Culture

Les meilleurs films 2015 de la rédac’

L’équipe du Comptoir aime la politique, les débats d’idées, la littérature et… le cinéma ! Notre affection pour les querelles philosophico-politiques ne nous fait pas oublier notre enthousiasme pour les salles obscures. La rédaction vous propose donc une sélection éclectique des films les plus marquants de cette année 2015, reflétant les penchants divers et variés de chacun des rédacteurs : film social brésilien, drame onirique portugais, chronique anarchiste, western mécanique, cauchemar russe, vertige hollywoodien, histoire arménienne, premier film prometteur… il y en a pour tous les goûts. Bon visionnage.

  • Une Seconde Mère d’Anna Muylaert [1]
  • NWA : Straight Outta Compton de F. Gary Gray [2]
  • Les Anarchistes d’Elie Wajeman [3]
  • Mad Max : Fury Road de George Miller [4]
  • Il est difficile d’être un dieu d’Alexeï Guerman [5]
  • Les Mille et une nuits de Miguel Gomes [6]
  • The Walk de Robert Zemeckis [7]
  • Star Wars, épisode VII : le réveil de la Force, de J. J.  Abrams [8]
  • Lost River de Ryan Gosling [9]
  • Une histoire de fou de Robert Guédiguian [10]

« Ta maman est au travail » [1]

10984455_10207242533754982_1159525213131512278_nIl suffit d’une séquence, d’un plan, pour tout comprendre du titre du film Une Seconde Mère. Val est une femme qui sait rester à sa place. Voilà plusieurs années qu’elle est employée de maison pour une riche famille de São Paulo. Elle élève avec une grande tendresse le fils de la maison dont elle est l’amie, la confidente, et parfois la mère de cœur tant sa véritable génitrice est occupée à jouer la business woman. Tout semble se dérouler à merveille. On serait presque ému de voir les riches employeurs être aussi bienveillants envers Val s’il n’y avait pas quelques subtiles humiliations.

Quand sa fille, Jessica, débarque à la maison pour ses études et qu’elle refuse de se soumettre aux diktats des patrons, les masques tombent. Dès lors, chaque séquence devient l’illustration de la lutte des classes brésilienne ramenée à l’échelle d’une maison. Passer une porte, s’asseoir sur une chaise ou goûter la crème glacée des patrons, autant d’actes qui relèvent de l’insubordination, comme des mini-rebellions qui s’amoncellent pour arriver à un point de non-retour.

Les actrices principales offrent des performances hallucinantes de naturel et de justesse. Au sommet du casting se trouve une Regina Casé qui avoue n’avoir eu aucun mal à jouer la gouvernante d’une famille aisée : elle n’a fait que se rappeler de celle qui l’a élevée à Botafogo pendant que ses parents travaillaient trop loin et trop longtemps.

Une Seconde Mère est un film nécessaire qui parle de servitude, de travail, d’oppression, d’injustice mais aussi de révolte, d’espoir et d’amour. Le tout résonne comme une symphonie qui mêle ode à la maternité et éloge de l’insoumission.

Rachid Zerrouki

Aux origines de la West Coast [2]

Andre Romelle Young – plus connu sous le pseudo de Dr. Dre – est devenu un acteur incontournable de l’industrie musicale. Cependant, la notoriété du rappeur semble aujourd’hui plus tenir – au moins auprès des jeunes générations – à ses casques audio, qu’à sa musique. Un biais que devrait corriger NWA : Straight Outta Compton.

