Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Novembre 2020

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Les artisans conteurs [1]

Fondé en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, le studio Ghibli est depuis une bonne trentaine d’années LA référence mondiale en matière d’animation japonaise. Au point de contester sur leur terrain des géants comme Disney ou Pixar. La création du studio marqua la volonté d’indépendance des deux amis, après de longues années à travailler comme assistants-réalisateurs sur des productions dont ils n’avaient que peu de contrôle. Pourtant, si Ghibli a pu atteindre de telles cimes cela provient – avant même l’indéniable qualité graphique de l’animation – de l’incroyable puissance narrative des histoires contenues dans ses œuvres. L’ouvrage d’Alexandre Mathis analyse ainsi, en une dizaine de chapitres finement construits, les différentes thématiques qui insufflent cette énergie si particulière aux films du studio japonais.

On trouve notamment la mise en avant récurrente d’héroïnes déterminées, plus ou moins puissantes, mais jamais dans l’ombre des hommes. Les princesses sont avant tout définies par leurs actes (ceux de combattantes, telles Nausicaä ou Mononoké) et certaines, comme Kaguya (Le Conte de la princesse Kaguya, 2013), se révoltent contre leur condition imposée qui les empêchent de vivre selon leurs désirs. Kaguya est victime d’une pression masculine la forçant à se marier, tout comme la jeune Haru dans Le Royaume des chats (2002) ; mais contrairement à Taeko qui, dans Souvenirs goutte à goutte (1991), choisira la vie familiale à la campagne plutôt qu’une carrière en ville. Dans Porco Rosso (1992), c’est grâce à ses talents d’ingénieur que Fiona, avec l’aide des femmes de sa famille, reconstruit l’avion du héros. C’est toujours la libre volonté qui prime.

Mais les films Ghibli regorgent également d’enfants se lançant, sans crainte, à corps perdus à l’aventure (Satsuki et Mei, Sôsuké et Ponyo), émerveillés de côtoyer des créatures magiques – Kamis, Yõkai et autres tanukis farceurs sont légions dans Le Voyage de Chihiro (2001), Princesse Mononoké (1997) ou Pompoko (1994). Une acception candide du monde fantastique qui devient contagieuse : « Parce que les personnages deviennent un peu plus comme nous, nous avons un peu plus envie de devenir comme eux. » Cette sensation de  « vivre dans le film » – que l’on ressent par exemple devant Mes voisins les Yamada (1999) – porte un nom : le Rinjõkan, le « sentiment d’être sur place ». Chez Takahata, on trouve également le Jitsuzaikan, la « sensation du réel ». Voilà d’ailleurs un des points qui différencie les films de Miyazaki de ceux de Takahata : le premier ancre ses aventures dans des univers résolument imaginaires tout en montrant le quotidien des personnages et en s’inspirant de lieux existants (la vieille ville de Stockholm, la mer adriatique, le village taïwanais de Juifen, Colmar…) ; alors que Takahata raconte des histoires se déroulant principalement dans le Japon contemporain, agrémentées de nuances de magies. Ces deux visions opposées du réel n’en demeure pas moins complémentaires quant à l’identité du studio que l’on pourrait définir comme un  « merveilleux réaliste ». À noter que Miyazaki possède un allié de poids en la personne de Joe Hisaishi, conférant un lyrisme flamboyant à toutes ses œuvres depuis Nausicaä (1984).

