Culture

Les shots du Comptoir – Mars 2018

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels, le temps de quelques chapitres.

Agatha Christie à l’Assemblée [1]

Un document législatif dans les shots du mois, il n’y a décidément qu’avec François Ruffin qu’on avait une chance de voir ça. Faut dire que le député-reporter (et rapporteur, dans le cas présent) a tout fait pour : son texte a été conçu « comme un bouquin de Fakir, avec l’estampille “République Française” dessus […] pour que les gens se disent : “on peut lire un rapport parlementaire, c’est fait pour nous” » (Fakir, no 84). Pari formidablement réussi, tellement son rapport se dévore d’une traite, comme un roman noir. Bourré de témoignages d’employés de tous secteurs d’activité (policiers, infirmières, magasiniers, analystes financiers, téléconseillers…), on ressort sonné après la lecture de ce véritable reportage sur les dégâts du “management moderne”.

Partout, avec des mécanismes très similaires, des salariés pressurisés, humiliés, déshumanisés, sont livrés à eux-mêmes en pleine dépression, sans aucun espoir de reconnaissance officielle de leur situation comme maladie professionnelle. Jusqu’au suicide de nombre d’entre eux. Malgré ces trop fréquentes issues tragiques, rien ne change dans la loi ; rien ne change même dans les entreprises ou organismes concernés, où les managers semblent plus soucieux d’éviter la venue d’Élise Lucet que d’offrir enfin « un environnement humain » aux employés après la mort d’un de leurs collègues. Rien d’étonnant à ce que l’un des travailleurs auditionnés par le rapporteur déclare « se méfier de tout le monde [désormais]« , après avoir « vu le pire de l’humain dans cette histoire, jusqu’où on pouvait aller ». Une conclusion digne d’un roman noir, vraiment… Sauf qu’à la fin, les criminels courent toujours. Rendons grâce à François Ruffin d’avoir essayé — sans surprise, en pure perte —  de faire changer sur ce point le cours de l’histoire en Macronie.

Frédéric Santos

L’anthropologie de Karl Marx [2]

« Jusqu’ici, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe maintenant, c’est de le transformer » et peu auront autant tenté que le père de cette phrase. Tant en philosophie qu’en économie et en politique, il y a eu dans l’histoire un avant et un après Karl Marx. Alors que le 5 mai prochain nous fêterons les 200 ans de sa naissance, les ouvrages sur le communiste allemand commencent à se bousculer en librairie. Parmi eux, L’homme selon Marx de Jacques de Monléon.

Professeur de philosophie à l’Institut catholique de Paris et à l’université Laval de Québec, Monléon, décédé en 1981, était un fin connaisseur de l’œuvre de Marx, ainsi qu’un critique. Les éditions du Cerf ont décidé de retranscrire ses conférences sur la pensée du communiste. Elles permettent de faire comprendre aux non-initiés des notions comme “aliénation”, “praxis”, “matérialisme historique”, ou encore “dialectique matérialiste”. Les critiques de l’idéalisme et du libéralisme économique de Marx y sont bien rappelées. Ces textes permettent de comprendre l’anthropologie marxiste. Radicalement humaniste, l’Allemand met l’homme au centre et postule qu’il devrait être indépendant de tout – d’où son rejet de toute aliénation et de la religion.

À l’Homo oeconomicus libéral, il oppose un Homo faber – bien que le terme de Bergson, repris et développé par Hannah Arendt, n’apparaisse pas sous sa plume – c’est-à-dire, un homme qui fabrique ses outils. Monléon critique une vision marxiste appauvrie de l’homme : en voulant être scientifique, Marx fait, selon lui, entrer les individus dans des catégories de sa dialectique. Le capitaliste est « le capital personnifié » ou « le capital fait homme » et le prolétaire est son négatif. Les hommes de Marx ne sont plus des hommes, mais des catégories scientifiques. C’est selon lui parce que le communiste reste prisonnier de l’empreinte de la dialectique matérialiste. « L’idéalisme consiste, nous dit-il, à déterminer, à construire la réalité à partir de notions a priori. Or Marx procède tout à fait à l’inverse. » Mais « une fois la notion formée, Marx ne veut plus voir dans les choses que la réalisation de cette notion. »

