Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Octobre 2018

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Réaliser l’autogestion [1]

La question de la propriété est, depuis le XIXe siècle, au cœur du mouvement ouvrier. Il n’existe point de remise en question prolétarienne du capitalisme sans réflexion autour de la propriété. Pour tenter d’y répondre, le “socialisme réellement existant”, à l’exception notable et complexe de la Yougoslavie de Tito, a misé sur la propriété collective étatique. Une impasse historique, qui selon certains, comme Cornelius Castoriadis, co-fondateur de Socialisme ou barbarie, n’a été qu’un capitalisme d’État. Pour lui, « la présentation du régime russe comme “socialiste” − ou comme ayant un rapport quelconque avec le socialisme − est la plus grande mystification connue de l’histoire ». Quoi qu’il en soit, la solution n’a pas encore été trouvée.

Chercheur militant, essayiste, animateur de l’association Autogestion et spécialiste des coopératives, Benoît Borrits tente d’en trouver une dans Au-delà de la propriété : Pour une économie des communs. Dans cet ouvrage préfacé par Pierre Dardot, un des grands spécialistes de la question des communs, il propose une sortie du dilemme entre économie de marché et étatisation. Selon lui, le salut viendra de la généralisation des communs, qui rendra le pouvoir aux usagers et travailleurs, tout en permettant une sortie de la propriété privé. Un modèle d’entreprises sans profit, une socialisation intégrale du système financier, ainsi que la possibilité d’une socialisation partielle ou totale du revenu sont évoqués. Un ouvrage complet pour penser l’après-capitalisme. On regrettera néanmoins le manque de solution pour arriver à cette situation, ainsi que l’angle mort de la souveraineté, trop vite balayée d’un revers de main.

Kévin Boucaud-Victoire

Réalité et fantasmes autour des musulmans de France [2]

En septembre 2016, l’Institut Montaigne publiait une enquête sur les musulmans de France, qui en effrayait plus d’un : les musulmans seraient pour une large partie d’entre eux rigoristes et favorables à la charia – normes et règles doctrinales musulmanes, assimilées trop souvent au droit musulman. Un an et demi plus tard, son auteur, Hakim El Karoui sort un essai très intéressant à partir de cette étude, et plus nuancé qu’on pourrait le croire.

L’ancien collaborateur de Jean-Pierre Raffarin à Matignon part d’un constat : l’islam est une religion française. En effet, la grande majorité des 5,7 millions de musulmans (et pas 22 !) présents dans l’Hexagone sont français. Mieux, l’islam représente 5,6 % de la population de plus de quinze ans présente en France métropolitaine. Il s’agit donc de la deuxième religion du pays et même la première en terme de pratique. El Karoui nous démontre aussi que l’intégration – ou l’assimilation – marche bien mieux que ne le croient Zemmour ou Renaud Camus. Selon lui, les Français de confession musulmane peuvent se ranger en trois catégories : ceux qui sont soit totalement intégrés, soit en train d’achever leur processus d’intégration (46 %) ; ceux dans une position intermédiaire, qui revendiquent l’inscription de leur religion dans l’espace publique (25 %) ; ceux qui ont adopté un système de valeurs contraire à la République (28 %). L’auteur refuse ainsi l’angélisme, qui voudrait qu’il n’y ait aucun problème avec les musulmans installés en France, comme leur diabolisation. Il critique d’ailleurs vivement des intellectuels représentant, selon lui, les deux tendances : Edwy Plenel, Caroline Fourest, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner ou encore Éric Zemmour, tous tombés dans le piège islamiste.

Hakim El Karoui perçoit la montée de l’islamisme comme une forme d’identité de substitution. Il la lie en partie à la question sociale – les musulmans appartenant souvent aux classes les plus défavorisées – et aux discriminations subies par ses populations généralement d’origine immigrée. La “halalisation” de l’islam, c’est-à-dire cette nouvelle tendance, très présente chez les jeunes – plus conservateurs au niveau de la pratique que leurs parents – à vouloir tout faire entrer dans les cases “licite” (“halal”) et “illicite” (“haram”), est aussi parfaitement analysée. Les origines et la nature des islamismes (Frères musulmans, tablighi, salafistes, hanbalo-wahhabites, etc.) tout comme du djihadisme sont étudiées, aussi bien en France que dans le monde. Les échecs pour faire émerger un “islam de France”, du CORIF (Conseil de réflexion sur l’islam en France) au CFCM (Conseil français du culte musulman), sont aussi passés en revue. La faiblesse du livre se trouve probablement dans les solutions avancées pour résoudre ce problème.