Bien qu’admirateurs des techniques artisanales, les deux animateurs phares du studio partagent néanmoins le même dégoût de la guerre sous toutes ses formes et des méfaits industriels qui ravagent la planète. L’horreur des combats est explicite dans Le Château ambulant (2004), et celui d’un pouvoir militaire devenu fou dans Le Château dans le ciel (1986). Passionné d’aéronautique « Miyazaki rêve d’avions avec un idéal de pacifiste convaincu », comme en témoigne l’aviateur Porco qui « préfère être cochon que fasciste », Nausicaä qui survole les batailles avec son élégant planeur, ou l’aveuglement créatif de Jiro dans Le vent se lève (2013), bientôt rattrapé par la réalité du conflit international. Mais c’est peut-être Le Tombeau des lucioles (1988) qui montre de manière la plus frontale et cruelle l’abomination de la guerre à travers la destruction des villes, des familles et des innocents. Lutter contre la destruction du monde va également de pair avec la préservation de la nature. Si cette dernière semble hostile au premier contact elle ne fait que réagir aux agressions premières des hommes : les ômus de Nausicaä, les tanukis de Pompoko ou les Tatari-gami de Mononoké se révoltent contre la destruction de leur écosystème. Pourtant, malgré la violence et la complexité des relations entre l’homme et la nature (comme l’illustre le fameux personnage de Dame Eboshi, contrainte de déforester pour protéger les siens), il y a toujours une lueur d’espoir chez Ghibli, permettant à chacun de trouver sa place : « Si les humains et la nature ne peuvent pas spontanément vivre pleinement en harmonie, c’est en pariant sur l’intelligence de quelques-uns qu’un fragile équilibre peut exister. »

Sylvain Métafiot

La mystique appelle la mécanique [2]

Emmanuel Mounier débute son ouvrage en rapprochant un passage de L’Apocalypse décrivant la destruction des océans du compte-rendu journalistique de l’explosion de la première bombe atomique (l’analyse date de 1949). Les similitudes sont flagrantes et témoignent de l’avènement d’un sentiment collectif totalement inédit dans l’histoire de l’humanité : « Pour la première fois depuis longtemps les hommes sont hantés par l’idée que la fin du monde est possible, sa menace nous accompagne, notre vie d’hommes pourrait en connaître la réalisation. » (1ère partie, « Pour un temps d’Apocalypse »). Pour autant, à considérer l’Apocalypse comme « le chant délirant du règne final de la plénitude », on remarque, en faisant un grand saut dans le temps, que les hommes de l’an mil ne sombrèrent pas dans la dépression au seuil du nouveau millénaire mais, au contraire, firent preuve d’une productivité et d’une énergie sans pareille afin d’accueillir dignement le règne de Dieu sur Terre : « Pour le chrétien apocalyptique, l’idée de la fin des temps n’est pas l’idée d’un anéantissement, mais l’attente d’une continuité et d’un accomplissement. »
 
Si Mounier prend cet exemple lointain c’est pour mieux reprocher à ses contemporains de céder à une méfiance démesurée envers la machine (cette fameuse « petite peur », en comparaison de celle qui accompagna le passage à l’an mil). Ce qui conduit à confondre l’esprit d’apocalypse et l’esprit de catastrophe, synonyme, pour lui, d’une pauvreté intérieure. Il considère notamment que la défense des paysages « n’est qu’un moyen d’exprimer une angoisse profonde » envers la notion d’artificiel et des objets manufacturés.
Bien que proches des existentialistes, Mounier prend d’ailleurs ses distances avec les réflexions sartriennes sur le mal-être moderne : « Le désespoir n’est pas une idée. Il est un corrosif. Et là où il creuse le cœur, il installe une irréductible angoisse, qui se resserre à toute menace. En face de lui, la vie n’est pas une idée, mais une force irrépressible, et là où on lui refuse l’avenir, elle proteste et se déchaîne. »
 
Dans la 2e partie intitulée « La machine en accusation » il répertorie quatre origines à cette peur du machinisme : 1/ Le mépris des classes sociales supérieures pour le travail manuel. 2/ Le mépris du labeur et de la matière par un christianisme perverti. 3/ La contribution du progrès technique à la profusion des armes de guerre. 4/ La défiance esthétique des artistes envers le monde artisanal qui débuta au XVIe siècle et se poursuivit durant la révolution industrielle et son engeance de laideurs fonctionnelles et crasseuses. Il n’en est pas moins lucide sur le caractère parfois aliénant et brutal de l’expansion technicienne : « La machine à sauver l’humanité est d’abord une machine à oublier les hommes. »
Malgré un ton paternaliste (il considère que la réaction de rejet de la machine est celle d’enfants déconcertés par l’avenir), la prose de Mounier est féconde d’élégants raisonnements logiques et d’une profonde culture historique : « Dans la sensibilité collective, la machine et ses colères (crises, guerres, oppressions) ont pris très exactement la place qu’occupaient dans la sensibilité antique les caprices de l’atmosphère : celle d’une puissance accablante et fantaisiste qui sème indifféremment la ruine et la prospérité, dont la menace toujours immanente gâche les dons même qu’elle nous fait. »
 