Raymond Aron, penseur libéral qui connaissait l’œuvre de Marx sur le bout des doigts disait qu’une de ses qualités, « c’est qu’elle peut être expliquée en cinq minutes, en cinq heures, en cinq ans ou en un demi-siècle. » Avec Monléon, il vous faudra juste quelques heures et 193 pages.

Kévin Boucaud-Victoire

Le Diable, tout le temps [3]

Délicieux recueil – à lire aux heures hivernales où les ombres prennent vie – que ce Diableries, établi par les éditions Otrante, regroupant pêle-mêle des contes sur des spectres parfois vengeurs, parfois farceurs, des démons déguisés en mineurs, un ménétrier ensorcelé par une musique infernale, des orgies sataniques, un cortège d’animaux possédés et des pactes méphistophéliques ; des légendes sur des châteaux livrés au sabbat, un manoir bâti par le Diable en personne, un quartier malfamé construit sur un marais fétide et des lutins tapageurs qui font fuir les voyageurs ; des histoires de machinations maladroites, de malentendus cocasses et de tromperies effroyables ; et autres anecdotes des temps passés sur des procès en sorcellerie, des exorcismes qui tournent mal et des cas inexpliqués d’apparitions fantomatiques. En somme, « ces récits fabuleux / Qu’aux lueurs de la lampe au vague effroi propices / Le soir, près du foyer, racontent les nourrices. » (Goethe, Le Roi des Aulnes)

On lira également, chez le même éditeur, le Petit abécédaire du noir regroupant une collection anonyme de 21 initiales ornées – tantôt d’un crâne et de deux tibias croisés, tantôt par des anges ou par la mort elle-même – datant du milieu du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, représentant la lettre V, laquelle ouvrait les invitations aux obsèques ou les faire-part de décès (« Vous êtes priés d’assister au Convoi… »). Ces illustrations morbides sont judicieusement agrémentées d’une danse macabre géorgienne dénichée par Henri Cantel (auteur du célèbre poème érotique Amour et priapées) en 1860. Cette ancienne légende de Tiflis raconte la procession, le jour de la fête des Morts, au sommet du plateau aride du monastère de la Sainte-Croix, non loin de l’ancienne capitale de la Géorgie, Mtzkhéta, des trépassés devant le jugement de Satan, trônant devant un brasier immense, vitupérant cette foule sans nombre : « Je frappe, je corromps, ma haine verse à flots / Sur le lâche univers le crime et les sanglots. / Le Christ même n’a pu terrasser mon courage ; / À l’arbre de la croix j’arrache son feuillage, / Qui de fleurs et de fruits couvre l’humanité, / Et je suis encor roi dans mon éternité.« 

Sylvain Métafiot

La femme face à la phallocratie techno-capitaliste [4]

Jeune agrégée en philosophie et professeur dans un lycée public, féministe et décroissante, Marianne Durano nous livre son premier essai. Mêlant témoignages très personnels, réflexion et études, elle analyse la soumission des femmes à la phallocratie, c’est-à-dire à « la forme qu’emprunte, dans une société techno-capitaliste, la domination masculine. »  Elle voit dans l’emprise de l’institution médicale sur le corps un “biopouvoir” au sens défini par Michel Foucault, c’est-à-dire un pouvoir qui s’exerce sur les corps et les populations. Le corps de la femme est ainsi traité comme une machine, ses cycles comme ses spécificités sont niés.