Straight Outta ComptonAu milieu des années 1980, la carte du hip-hop ne compte que la côte Est des États-Unis. Mais une révolution s’organise à Compton, ville dangereuse de la banlieue sud de Los Angeles. Eric Lynn Wright (Eazy-E), jeune dealer désireux de se ranger après l’assassinat de son cousin, fonde le label Ruthless Record et le groupe Niggaz Wit Attitudes (N.W.A.). Composé de Dr. Dre, l’architecte sonore – aujourd’hui reconnu comme le meilleur beatmaker de l’histoire de la West Coast – O’Shea Jackson (Ice Cube), le lyriciste fou, Arabian Prince, MC Ren et DJ Yella, le crew est connu pour être le premier à faire du “gangsta rap” avec ses textes violents envers la police notamment (en témoigne le son Fuck Da Police), ainsi que pour la guerre à laquelle se sont par la suite livrés ses trois leaders. Car très vite, les relations se tendent entre le chef charismatique Eazy-E, le meilleur rappeur Cube, et le producteur Dre. Le premier bénéficiant d’un contrat bien plus avantageux que les seconds. S’ensuivent alors les départs du lyriciste en 1989, du beatmaker en 1991 et une série de clashs monstrueux. Ce n’est qu’en 1995, alors qu’Eazy-E, atteint du sida, est dans son lit de mort, que les lascars finissent par se réconcilier.

C’est tout cela que narre le biopic, qui porte le nom de leur premier opus. On peut regretter que Dre et Cube, coproducteurs du film, semblent se donner le bon rôle, mettant tout sur le dos de Jerry Heller, homme d’affaires et associé d’Eazy-E, qui a d’ailleurs porté plainte contre le film. On est également étonné de voir le long métrage passer presque sous silence le clash entre Dre et Eazy-E, un des plus intenses de l’histoire du rap, pour s’étendre sur celui entre Ice Cube et NWA, pourtant plus mineur. Le film n’en est pas moins une réussite. Les tensions entre police et ghettos noirs paraissent encore d’une actualité criante. Et, pour finir, la bande originale, Compton, est une tuerie et consacre définitivement le jeune Kendrick Lamar comme nouveau prince de la ville. On attend avec impatience la suite, qui devrait être centrée sur Snoop Dogg et 2Pac, tous deux déjà présents dans le premier volet. Longue vie à la West Coast !

Kevin « L’Impertinent » Victoire

Romantisme (presque) révolutionnaire [3]

L’émergence du socialisme et de ses différentes composantes – dont l’anarchisme – est un fait politique majeur de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Peu de productions cinématographiques se sont pourtant penchées sur le sujet. Dans ces conditions, la sortie du film Les Anarchistes d’Elie Wajeman ne pouvait pas passer inaperçue au Comptoir.

AnarchisteOrphelin pauvre mais éduqué, le brigadier Jean Albertini (Tahar Rahim) est chargé par Gaspard, un de ses supérieurs, d’infiltrer un groupe d’anarchistes à Paris. Après s’être fait embaucher dans une usine, Jean réussit à sympathiser avec deux de ses membres, Elisée (Swann Arlaud), idéaliste passionné, et le très sympathique Biscotte (Karim Leklou). Ces deux-là l’intègrent rapidement dans leur bande, qui compte également la belle Judith (Adèle Exarchopoulos) et Marie-Louise (Sarah Le Picard), bourgeoise dégoûtée qui tente de devenir écrivaine, et propriétaire de l’appartement où ils habitent tous. Si Jean prend au début très à cœur sa mission, son sens moral commence rapidement à le tirailler. En effet, au fur et à mesure qu’il fréquente la bande et participe à leurs actions, il se prend de sympathie pour ses nouveaux compagnons et pour leur lutte. Dans le même temps, il enquête sur le passé de son père ex-communard qu’il n’a jamais connu…

Si quelques débats sont présents (représentation, parlementarisme socialiste, lutte de classes), la politique joue cependant un rôle secondaire dans ce film, où les thèmes principaux sont la camaraderie et l’amour. Bien que le tout soit parfois un peu convenu et que certaines scènes peuvent paraître longues, ce film a au moins le mérite de nous rappeler une chose : pour être capable de se révolter, il faut d’abord apprendre à aimer.

K.V.