En somme, c’est un « optimisme tragique chrétien » que développe Mounier, « pour qui le sens du progrès n’est jamais entièrement représentable », car si « la machine n’est pas adaptée aujourd’hui au rythme de l’homme : rien ne la voue à y être éternellement désaccordée. ». Dans cette perspective, et contrairement à une doctrine religieuse réactionnaire, il rappelle les liens qui unissent le christianisme et la notion de progrès (3e partie), notamment à travers le symbolisme de l’Incarnation et l’évocation de grands penseurs chrétiens tels le dominicain Albert le Grand et ses recherches encyclopédiques en sciences naturelles, Roger Bacon, un des pères de la méthode scientifique, le franciscain Raymond Lulle et son « art combinatoire universel », mais aussi Vinci, Galilée, Descartes, Pascal, Leibniz, Newton… autant soumis à Dieu qu’à la science du monde : « La cité de Dieu et la cité terrestre sont mêlées et confondues. »
Mais comme le rappelle Paul Ricoeur dans la préface, « l’histoire est ambiguë, toujours grosse du meilleur et du pire ». Difficile de nier que la nôtre ne s’engage pas sur des sentiers tortueux. Sans présumer que Mounier sombrerait de nos jours dans une technophobie qu’il dénonce – son espoir d’une perfectibilité de l’individu grâce à la machine serait sans doute mis à mal par la découverte de la vidéo-surveillance généralisée, du système de crédit social, de la perte et le vol massif des données personnelles sur Internet, des contrôles biométriques, des bombes à fragmentation, de la pollution industrielle générée par la high tech, de l’addiction aux écrans, du transhumanisme, etc. « Les catastrophes des puissances infernales » qu’il redoutait ne sont peut-être pas irrémédiables mais leurs nuisances s’accroissent de jour en jour.

S. M.

Baldwin, les Noirs et l’Amérique [3]

La déculturation qui touche les hommes est l’un des pires maux qui puissent frapper l’être humain. N’est-ce pas Simone Weil qui disait du déracinement « la plus dangereuse » maladie des sociétés humaines ? Que dire alors lorsque ce détachement de sa terre d’origine s’accompagne de la violence raciale ? C’est le sujet de cet essai décapant de l’intellectuel américain James Baldwin, publié en 1963.

En dépit de la situation révoltante et inhumaine des Noirs aux États-Unis, que James Baldwin restitue admirablement, le lecteur retrouvera un appel à la conciliation, une ultime tentative d’entente entre deux mondes qui ont pris pied sur l’oppression de l’un contre l’autre. La rencontre entre James Baldwin et Elijah Muhammad est assez révélatrice des tensions qui existent autour de la relation des Noirs américains avec les Blancs américains.

Mêlant son intelligente ironie à une réflexion profonde, cette critique acerbe de la condition des Noirs aux États-Unis fait écho à l’actualité de Black Lives Matter.

Shathil Nawaf Taqa

Romance sur les plateaux du Haut-Karabakh [4]

Quelques mois avant la Révolution d’Octobre (1917). L’Azerbaïdjan est encore en voie de russification sous la tutelle impériale. Ali Khan Shirvanshir est issu d’une famille de notables shiites, et étudie, comme les autres rejetons de l’élite locale, au lycée impérial de Bakou. Nino Kipiani est chrétienne, et appartient à l’aristocratie georgienne.

C’est sur les plateaux du Haut-Karabakh, dépeint par Kurban Saïd comme une terre de mythes et de légendes, que fleurissent les premières idylles de leur amour.

