Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Juin 2022

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « Le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

L’enfer de la Select-Bibliothèque [1]

Spécialiste de la littérature érotique et du cinéma d’exploitation sulfureux, Christophe Bier revient sur ses premiers émois lorsqu’il découvrit, à l’âge de quinze ans, « l’univers fantaisiste, sensuel et fétichiste de la Select-Bibliothèque, une collection sans égale qui parut de 1905 à 1937 et dont aucun volume n’avait été réédité à ce jour » selon la description du Scarabée d’or qui réédita deux romans de poche dans les années 1980. D’autres éditeurs exhumeront des titres désuets de ce genre méchamment coquin de l’entre-deux guerres, comme Dominique Leroy avec La Madone du cuir verni, Sévérités perverses, Cinglantes épreuves, etc.

C’est un voyage exotique sur les traces de riches dominatrices, aristocrates farfelues établies principalement en Amérique du Sud et notamment dans l’État du Mato Grosso au Brésil (ou la pampa argentine), terre sauvage au climat tropical, propice à l’épanouissement humide de leurs perversions les plus extravagantes. Parmi celles-ci, l’asservissement de jeunes filles et jeunes hommes en attelages ou mobiliers humains par des maîtresses de maison impitoyables revient régulièrement. Ce sadomasochisme zoo-mimique trouve ses variantes avec les femmes-sirènes ou, dans Le Règne de la cravache et de la bottine (Select n°41 de 1913), lorsque une dompteuse de cirque soumet à son désir un homme dans une peau d’ours.

C’est aussi une enquête littéraire sur l’identité du fondateur, et unique rédacteur, de la Select-Bibliothèque : Paul Guérard, alias Don Brennus Aléra, alias Jean Guérard, alias Bernard Valonnes, alias Jean d’Agérur ou encore Roland Brévannes auteur de L’Orgie satanique à travers les siècles (1904)… Un discret homme de lettres aux multiples personnalités dont Bier tente de reconstituer la biographie à partir des révélations du bibliothécaire Patrick Ramseyer et jusqu’à se rendre sur la tombe de l’écrivain au cimetière d’Avallon, petit village de l’Yonne. Mais le bonhomme demeure insaisissable.

Des puces de Clignancourt aux librairies de la rue Saint-Denis et des boutiques de Pigalle, en passant par le débarras d’une grande maison bourgeoise de Marseille, Christophe Bier enrichit pas à pas sa collection d’écrits érotiques, bien que l’ampleur de cette « littérature flagellante » donne le vertige : près de mille titres publiés de la fin du XIXe siècle jusqu’au années 1930, dont nonante-huit volumes pour la seule Select-Bibliothèque. Au marché du livre ancien du parc Georges Brassens à Paris il fera la rencontre de Roland, « l’homme au crayon », qui lui fera découvrir, entre autres, Le Château des supplices d’André Siber, une saga en sept volumes inspiré des écrits de Alan Mac Clyde, et les Corrections féminines de Jean de Virgans.

L’église Notre-Dame-du-Saint-Sacrement où logeait Bier durant ses jeunes années exhalait, par la force de son imagination nourrie de ses lectures perverses, une atmosphère proprement satanique que les pères de la paroisse ne soupçonnaient pas. Au point qu’il pris lui-même part à la rédaction d’une fiction érotique, L’homme qui hennissait, (éditions Media 1000) publié sous le pseudonyme de Léon Despair dans la collection « Contraintes » de Robert Mérodack en avril 2000. Huit autre suivront. Jusqu’à l’ajout récent, sous le surnom de Don Brennus Aléra fils, des numéros 99 et 100 de la Select-Bibliothèque : Femellisé et La Chienne fatale, en vente dans toutes les bonnes librairies dépravées.

Sylvain Métafiot

Construire l’autonomie [2]

L’autonomie est-elle la solution pour faire face la crise sociale et à la catastrophe écologique ? Si l’émancipation a été amplement défendue et théorisée par le camp socialiste ou écologiste, peu se sont jusqu’ici hasardés à penser l’autonomie, à l’éclatante exception de Cornelius Castoriadis. Pour le cofondateur de Socialisme ou barbarie, attentif à l’origine du terme (en grec « autos » signifie « soi-même » et « nomos », « lois »), l’autonomie est un synonyme de liberté politique et de démocratie radicale.

Dans son dernier essai, Aurélien Berlan, philosophe qui a préféré travailler la terre dans le Tarn plutôt que d’embrasser la brillante carrière académique qui lui tendait les bras, tente de redéfinir la liberté à travers le prisme de l’autonomie. Pour lui la liberté sur laquelle se repose la modernité se résume à l’affranchissement des « nécessités matérielles et sociopolitiques de la vie humaine » et à la possibilité de « choisir entre un très grand nombre d’expériences et de produits ». Or, elle s’avère chaque jour nous mener à une impasse. D’après l’auteur, le désastre écologique et les injustices sociales obligent à marcher sur « deux jambes » : le politique et le matériel. L’autonomie serait alors notre capacité à « nous donner nos propres lois et subvenir à nos propres besoins ».