Métal hurlant [4]

Mad maxAprès trente ans d’absence, Mad Max reprend la route d’un monde dévasté sous la férule de George Miller, créateur de la série des années 1980 qui sent bon l’ultra-violence et l’huile de vidange. On le croyait assagi après la réalisation des deux films d’animation gentillets Happy Feet, il n’en est rien. À l’heure où les productions Marvel déferlent sans discontinuité sur nos écrans avec plus ou moins de réussite, papy Miller, à 70 ans, nous offre tranquillement le blockbuster le plus frénétique de la décennie. Un western de feu et de sang au royaume des fous du volant. Une cavalcade monstrueuse et dieselpunk qui déchire le bitume au rythme des hortatorès endiablés. C’est peu de dire que lorsque Max Rockatansky reprend le volant, tous les autres films d’action semblent à la traîne…

Aux prises avec une tribu de fanatiques motorisés ne craignant pas la mort, Max s’engage dans une course-poursuite sauvage en compagnie de l’Imperator Furiosa (Charlize Theron, magistrale) cherchant à sauver les “épouses” de Immortan Joe, le chef du gang. On aura évidemment beau jeu de railler le scénario qui tient sur deux pages. Ce monde apocalyptique et stérile, où l’eau, les armes et le pétrole sont contrôlés par trois seigneurs de la guerre, et les femmes réduites en esclaves reproductrices, n’a pourtant rien à envier aux meilleures dystopies de science-fiction.

Mais la prouesse du film tient surtout dans sa manière de faire du corps le catalyseur de l’action, renouant ainsi avec le langage le plus primitif, mais le plus expressif, du cinéma. Les véhicules étant le prolongement corporel des personnages – étreinte tragique et abominable de l’homme et de la machine – la narration se focalise davantage sur les affrontements homériques des chevauchées métalliques. Et dans ce domaine-là, l’ingéniosité est à son comble. Max compense ainsi son mutisme par un déferlement d’acrobaties pyrotechniques à faire pâlir les génies du burlesque comique. Portées par une mise en scène tourbillonnante, les chairs mutilées, brûlées ou contaminées s’entrechoquent dans le fracas des armes et s’unissent dans le sacrifice. Notons que dans cet univers guerrier, les femmes sont en première ligne face aux War Boys ; le seul fait d’arme remarquable de Max se déroulant en hors-champ.

Bref, un déluge de vitesse et de rage qui, tout en reprenant à son compte la mythologie du renégat dans un monde en perdition, propulse Mad Max : Fury Road et sa folie incandescente au  sommet du Valhalla des films à (très) grand spectacle.

Sylvain Métafiot

Sarabande macabre [5]

Il est difficile d'être un dieuDe la représentation du corps, il sera également question ici. Si Mad Max figure le délire flamboyant des corps virevoltants, Il est difficile d’être un dieu représente le songe ténébreux des damnés d’une terre sans ciel. Pour son sixième film en cinquante ans de carrière, Alexeï Guerman s’est donc attelé à l’adaptation d’un roman de science-fiction des célèbres frères Arcadi et Boris Strougatski (auteurs notamment du fameux Stalker, porté au cinéma par Andreï Tarkovsky en 1979). Résumer l’histoire semble impossible au vu de son insondable complexité. Nous savons simplement que Don Rumata, sorte de chevalier errant mélancolique, est envoyé sur la planète Arkanar, bloquée dans un Moyen Âge violent et humide, afin de comprendre les tenants et les aboutissants de la persécution des intellectuels (les « raisonneurs ») par la cohorte obscurantiste des « Gris ».

Détail, Jérôme Bosch – Le Portement de Croix

Le film d’Alexeï Guerman est une danse infernale éprouvante dans laquelle cohabitent, avec une promiscuité étouffante, les corps sales, puants et dégoulinants d’une cour des miracles d’un autre monde illustrant « à merveille » notre propre enfer médiéval. Un univers de folie fangeuse qui prend explicitement ses sources dans les visions diaboliques de Jérôme Bosch et Pieter Brueghel. Les démons arpentant Le Jardin des Délices, Le Christ aux Limbes, La Dulle Griet ou Le Portement de Croix prennent ainsi vie dans un capharnaüm grotesque et écœurant. Nulle trace de grâce divine dans ce labyrinthe de boue et de sang, si ce n’est dans la virtuosité technique des plans-séquences qui composent chaque tableau de cette implacable mise en scène à la rigueur délicieusement soviétique.