La médicalisation croissante de la société y est évidemment pour quelque chose. Le traitement de la grossesse, perçue dans notre société capitaliste vouée au culte de la performance comme une maladie, y joue également un rôle. Marianne Durano pointe également une déresponsabilisation des hommes, qui abandonnent les femmes face à leurs maternités. Le corps féminin est dévalorisé, comme le montrent aussi bien l’hyper-maigreur des mannequins que l’hyper-sexualisation des actrices pornos. Pour finir le capitalisme qui s’insère autant dans la marchandisation du corps féminin par la PMA – et le don d’ovocyte – et la GPA, que dans l’adaptabilité des femmes, dont la maternité constitue un obstacle, aux exigences du marché du travail, joue un rôle-clé.

Marianne Durano explique en partie cela par une franche haine des hommes pour le corps de la femme dans la philosophie. Socrate et Platon considéraient déjà avec Aristote que « la femelle peut être considérée comme un mâle mutilé et imparfait ». Une vision reprise par les pères de l’Église et qui se prolonge jusqu’à nos jours. Ainsi Freud caractérise la femme par “l’envie de pénis” et Simone de Beauvoir, mère du féminisme contemporain, peste contre le « malheur […] d’être une femme ». Ni progressiste, ni réactionnaire, Durano s’oppose à l’aliénation de la femme par le techno-capitalisme, sans pour autant regretter l’ancien ordre patriarcal. Préférant l’autonomie à la soumission, elle plaide alors pour une phénoménologie féminine, ainsi que pour l’écologie intégrale.

K. B. V.

La quête de la beauté absolue [5]

« En cette fin d’après-midi ensoleillée de septembre, tout se passait comme d’habitude pour Francis Saucisson », qui s’ennuyait malgré sa fortune… La rencontre avec Christophe Bidon, vieil ami de collège vénal et intéressé par les milliards du héros, va tout bousculer. Christophe décide “d’aider” Francis à alléger sa conscience, en dépensant son argent. De fil en aiguille le héros, naïf et trop gentil, va se retrouver embarqué dans la recherche de la plus belle toile du monde, dont personne ne sait à quoi elle ressemble. Il fera équipe avec un artiste talentueux, sa sœur et un riche collectionneur d’art. Ils devront se méfier de Christophe, bien décidé à s’enrichir sur le dos de Francis…

Une histoire à la fois hilarante, entraînante et pleine de rebondissements. Avec ce deuxième volet des aventures de Francis Saucisson, Nicolas Pinet, illustrateur passé brièvement par Charlie Hebdo, s’en prend à l’art contemporain ainsi qu’à notre époque et ses absurdités. Une bande dessinée qui nous raconte la quête du beau dans un monde affreusement laid et obsédé par l’argent.

K. B. V.

Les relations humaines à l’heure des réseaux asociaux [6]

« Comme souvent de nos jours, tout avait commencé sur Facebook », signale le narrateur du troisième roman de Clément Bénech. Lors d’une discussion sur le réseau social avec son amie Augusta, romancière installée à New York, il lui exprime son dégoût pour le tourisme contemporain et son manque d’authenticité. La jeune femme lui propose alors de venir lui rendre visite de l’autre côté de l’Atlantique, non pas pour visiter, mais parce qu’elle a une mission à lui confier. Elle lui propose d’espionner son petit ami Dragan, roumain et critique d’art. Augusta a de bonnes raisons de croire qu’il est un assassin. Voilà comment le narrateur se transforme en apprenti détective.

Une histoire bien menée, avec une double narration – quand il s’agit de raconter l’histoire de Dragan – intéressante. Ce roman ne se limite cependant pas à son scénario prenant : il dépeint très bien les relations des jeunes des années 2010, où les réseaux sociaux sont essentiels. Facebook, mais aussi Instagram ou Tinder sont presque des personnages essentiels du roman. Ils rythment la vie sentimentale – aussi bien amoureuse qu’amicale – de nos différents protagonistes et sont souvent au cœur de l’intrigue.

K. B. V.

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Catégories :Culture, Shots et pop-corns

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