K. B. V.

Un gorille dans la brume [3]

King Kong Théorie est un pamphlet féministe brûlant, viscéral, brutal dont la sincérité retranche l’écriture dans un cynisme étrangement positif. Au fur et à mesure que les déboires féminins sont abordés, il en ressort l’étrange impression d’un sexe qui se prend en main, qui regarde désormais dans les yeux le sexe “fort” et qui semble dire « je n’ai plus peur ». Le caractère envolé de certains passages nous pousse donc à croire que le féminisme a changé la donne même s’il reste des choses à faire. Il nous dit aussi qu’il faut militer, toujours, pour ne perdre aucun des droits obtenus.

Il est difficile de savoir si le livre s’adresse aux femmes. Il possède en effet toute une série d’injonctions faites aux hommes pour qu’ils se soulèvent eux aussi contre le modèle patriarcal sclérosant qu’on leur impose : « Qu’est-ce que ça exige, au juste, être un homme, un vrai ? Répression des émotions. Taire sa sensibilité. Avoir honte de sa délicatesse, de sa sensibilité. »

On regrettera malheureusement certains versants du bouquin qui font paradoxalement une partie de ses qualités. Il est très clair que Virginie Despentes nous entraîne dans son auto-thérapie. Intelligemment, en nous montrant certaines blessures universelles mais quelques fois moins finement, en répandant un venin d’aigreur indigeste, lourd, fade et convenu. Un exemple : la reprise de cette vieille lune poussant à croire que les joutes viriles sont un ersatz de rapports homosexuels.

C’est ainsi que malgré elle, certaines tournures seront inassimilables par certains qui ne pourront que s’en détourner et s’éloigner, par la même occasion, du féminisme qu’elle prône. Le livre, qui pourtant pousse les hommes à une redéfinition moins contraignante de leur sexe, termine par une assignation incompatible avec le reste du livre. Le doux est ainsi traité de geignard, et un éloquent panégyrique du “puissant” succède à ce portrait peu élogieux… Cent quarante pages foutues en l’air par l’un des derniers paragraphes.

Luc Parvaux

Résister à l’anthropocène [4]

260-Face_anthropocene-C1-rvb_BRDéjà co-auteur d’une remarquable étude sur les liens entre la crise écologique et la question démographique, publiée en 2015 chez Écosociété, Ian Angus revient en cet automne 2018 avec son dernier ouvrage, Face à l’anthropocène, également publié par la maison d’édition québécoise. Angus commence par souligner qu’il n’éprouve pas la nécessité, à la différence de nombreux théoriciens de l’écologie politique, de critiquer le terme d’anthropocène et de lui en substituer un autre, celui de “capitalocène” par exemple. Selon lui, les scientifiques à l’origine du concept d’anthropocène n’ont jamais prétendu désigner par celui-ci une humanité indifférenciée, soulignant même, à l’image de Paul Crutzen, que seulement 25 % des êtres humains étaient responsables du réchauffement climatique. Dès lors, pourquoi s’en priver ?

Dans la première partie, il se penche sur l’anthropocène en tant que phénomène biophysique, revenant à l’aide de moult chiffres et diagrammes sur les grands débats scientifiques ayant accompagné l’émergence de ce terme. Quand a-t-il commencé ? Quel est son rythme ? Quelles vont être ses conséquences ? Membre de la mouvance anglo-saxonne de l’éco-socialisme – ou éco-marxisme –, il consacre la deuxième partie de son ouvrage à l’anthropocène en tant que phénomène socio-écologique, « c’est-à-dire en tant que transformation qualitative de la relation des sociétés humaines à l’ensemble du monde naturel ». S’appuyant sur le fameux concept marxien de “rupture métabolique”, Angus s’emploie à montrer, à la suite de très nombreux auteurs, que la dynamique du capitalisme, dont il retrace la genèse et l’histoire en termes d’impact écologique, est incompatible avec la préservation des conditions de la vie sur Terre. Enfin, dans une troisième partie, il décrit les contours de ce que pourrait être une société éco-socialiste et les processus qui pourraient nous y mener.

Au total, le livre d’Angus est une bonne synthèse, même si l’omniprésence des références à Marx, comme chez tous les auteurs de ce courant, pose toujours question. Enfin, difficile de n’être pas irrité par les multiples citations de Lénine, comme si le fondateur de l’un des régimes les plus sanguinaires de l’histoire pouvait constituer une quelconque source d’inspiration, ou par les références favorables au régime cubain, l’une comme l’autre témoignant manifestement d’une confiance ou d’une complaisance pour le moins dangereuse envers les processus étatiques.