En somme, Il est difficile d’être un dieu est une rude épreuve pour tout spectateur peu enclin à endurer une œuvre au propos métaphysique obscur (on ne comprend strictement rien à l’histoire), suffocante à force de coller au plus près des personnages et d’une durée conséquente (le film dure trois heures !). Ce calvaire est contrebalancé par une beauté plastique exceptionnelle, magnifiée par la photographie d’un noir et blanc pénétrant. S’il est donc ardu d’“entrer” dans un film dont le récit invite à la glose infinie, il sidère surtout par sa puissance visuelle, sublime dans sa répugnance.

S.M.

Contes de l’austérité [6]

images.duckduckgo.comPour parler de la population portugaise, soumise aux mesures d’ajustement structurel imposées au Portugal et particulièrement sévères entre 2013 et 2014, on s’attendrait à un reportage sur les manifestations massives ignorées en France, un documentaire antilibéral militant ou une chronique sociale à la Ken Loach. Ce n’est pas cette voie qu’a choisie Miguel Gomes, mais un film en trois volumes, inspiré de la structure des Mille et une nuits, où la narratrice Shéhérazade – incarnée par une magnifique Crista Alfaiate – échappe à la mort, nuit après nuit, en laissant des histoires en suspens, à l’image de la vie des Portugais qui, jour après jour, se réduit à un fil.

Le prologue du premier volume, L’inquiet, s’ouvre sur les images d’un chantier naval en voie de fermeture, écho à la fin définitive de l’histoire maritime du Portugal. Désemparé, le réalisateur invite la conteuse à décrire l’état du pays depuis Bagdad et une série d’histoires se déroule alors sous nos yeux : le procès d’un coq qui chante la nuit pour annoncer les incendies de forêt ; celle de peine-à-jouir de la Troïka qui s’impose à la table du pouvoir politique portugais ; celle d’un syndicaliste à bout de souffle qui veut préserver l’essentiel, le lien avec ceux qu’il défend et la baignade du 1er janvier.

Le deuxième volet, Le désolé, raconte un pays qui va à vau-l’eau. La poursuite grotesque d’un meurtrier protégé par la population locale, finit en arrestation par des policiers à cheval dans sa salle à manger. Un procès se tient dans un décor de théâtre grec, en forme d’École des fans où tout le monde est perdant, passant tour à tour de victime à coupable dans la réaction en chaîne d’une justice sociale bazardée. L’ambulance arrive trop tard pour ramasser tout le monde, comme dans l’histoire qui suit, où c’est un chien trouvé qui sert d’antidépresseur à tout un quartier populaire.

Le troisième volume de cette plongée, L’enchanté, découvre un coin de ciel bleu. Shéhérazade entre en scène et découvre la vie simple au soleil au milieu des beaux gosses d’un Bagdad des calanques. Elle raconte le chant, celui des pinsons, et la vie des pinsonneurs, anciens habitants de bidonvilles devenus vagabonds des logements sociaux et petits braconniers dressant leurs oiseaux pour faire perdurer, et si possible gagner, le concours du plus beau chant.

Loin du misérabilisme, ce film parle d’un pays comme envoûté par l’austérité mais qui résiste par la solidarité, les rites populaires et le jeu avec la loi pour faire jaillir des étincelles de vie : les Mille et une nuits de la décence ordinaire.