Cette redéfinition de la liberté entraînerait des changements radicaux dans nos modes de vies. Car le rêve de délivrance a provoqué nombre de bouleversements : afin d’atteindre ce qui nous semble une vie douillette, nous avons confié le monde au marché et aux machines, entraînant autant l’artificialisation du vivant, ainsi que notre incapacité à répondre à nos besoins élémentaires (se nourrir, se vêtir ou se loger). Retrouver notre autonomie impliquerait de rompre avec le capitalisme, le machinisme et les grands systèmes centralisés (multinationales, bureaucratie, etc.) et de rétablir des liens primaires, ainsi que des formes d’interdépendances symétriques, qui excluent toutes formes de domination.

Kevin Boucaud-Victoire

Pour un socialisme paysan ? [3]

Coopérative qui regroupe plusieurs paysans, syndicalistes et militants, l’Atelier Paysan a choisi de sortir son premier manifeste. Ils tentent de répondre aux problèmes que pose l’industrialisation de l’agriculture qui s’avère être autant une catastrophe écologique qu’un désastre social, dépossédant à la fois les individus de leur capacité de se nourrir correctement et générant un énorme malaise chez les agriculteurs – plus d’un suicide par jour dans une profession qui ne représente que 1,5% de la population.

Ces dernières années ont vu l’essor du bio, ainsi que des « alternatives », comme les AMAP. En 2019 : 75% des Français disaient régulièrement consommer des produits bios, pour un chiffre d’affaires de 11,9 milliards d’euros, soit une hausse de 13,5% par rapport à l’année précédente et 85% par rapport à 2015. En 2020, l’association Terre de lien, qui propose une alternative aux nouveaux agriculteurs, possédait 223 fermes. Un bilan qui peut sembler bon, mais c’est oublier que chaque semaine entre 200 et 260 fermes disparaissaient. De même, le bio est majoritairement l’apanage des classes plus aisées et sa rentabilité demeure faible par rapport à l’agriculture intensive, qui concentre encore l’essentiel de l’offre. Dans ces conditions, il est illusoire, pour les auteurs, d’attendre que ces alternatives qu’elles puissent bousculer les rapports de force.

C’est donc bien un projet politique qu’entend défendre l’Atelier Paysan. Celui-ci doit s’appuyer sur les besoins concrets et sur ce qui existe déjà. Parmi les solutions avancées : défendre la mise en place de prix minimum d’entrée sur le marché, afin d’empêcher la concurrence déloyale, socialiser l’agriculture et l’alimentation – ce qui n’est pas sans rappeler le projet de sécurité sociale alimentaire de Bernard Friot –, s’opposer au développement de la robotique ou encore relocaliser la production agricole.

Ce que dessinent les auteurs, c’est une société qui s’appuierait à nouveau sur la paysannerie – qui représenterait bien plus que 1,5% de la population –, et surtout qui favoriserait l’autonomie, comme défendu par Aurélien Berlan.

K. B.-V.

La transclasse et le prolétaire [4]

On est d’abord surpris par le titre. Connemara, comme Les lacs du Connemara de Michel Sardou ? On se dit que non, ce ne peut pas être cela. Et pourtant, sur France Inter, le lauréat du prix Goncourt 2018, confirme que c’est bien le cas : « Cette chanson nous est commune et en même temps selon qu’on l’écoute dans des mariages ou à la fin d’une fête de grande école de commerce, ce n’est pas le même monde. On ne l’écoute pas au même degré. » Une explication qui annonce parfaitement la couleur.

Après un burn-out à Paris, Hélène, cadre dans le conseil, s’est installée à Nancy avec son mari, Philippe, et ses deux filles Clara et Mouche. Originaire de Lorraine, la quadragénaire renoue avec sa région d’origine, sans pour autant retrouver avec le milieu social dans lequel elle a grandi. Sur le papier, elle a tout pour être heureuse : une famille, une superbe maison et une condition sociale confortable. Pourtant, elle souffre de l’absence de son mari, qui travaille trop, et s’ennuie dans sa nouvelle entreprise, tandis que sa jeune stagiaire lui fait prendre conscience que ses meilleures années sont derrière elle. Mais un jour, alors qu’elle est dans sa ville d’origine, près d’Épinal, une rencontre bouleverse son quotidien : « Hélène avait voulu conquérir des distances, à coups d’école, de diplômes, et d’habitudes relevées (…) Et là comme une conne, dans un restaurant franchisé coincé entre un cimetière et un parking elle venait d’avoir un coup de chaud en apercevant Christophe Marchal. Vingt années d’efforts n’avaient servi à rien. »

Christophe, lui n’a jamais bougé de sa ville natale. Père célibataire, en garde alternée du petit Gabriel, il vit chez son père et boit régulièrement des coups avec ses meilleurs amis de lycée, Greg et Marco. À l’époque, il rêvait de devenir joueur de hockey professionnel et avait du succès auprès des filles. Hélène faisait partie de ses admiratrices, mais il lui préférait sa meilleure amie Charlotte.

