Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Mai 2023

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « Le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Une passion du quotidien [1]

Dans ce court ouvrage, mêlant analyse sociologique et écriture romanesque, Georges Pérec nous livre le récit de Jérôme et Sylvie, jeune couple parisien, travaillant dans la publicité, et vivant dans un deux-pièces du Vème arrondissement, au début des années 1960. Au prisme de ce couple, sont décrites et analysées les aspirations consuméristes d’une génération et, plus globalement, d’une classe moyenne, éprise de liberté, de réussite, d’hédonisme et de prospérité. Le livre est structuré en deux parties. La première, plus longue, a pour fonction de présenter, avec force détails, la vie parisienne du couple, ordonnée autour de la volonté d’accumuler toujours plus d’objets de plus ou moins grandes valeurs – une quête qui se traduit par un rythme de vie dual, entre travail ennuyeux et flâneries obsessionnelles chez les boutiquiers parisiens. Est en cela puissamment retranscrite l’impression de submersion de la vie quotidienne par les objets, qui s’entassent, sans parvenir à assouvir ce désir d’abondance qui sommeille en chacun de nous. La surexposition aux biens et plaisirs, souvent inabordables, engendre donc une profonde angoisse chez le couple, qui rêve alors d’évasion et de retour à une vie plus frugale et authentique. Puis, la seconde partie raconte l’installation de ce couple en Tunisie, à Sfax, pour fuir les sollicitations et l’étouffement de la vie parisienne. Pourtant, loin de constituer le refuge tant espéré, la Tunisie, et sa misère ambiante, engendre solitude et angoisse chez Jérôme et Sylvie, qui se résolvent finalement à retourner dans la ville qu’ils avaient fuie et à céder, à nouveau, aux injonctions consuméristes de leur époque.

Servi par une écriture à la fois clinique et esthétique ce livre, au sujet on ne peut plus banal, questionne les vices et vertus de notre société moderne. Si la propriété, et, plus généralement, les plaisirs de la vie, sont montrés, in fine, comme des conditions du bonheur, l’hypertrophie de cette société de consommation est présentée comme source d’angoisses et de frustrations sociales. Pérec nous fait réfléchir au sens de la possession et nous alerte sur l’aliénation et le vide existentiel que l’accumulation consumériste peut générer. Enfin, il nous faut lire cet ouvrage pour le style de Pérec et sa maîtrise parfaite de l’art de la description des objets et des sentiments, qui peut faire penser à A rebours de J-K Huysmans. Signalons en particulier la description magistrale, en forme de crescendo, du rêve édénique poursuivi par ce couple, fait d’abondance et de beauté, à la fin de la première partie. Un livre qui nous invite ainsi à nous extraire de la pesanteur du matérialisme contemporain, et à sa paradoxale sacralisation de l’objet, sans pour autant sombrer dans l’ascétisme le plus total.

« On ne peut vivre longtemps dans la frénésie. La tension était trop forte en ce monde qui promettait tant, qui ne donnait rien. Leur impatience était à bout. Ils crurent comprendre, un jour, qu’il leur fallait un refuge. »

Léonard Barbulesco-Vesval

Totalité et discorde [2]

Jean Vioulac est philosophe. Héritier de la phénoménologie, de Nietzsche, de Marx et du socialisme libertaire, ce penseur iconoclaste est l’auteur de livres ardus mais incandescents. Dans La Logique Totalitaire, paru dernièrement aux PUF, le misosophe punk s’attelle à tracer la généalogie métaphysique du dispositif technologique et économique total dans lequel nos vies sont encastrées.

Il s’agit pour le philosophe de circonvenir les trois révolutions, tout à la fois majeures et catastrophiques, qui ont bouleversé la vie de l’Homo Sapiens. Tandis que la révolution néolithique a transformé le chasseur-cueilleur nomade en sédentaire, la révolution industrielle a brutalement mis fin aux communautés traditionnelles en jetant les paysans précarisés en pâture à une bourgeoisie avide de pouvoir. Vioulac aborde également la crise que nous traversons, celle qui met au pinacle le transhumanisme et le génie génétique, susceptibles de faire de l’homme l’auxiliaire des choses.

Or, cette longue trajectoire a une logique intrinsèque, celle de la technique et de la science qui mène immanquablement à l’abstraction et à la réduction à l’unité. Cette dernière, prenant sa source dans l’onto-théologie grecque mise en lumière par Heidegger, s’est bâtie comme une instance universelle destructrice de la pluralité des mythes : indifférente à la polysémie de ces derniers, la logique occidentale a postulé « l’Amêmement », c’est-à-dire l’identité du réel et du rationnel. De cela découle une obsession pour la raison calculante et pour la quantité, quitte à verser dans une vision du monde totalisante, voire totalitaire : arraché à ses permanences, l’homme moderne baigne dans un idéalisme, celui des écrans et du divertissement, dans lequel il s’engourdit. C’est l’avènement du dernier homme nietzschéen attaché à un « petit sentiment faible et obscur de bien-être médiocre uniformément répandu ».

Complexe et fouillé, le livre de Vioulac décrit minutieusement le déploiement d’une métaphysique en proie à la démesure de la totalité. Au moment où nos contemporains s’enivrent de simulacres mortifères, le philosophe nous enjoint à desserrer les barreaux du dispositif technicien qui menace l’humanité d’extinction.

Sacha Cornuel Merveille

Mort et honneur [3]

« Jamais une mort ne fut davantage annoncée » dit le narrateur dans cette géniale et magnifique Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Marquez. À partir d’un enchevêtrement de violence, de sensualité et d’humour, magistralement déployé dans un langage puissant, le Prix Nobel colombien livre le récit du crime des frères Vicario contre Santiago Nasar – exécuté comme « un cochon ». Fi des hyperboles et des exubérances stylistiques habituelles, on retrouve cette écriture taillée à la serpe qui saisit la fatalité de notre existence.

Ce récit bref déroule une histoire sous la forme de cercles concentriques et au milieu une spirale infernale qui précipite la victime vers sa mort, connue de tous, aussi bien du lecteur que des personnages. Variation du roman policier, la Chronique laisse le lecteur dans l’ignorance du réel coupable et de son mobile. La victime du complot, Santiago Nasar, fils d’Ibrahim Nasar, vient d’une famille d’immigrés Arabes. Cette mention aux Arabes fait référence à l’histoire de différentes immigrations venues en Colombie. Aussi, elle renvoie l’expérience du romancier qui s’est fait tabasser à Paris à cause « sa gueule d’Arabe dont il est fier« .

García Marquez est arrivé à Paris en 1955 et y a travaillé comme correspondant pour des journaux étrangers. Cette nouvelle a été publiée la première fois à Bogota en 1981 et adaptée au cinéma par Francesco Rosi en 1987. En France, elle est publiée chez Grasset.

Shathil Nawaf Taqa

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