Boris Lasne

Une corde française pour p(r)endre Hollywood [7]

Philippe Petit

Le vrai Philippe Petit

Bien que présent dans ce top 10, The Walk n’est pas l’œuvre cinématographique de l’année. Tiré d’une histoire vraie, celle de Philippe Petit (cocorico), le film nous entraîne dans un scénario américain convenu, celui du héros devant accomplir son rêve. Le personnage est intrépide, volontaire, “fou” et il a une confiance en lui inébranlable. Son charisme va lui attirer l’amour d’une femme, l’aide de certains amis mais surtout la célébrité ! Le self-made man dans toute sa splendeur.

Or, voilà qu’après quelques soubresauts très clichés – la crise dans le couple, les faux amis qui trahissent – notre héros se retrouve sur un fil tendu entre les Twin Towers à plus de 417 mètres de haut. Quelques séquences de funambulisme nous préparaient déjà à ce grand moment de vertige. Pourtant, à l’instant où le personnage s’installe sur le câble métallique entre les deux tours, un nouveau film commence. Durant les quarante dernières minutes, à l’aide d’une magnifique 3D, Robert Zemeckis nous assied dans le grand-huit des sensations. Le palpitant s’emballe, les mains sont moites, on ne tient pas en place. La grâce, la légèreté, le plaisir que Philippe Petit prend sur sa corde contrastent totalement avec la tempête intérieure qu’on éprouve en le voyant. Étrillés durant ces longues minutes de funambulisme, secoués par l’exécution périlleuse d’arabesques, les nerfs cèdent petit à petit.

The Walk

Le faux Philippe Petit

Bientôt, l’orage qui remue les tripes se transforme en pluie dans les yeux. Les sensations fortes laissent place à une émotion magnifique, véritable et pleine. Le personnage sur son fil suicidaire quitte peu à peu la peau du clown fou, du performer prêt à tout, pour devenir l’acteur formidable d’une pièce éphémère. Ce qui se produit est alors unique : transcendant sa peur humaine de la mort, domptant le vide, le funambule s’avance en conquérant les cieux. Philippe Petit, si minuscule sur son fil, fait preuve d’une grande humilité qui lui est d’ailleurs bien nécessaire pour ne pas mépriser le danger. Le personnage livre une expérience entière, contrastée, gracieuse et verticale. Un comble pour un câble à l’horizontal.

Le résultat est sans appel, Zemeckis fait vivre un moment d’émotion cinématographique qui rompt radicalement avec la vulgarité de celle des blockbusters. L’esthétisme farouche de ces longues dernières minutes violente jusqu’à ressentir une forme nouvelle de beauté. Le moment inévitable de l’hommage final à la catastrophe du 11 septembre 2001 est tourné en clin d’œil astucieux, à l’image du film.

Vincent Froget

Le réveil “lendemain de cuite” de la Force [8]

Chewbacca and Han Solo

76 fois le salaire des nouveaux acteurs de la saga, ça donne le smile

On l’attendait tous impatiemment comme si les épisodes 1, 2 et 3 n’avaient jamais existé, que Jar Jar Binks n’était qu’un horrible cauchemar et que la réalisation catastrophique de Lucas était due à un étudiant en cinéma au lycée. Bref, on partait de loin. De si loin d’ailleurs, que la réalisation efficace, rythmée et nuancée de ce nouvel opus le ferait presque passer pour un chef-d’œuvre qu’il n’est pas.

C’est que du côté d’Hollywood, on ne prend plus beaucoup de risque à investir des millions. Dès lors, Star Wars, épisode VII : le retour de la Force nous apparaîtrait presque comme un petit miracle, un bon blockbuster des années 1980-1990 en somme. Cependant, il ne s’agirait pas que la médiocrité ambiante de la célèbre colline nous rende trop indulgents car des bourdes, il y en a…

On évitera de trop spoiler mais si vous vous souvenez de l’épisode IV, vous allez trouver quelques similitudes pour ne pas dire beaucoup trop. J.J. Abrams a voulu reprendre en main la saga et il a donc décidé de repasser sur tout ce qui fait la réussite de Star Wars : les personnages populaires, les histoires de famille, la lutte manichéenne du bien contre le mal. On regrettera aussi la présence du rôle trop classique et un brin raciste du Black drôle, maladroit et faire-valoir.

