à-dire, s’étant préalablement déclaré SEUL candidat naturel !

    La France Insoumise est née de la mort du Front de Gauche, consommée lors des élections régionales de 2015. Par contre, c’est de cette mort, lors des municipales de février 2014, qu’est né « Le Peuple Président ». Pour nous, le Fdg était condamné dès sa création, car, loin d’être monolithique, il était traversé à tous les niveaux par des contradictions et des intérêts particuliers qu’il fallait assumer pour se différencier du PS.

    Or, lors des régionale s de 2015, les dialectiques développées pour rejoindre les listes du PS furent éloquentes. Ainsi, en Ile-de-France, COQUEREL justifiait son ralliement au PS par le terme de « regroupement technique ». Pour LAURENT et AUTAIN, ce ralliement à BARTOLONE était naturel, bien que ce dernier, avec sa villa de 380 m2 à 2 millions d’euros, était surtout célèbre pour avoir entre autres, mener la fronde des députés contre l’Élysée, au sujet de la publication du patrimoine des élus.De plus, comme HOLLANDE, il se singularisait par une collusion avec le monde bancaire, en ayant fait voter la loi de validation des emprunts toxiques qui coûtent des milliards d’euros aux acteurs publics locaux (collectivités, hôpitaux, etc.). ! C’était un non-sens et une hypocrisie, parce qu’une élection régionale est marquée,du fait de la Ve République, par le présidentialisme ! Plus grave, quid des ministres du gouvernement de « gauche plurielle » de Lionel Jospin en 1997-2002 ? Faut-il une piqûre de rappel à ceux qui ont une mémoire sélective et partisane : cinq ans de casse sociale avec des accords européens tels que la stratégie de Lisbonne et les accords de Barcelone (ouvrant la boîte de Pandore de la Réforme du Code du travail), une loi de démolition programmée de la fonction publique telle que la LOLF, le record de privatisations de l’époque !

    C’est à cette date que j’ai quitté le PG, dont je fus un des cofondateurs pour la société civile. J’ai considéré qu’il était inutile de crever les pneus d’une ambulance, incapable d’adopter le populisme de 1792 et la Critique du programme de Gotha ! A vouloir « jouer » Robespierre contre Marx, nous ne participons qu’à un jeu de quilles. Nous ne faisons qu’éliminer alors même que notre monde est commun, avec toutes les contradictions d’un système basé sur l’extorsion d’un profit pour le seul bénéfice d’une accumulation.

    Ainsi fût « La France Insoumise ». Créée après l’auto-proclamation de Mélenchon comme candidat naturel. Cette France Insoumise est une excroissance nécessaire à cette candidature particulière, mais ne peut se réclamer d’aucun mouvement citoyen, qui se singularise inversement par le refus d’une avant-garde.

    Je ne participerai à aucune recomposition sociale, même se déclarant idéologiquement insoumise. Ce qui n’obère pas ma capacité de mobilisation dans les luttes actuelles. Révolutionnaire, je le suis et le reste. Ce que n’est plus mon « ami » Méluche : « C’est quand même incroyable de voir qu’on passe pour un révolutionnaire quand on est simplement keynésien. »( lundi 17 octobre 2013 sur France Info).

    NB : L’émergence du peuple, en tant que « nous » collectif, s’explique en grande partie par les turpitudes des élites du pays, qui la qualifient de populisme. Contre la résignation à laquelle nous confinent les partis politiques, nous avons eu l’idée d’un « Peuple Président » que nous pouvions réaliser collectivement. L’élite n’est pas la majorité et un peuple dont la seule fonction serait de déposer un bulletin dans une urne ne l’est plus : c’est une « masse » de monades (Leibniz).
    Pour parodier le « Manifeste du Parti communiste » (Marx, Engels), le Peuple Président n’est qu’une association de singularités (Leibniz) dans laquelle le libre épanouissement de chacun (Spinoza) est la condition du libre épanouissement de tous ( Bakounine).

  4. Je ne vais pas m’attarder sur les possibles causes de polémiques électoralistes voire politiciennes, ni sur la domination du « chef », ni sur les éventuelles divergences au sein de la FI. Je suis davantage intéressé par le fait que dans une volonté d’analyse des positions ou de la stratégie de LFI ou de Mélenchon, ne soit pas prise en compte la question européenne qui est la vraie faiblesse, non pas seulement programmatique mais intellectuelle et déterminante quant à la conception fondamentale: le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est-il devenu caduc ou est-il toujours intangible? Est-il possible de transformer si peu que ce soit notre société sans reconquête des souverainetés populaires et nationales pouvant laisser espérer quelques bribes de démocratie? Les sorties de l’UE, de l’euro et de l’OTAN ne peuvent rester dans un flou artistique. La fin de l’Histoire de la France annoncée par le macronphage (désormais seule la « souveraineté européenne » doit s’imposer…) va nous mettre dans l’obligation de constituer un nouveau CNR…si nous n’acceptons pas de devenir complètement un peuple soumis.
    Méc-créant.
    (Blog: Immondialisation: peuples en solde!)

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