Mais rien n’est épargné au jeune couple, ni les crimes d’honneur et les vendettas familiales, ni la guerre, qui vient vite déstabiliser le Caucase. En effet, à la faveur de la Révolution d’Octobre, la République Démocratique d’Azebaïdjan a proclamé son indépendance… Indépendance que la Russie soviétique ne reconnait pas. 

Au-delà d’une histoire d’amour, c’est le tableau saisissant d’un monde et de  ses contradictions, le Caucase présoviétique sous tutelle « européenne » que nous dépeint ce roman. Kurban Saïd étant un pseudonyme, l’auteur de ce roman orientaliste publié pour la première fois en langue allemande en 1937 demeure inconnu. Le livre a donné lieu à un film éponyme en 2016.

Emmanuel Casajus

Le christianisme pour les non-croyants [5]

Dans son ouvrage Ressources du christianisme, mais sans y entrer par la foi, le philosophe, helléniste et sinologue François Jullien fait le pari de dépasser le clivage entre les croyants et les non-croyants afin de proposer une approche du christianisme qui puisse inspirer tout un chacun, sans exiger la foi. Pour ce faire, il propose d’aborder le christianisme comme un ensemble de ressources de pensée qui concernent notre existence.

Les ressources ne sont ni des valeurs, ni des richesses, ni des racines qui nous reconduiraient à un héritage et nous enfermeraient dans un passé. Elles sont ce qui est ouvert à tous, sans frontière, ce qui s’explore et s’exploite.

L’auteur invite ainsi à explorer ces ressources du christianisme en s’appuyant sur l’Evangile de Jean. Loin des clichés moralisateurs que l’on pourrait avoir du christianisme, se dévoile une pensée profonde et radicale de la vie comme vie absolument vivante, comme avenir qui n’est pas déjà contenu dans ce qui le précède. À travers une analyse très fine du texte original grec, François Jullien met en évidence la distinction entre deux expressions cruciales qui traverse cette quatrième Évangile : être en vie et avoir en soi la vie. Si la première expression fait signe vers tout ce qui relève du vital, la deuxième entrouvre vers une autre dimension de la vie, vers la vie vivante dont Jésus est à la fois révélation et médiation.

À partir de cette réflexion sur la vie comme évènement absolu, il s’agit pour Jullien de montrer comment cette ressource de pensée originale et fondamentale du christianisme est entrelacée à une réflexion sur l’idée de vérité conçue comme témoignage mais aussi sur l’exhortation à se tenir hors du monde ou encore sur l’exigence de l’amour comme amour expansif et non pas possessif.

En somme, un ouvrage subtil et érudit, qui met à profit les connaissances profondes de l’auteur comme helléniste et philosophe, mais qui n’en reste pas moins accessible à un large public.

Veronica Cibotaru

Bégaudeau s’attaque (encore) aux bourgeois

[6]

Deux ans après l’excellent Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau poursuit sa critique des classes dirigeantes. En 2018, il était surtout question des bourgeois cool”, ces bourgeois progressistes et de gauche, omniprésents dans les médias, la publicité ou la communication et qui ont permis l’avènement de Macron. Dans ce livre, qui prolonge un grand entretien accordé à la revue Limite, l’écrivain étend sa critique. Cette fois, il est aussi question des “bourgeois hard”, plus catholiques et plus conservateurs, mais aussi libéraux économiquement, que leurs cousins “cool”.

Car, le macronisme semble bien passé en trois ans du Parti du mouvement au Parti de l’ordre. Le gouvernement a pris un tournant autoritaire lors de la crises des Gilets jaunes et la défense des classes supérieures semble passer au-dessus de tout. Après avoir tué le centre-gauche, le président Macron n’a plus que la droite pour se maintenir, en témoigne une certaine complaisance avec le magazine Valeurs Actuelles.

Mais ce livre est également l’occasion d’une discussion franche, sur le peuple, que Bégaudeau refuse d’idéaliser ; sur la “common decency ”, si chère à Orwell, Michéa et au Comptoir, mais que l’écrivain récuse ; ou encore le football, dernier sport populaire. Le dialogue s’achève sur Jésus, Bernanos, Pasolini et la foi.

Kévin Boucaud-Victoire

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