Martin Lawrence a lui aussi droit à un come back

Martin Lawrence a, lui aussi, droit à un come back

Peu d’originalité donc, sauf si on y regarde de près. Le réalisateur de Lost laisse ainsi entrevoir les fissures qui conduiront les prochains épisodes. Pour l’instant, Rey et Kylo Ren paraissent un peu quiches (Lorraine). Ils sont pourtant tous les deux porteurs de nouveautés. Il y aura aussi un accent particulier mis sur les personnages qui n’utilisent pas la force (ce qui est déjà le cas dans cet épisode). Vous l’aurez compris, J.J. Abrams ressuscite le mythe à grands coups de fan service un peu lourds mais réussit le challenge de produire un film divertissant et de bonne facture, tout en reprenant les rênes de l’épopée galactique. Un film bon mais sans plus, qui annonce néanmoins un bel avenir pour la saga.

V.F.

Marx et Orwell à Detroit [9]

150410122956-abandoned-detroit-super-169Lost River, le premier film réalisé par Ryan Gosling est passé assez inaperçu. Loin de la promotion des blockbusters et sans “tête d’affiche”, Lost River n’est pas un film à destination du grand public. Ce n’est pas Tarantino et ses films clés en main, prêt à penser. C’est donc au spectateur de faire l’effort de s’immerger dans un univers qu’il ne connaît pas et de s’investir émotionnellement. Sans cette participation, le public n’y verra qu’un conte lassant et dénué de sens. Le film a reçu d’ailleurs autant de critiques dithyrambiques qu’affligées. Lost River est pourtant un film profond, plein de non-dits et d’éléments à décrypter. Gosling nous plonge dans une Amérique peu glamour, loin de New York, Miami ou Vegas, pour nous faire découvrir les coins glauques d’un Detroit dévasté par la crise économique de 2008, mis à genou par le capitalisme. Les prises de vue sont magnifiques et la bande originale est hors-norme.

C’est sur cette toile de fond que Gosling dessine l’histoire « d’une mère qui tente d’élever au mieux ses enfants dans un environnement hostile », une mère semblable aux common men décrits par Orwell, les gens ordinaires, vous, toi, moi, nous attachés à des valeurs morales à la portée de tous. Malheureusement, dans un monde où chacun vit isolé et poursuit son intérêt égoïste, cette décence ordinaire ne peut être maintenue et vivifiée dans le rapport aux autres. Le lien social qui permet de l’activer est mort et il ne reste que la famille, bouée de sauvetage dans la tempête du libéralisme.

Matt-Smith-in-Lost-RiverFace à cette famille, Gosling oppose deux personnages : le banquier et le lumpenprolo, la racaille. Le premier nous dévoile la face sombre d’hommes aisés dont les désirs éternellement insatisfaits les poussent vers la satisfaction de fantasmes toujours plus pervers. Le second, inculte et bestial, affiche sa prétention à posséder et à dominer, comme le bourgeois. Il est d’ailleurs accompagné d’un subalterne, quasi esclave, auquel il infligera des mutilations.

Lost River, c’est l’éloge de la décence des gens ordinaires face à l’immoralité du libéralisme, mis en scène avec une très grande pudeur et du style. Un film court et puissant, à contempler.

Ludovic Alidovitch

Quand la vérité révolutionne l’écran [10]

424572Robert Guédiguian est l’un de ces réalisateurs engagés dont on ne peut que regretter la rareté. Amateur de Pasolini comme de John Ford, c’est l’un des derniers – avec Ken Loach – à réussir cet apparent exploit : illustrer les vertus des gens humbles, sans pour autant leur faire de concessions. En effet, ses films sont traversés par ce souci, cet attachement pour le petit peuple, celui dont ce fils d’ouvrier-docker est issu et qu’il n’a cessé d’observer depuis sa naissance. Cependant, son talent réside dans la capacité à ne pas verser dans une vision fantasmée, surplombante ou péjorative, des masses. Ni réalisme socialiste, ni cynisme libéral ! Le point de vue horizontal d’un homme du peuple.