Pierre Madelin

ZAD partout [5]

téléchargementLe hasard a voulu que Le monde des grands projets et ses ennemis, de Serge Quadruppani, soit publié au moment même où se déroulait l’intervention militaire criminelle de l’État français sur la ZAD de Notre-Dame des Landes. Fort heureusement, au vu de la situation qui semble difficilement compatible avec un regard détaché, il ne s’agit pas d’un ouvrage académique du type “sociologie des mouvements sociaux”, mais d’un livre militant, qui s’affiche ouvertement et sans ambages aux côtés des luttes territoriales contre les grands projets inutiles et leur “monde”.

Si la première partie du livre, où se mêlent des réflexions sur le monde de l’économie, la lutte contre la loi Travail et la vague des Nuit debout peut parfois paraître un peu fourre-tout, la seconde partie de l’ouvrage, où l’auteur revient notamment longuement sur la lutte contre le TAV (Treno alta velocità [train à grande vitesse]), – la plus ancienne d’Europe contre un grand projet d’infrastructure – nous a semblé beaucoup plus instructive et intéressante. Nous avons également beaucoup apprécié certaines réflexions qui émaillent le livre. Ainsi de la critique d’un certain légalisme : « Le terme “ennemi” n’a pas bonne presse. Il paraît qu’il faudrait utiliser un mot plus policé, celui d’adversaire. Il me semble pourtant que ceux qui se conduisent en ennemis de la vie sur terre doivent être traités comme tels. Le terme d’adversaire signifie, lui, que l’on se rencontre sur le même ring, celui de la “cité”, où l’on partagerait des valeurs communes. Nous n’avons rien de commun avec ceux dont la rapacité obtuse tue chaque jour des êtres vivants par millions, humains compris. »

Enfin, comment ne pas être d’accord avec l’auteur lorsqu’il conclue, évoquant les luttes qui se jouent sur les ZAD, que « celles-ci ont le mérite de faire apparaître deux camps, dont l’affrontement touchera toute la planète dans les décennies à venir : celui de la fourberie sordide contre le courage de l’utopie ».

P. M.

Littérature de fils d’immigré [6]

La Rumeur, un nom que tous les amateurs de hip hop underground connaît. Sur-diplômés, Hamé et Ekoué, les deux MC’s principaux du groupe, sont de véritables touche-à-tout. Après le cinéma, avec De L’encre (2011) et surtout Les derniers parisiens (2017), salués par la critique, les deux compères publient leur premier livre. Il est évidemment question de leurs histoires personnelles. Ekoué grandit en banlieue parisienne. Il est le fils d’un intellectuel togolais, contraint de fuir la dictature instaurée par Étienne Gnassingbé Eyadema. La politique est omniprésente chez lui. Pourtant, il ne s’y intéresse que tardivement, et est au départ un cancre. Grâce à son entourage, il comprend que le savoir est émancipateur et fini titulaire d’un doctorat en science politique. De son côté, Hamé, né Mohamed Bourokba, grandit à Perpignan. Son père, immigré algérien et ouvrier agricole, est illettré. Le futur artiste est surtout élevé par ses grandes sœurs, issues d’un précédent mariage. Malgré son milieu d’origine modeste, il obtient un bac+5 en sociologie des médias.

C’est en 1995 que les choses se précisent pour eux dans le milieu du rap. Ekoué est alors invité sur L’Homicide volontaire d’Assassin, le célèbre groupe de Rockin’ Squat. Grâce à ses couplets dans L’Odyssée suit son court et Quand j’étais petit, le MC se fait un nom dans le milieu underground. Tout se précipite pour La Rumeur, à l’ombre des majors et de Skyrock, cette radio de rock qui diffuse du rap mainstream. Jusqu’en 2002, où Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur les poursuit en justice pour « diffamation publique envers la police nationale ». En cause, un article signé par Hamé dans le fanzine La Rumeur Magazine, accompagnant L’Ombre sur la mesure, leur album culte. « Les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété », pouvions-nous y lire. S’ensuit un marathon judiciaire de huit ans et une victoire symbolique contre l’État. C’est toute cette histoire qui est racontée dans Il y a toujours un lendemain, ainsi que le racisme, encore présent en France, ou la déchirure d’être partagé entre deux mondes, situés des deux côtés de la Méditerranée. L’ouvrage alterne chapitres d’Ekoué et chapitres d’Hamé, à chaque fois conclus en rap. Deux plumes et des styles, chacun magnifique.