Avec Connemara, Nicolas Mathieu nous décrit deux parcours de la « France périphérique ». La transclasse qui a fui ses origines, honteuse d’avoir grandi chez les beaufs, mais sans être totalement à l’aise dans son nouveau monde, qu’elle a tant rêvée. Et celui qui n’a eu d’autre choix que de rester. Presque tout les oppose, mais ils ont un point commun : leur jeunesse leur a échappé. Souvenirs d’adolescence et scène contemporaines s’entremêlent dans une narration parfaitement maîtrisée. Terriblement mélancolique, ce quatrième roman s’avère meilleur, tant dans la plume que dans la richesse de l’histoire, que Leurs enfants après eux (2018), et prouve que Nicolas Mathieu est bien un des meilleurs écrivains de sa génération.

K. B.-V.

Esthétique décoloniale [5]

La journaliste Louisa Yousfi publie Rester barbare aux éditions La Fabrique. Cet essai littéraire est en fait un manifeste décolonial où se mêlent « esthétique » et « éthique » pour reprendre les mots de l’écrivaine qui sollicite tour à tour Kateb Yacine, Chester Himes, Toni Morrison et les rappeurs Booba et PNL pour aller chercher ce qui chez les « mal-intégrés » résiste à l’épreuve de l’intégration, cette « friche » qu’elle appelle « notre barbarie intime ».

Bien que douloureux à affronter, ce « grand soleil », dont Mohammed Dib, serait « propice à des fulgurances de sens libérées de la prétention civilisationnelle de l’Occident » (entretien Diacritik). Le chapitre sur Kateb Yacine est le plus réussi et le plus esthétique, on y retrouve tout le talent littéraire de Louisa Yousfi où les réflexions sur le « poète-boxeur » n’est pas sans rappeler son propre style qui adosse la poésie au combat. Alors de quel combat est-il question ? Visiblement le même que celui de Kateb Yacine : « Il va écrire au milieu des analphabètes, pour les analphabètes, pour – Deleuze dirait « à la place des analphabètes » et il va le faire pour les venger. Pour venger sa race, sa race de barbares. »

Avec le chapitre « Noir tue Blanche », les réflexions de l’auteure sont plus discutables mais il n’en reste pas moins extrêmement bien écrit, le style d’écriture de Louisa s’y déployant à merveille. Se cristallise une idée centrale chez Louisa Yousfi : « Le véritable sens des choses est caché dans leur envers » (entretien Diacritik). Avec le roman de Chester Himes, elle procède à un retournement discursif où le meurtre de la Blanche par le Noir est sensé démontrer que « l’ensauvagement est un processus intégrationniste » puis que le massacre par Jesse Robinson, le personnage de Himes, de sa maîtresse blanche est la consécration de son « intégration pleine et entière dans le système », comprendre le système racial de l’Empire pyramidal. Pourtant, le bon sens amènerait le lecteur à penser plutôt que le crime de « l’ensauvagé » est plutôt la consécration de son déracinement culturel et spirituel dans un monde où l’Etat ne fait que la police et on n’instruit plus. D’ailleurs, « les barbares » sont les premiers à souffrir de cet « ensauvagement » puisqu’ils sont les premiers à subir cette « violence qui devient de plus en plus violente ».

Le retour sur l’affaire de Mehdi Meklat raisonne aujourd’hui avec « l’affaire » Taha Bouhafs où le traitement d’un délit (accusations de violences sexuelles) révèle de l’élite politique et culturelle du pays et l’incohérence et le ridicule des enfants gâtés du monde libéral. Dans les dernières pages, le lecteur pourra commencer à apercevoir la limite de la logique décoloniale : à force d’exalter la différence avec les Blancs, elle tend à relativiser la turpitude des siens quand ce n’est pas pour les absoudre ou les mythifier. Faire de Booba l’exemple du « barbare » qui veut non seulement « narguer le beau monde » mais aussi le « contaminer, le piller » comme un « pirate en mer » ne convainc guère. L’indulgence envers la figure du rappeur semble montrer l’angle mort de cette réflexion décoloniale qui refuse de voir le plus bel accomplissement de l’Empire : le rap loue tout ce que la culture moderne et libéral vénère : le culte du moi qui se soumet au désir de satisfaction immédiate et de la chair qui méprise l’esprit.

Shathil Nawaf Taqa

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