J’ai eu la chance d’assister à une projection à laquelle lui, sa femme et une jeune actrice participèrent. Pendant que j’avais le souffle coupé, l’amie arménienne qui m’y avait invité était figée d’émotion sur son siège, avec quelques larmes versées vers la fin. Le film est magnifique, tout simplement. Une histoire de fou, oui, mais surtout de fous – parce que l’homme est cet « animal fou dont la folie a engendré la raison » (Castoriadis). Divisé en trois périodes, il commence avec le procès et l’acquittement de Soghomon Tehlirian, héros arménien qui tua Talaat Pacha, principal responsable turc du génocide arménien, et se conclut avec la fin de l’URSS ainsi que la création de l’Arménie nouvelle. Entre les deux, l’histoire terrible, tragique, d’un jeune révolutionnaire arménien dans les années 1980 qui décide d’entrer dans la lutte terroriste, et découvre les implications de cet engagement : perte de sa famille, perte d’identité, flou moral et conséquences humaines désastreuses (tout commence avec son premier attentat qui fauche les jambes d’un innocent en Turquie).

Malgré l’année du centenaire du génocide arménien, le réalisateur, et c’est là sa force, n’a pas hésité à montrer les dérives du terrorisme arménien de l’époque. Il dira d’ailleurs après le film – paraphrasant, peut-être sans le savoir, Lénine –, en discutant avec une Arménienne un peu choquée, que « la vérité est révolutionnaire ».  En effet, le film est puissant en cela qu’il montre le drame arménien, les volontés de reconnaissance des jeunes militants révolutionnaires. Imbriquées dans tous ces drames politiques, les passions humaines disposent d’une place d’envergure. La vérité, mais sans neutralité indigne, avec une subtilité très juste. Entre amour impossible, morale et militants armés, entre les délires de puissance et l’avidité de sang du chef de l’armée (qui suscitera une division au sein même des guérilleros arméniens), avec la centralité de la mère jouée par Ariane Ascaride, Robert Guédiguian touche à peu près à tout ce qui constitue la tragédie humaine, avec un soupçon d’humour et énormément de tendresse pour ses personnages.

Comme après tout grand film, on en ressort avec plus de questions que de réponses. Que peut-on penser désormais des désirs de reconnaissance, légitimes en soi, quand les moyens employés dépassent l’entendement ? S’il est de notre devoir de défendre une telle cause face au négationnisme d’État de la Turquie, faudrait-il en revanche que la communauté arménienne se réconcilie avec son passé pour avancer – à contre-courant avec cette grande-mère fébrile qui ressasse à ses enfants le génocide commis par un peuple turc homogénéisé ? Quelle place accorder à l’identité dans l’universalisme de la lutte des classes ? Le réalisateur aurait dit un jour : « Je vénère la salle comme un lieu politique, comme une assemblée de gens… » En effet, la beauté démocratique d’un grand film est d’être capable, à l’instar de la tragédie grecque, de donner une impulsion cathartique au questionnement, et d’être accessible à un large public. C’est ce que film arrive à réaliser. En bien ou en mal, l’homme libre est celui qui sait juger de manière sensible des situations complexes, politiquement comme humainement.

Le hasard des dates a voulu que le drame du 13 novembre eut lieu deux jours après la sortie de cette histoire sur une autre forme de terrorisme – distincte, incomparable. Je ne peux que vous conseiller d’aller voir ce film, complètement éclipsé par la catastrophe parisienne, qui relève du grand cinéma. Les réalisateurs engagés ne courent pas les rues, et quand ils font de bons films, ils méritent d’être vus.

Galaad Wilgos

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