K. B. V.

Déconstruire la propagande antisociale [7]

Dans un livre rafraîchissant et pédagogique, Thomas Guénolé bat en brèche tous les mensonges propagés depuis plus de trente ans par les “experts” et les médias de masse pour faire accepter aux citoyens le démantèlement de l’État social au nom de l’adaptation à la mondialisation et à la “modernité”. Le politologue insoumis souligne que l’Antisocial, qui se présente sous les traits d’une modernisation du système – certes douloureuse pour les plus faibles mais prétendument inévitable – constitue en réalité « un puissant mouvement en marche arrière ». La retraite à 60 ans serait archaïque ? Son passage à 65 ans nous ramènerait pourtant à la situation qui prévalait en 1910. L’uberisation est un phénomène nouveau caractéristique du XXIe siècle ? La situation des auto-entrepreneurs de ces plateformes numériques nous renvoie étrangement à celle des ouvriers de la fin du XIXe siècle payés à la tâche. Le monopole d’État de la SNCF serait dépassé dans une économie moderne ouverte à la concurrence internationale ? Le retour à plusieurs compagnies privées nous ramènerait à la situation d’avant 1936. Léon Walras, économiste libéral du XIXe siècle pourtant apôtre de la concurrence, rappelait d’ailleurs que c’était justement dans le secteur du rail que celle-ci ne devait pas s’appliquer.

Fonctionnaires, chômeurs, syndicats, immigrés, impôts, il serait trop long d’évoquer toutes les idées ébranlées par le livre. Thomas Guénolé montre comment l’importation dans l’hôpital de méthodes issues du privé, comme la tarification à l’acte, a réussi l’exploit de faire passer notre système de santé de la première place mondiale en 2000, selon l’Organisation mondiale de la santé, à la quinzième place, mettant un tiers du personnel soignant en situation de burn-out…  En réponse à ceux qui soutiennent que les chômeurs ne cherchent pas de travail, l’ouvrage rappelle également que le chômage entraîne la mort de 10 000 à 20 000 personnes par an et qu’il y a 47 fois plus de chômeurs que d’offres d’emploi non-pourvues faute de candidat. On pourra toujours reprocher à l’auteur de ne parler qu’aux convaincus ou encore critiquer certains chapitres, comme celui sur l’éducation où la baisse du niveau scolaire pourtant établie par différentes études est plus ou moins niée. Il reste que le livre, extrêmement documenté, constitue une véritable arme intellectuelle pour quiconque ne se résignant pas au macronisme ambiant et pensant qu’il existe une alternative à l’Antisocial.

Romain Masson

Le retour de la mort [8]

« Nous nous battrons. Et nous vaincrons. Bien évidemment. Parce que nous sommes les plus morts », concluait Philippe Muray dans Chers Djihadistes (2002). Pour l’écrivain aujourd’hui décédé, le rapport à la mort était crucial pour comprendre le choc que pouvait provoquer le djihadisme en nous. Seize ans plus tard, Régis Debray mène une réflexion semblable. Il y a des facteurs sociopolitiques en jeu : « ségrégation urbaine, ressac néocolonial, tragédie palestinienne, échec scolaire, désir d’aventure, fascination médiatique, taux de chômage, recrutement par internet, exclusion économique. » Le philosophe n’oublie rien. « Mais continuer à faire du spirituel un angle mort serait faire preuve une fois de plus d’irréalisme. » Derrière, il y a un rapport à la foi, c’est un fait. Même si nous pouvons toujours répondre que celle-ci est falsifiée.

Il y a d’un côté des jeunes convaincus que la mort est le début d’autre chose. Quand rien ne vaut la peine ici, seul l’au-delà est désirable. Il y a de l’autre côté un Occident qui a tué Dieu au XXe siècle, le Paradis avec. Deux rapports à la mort qui interrogent et qui impliquent deux façons de vivre et de combattre. « L’acte souvent suicidaire du terroriste nous force à penser ce qu’on ne veut plus penser et même ce qu’on ne peut plus penser : la place de la mort dans notre vie. » Mais Régis Debray ne s’arrête pas là, il analyse aussi notre Progrès, sorte de nouvelle eschatologie qui doit faire advenir un paradis sur Terre. Le progressisme, le scientisme et le socialisme, Condorcet, Renan et Marx, tous ont essayé et ont échoué. « Après l’espérance du salut, l’allongement inouï de l’espérance de vie », constate Debray. Une courte réflexion qui vaut le détour, le tout avec style.

K. B. V.

De l’actualité du cyberpunk [9]

Quels sont les fondements et les enjeux du transhumanisme ? Ce mouvement sotériologique porté par la figure médiatique de Ray Kurzweil incarne la panacée de la technophilie matérialiste, tout en demeurant vaguement obscur aux non initiés. Pour pallier l’opacité relative de cette problématique contemporaine, l’ouvrage de D. Folscheid, A. Lécu et B. de Malherbe se propose de l’introduire auprès du grand public. Après une présentation succincte de la galaxie transhumaniste, ce petit guide se concentre sur la dimension éthique de quelques pratiques : la PMA (procréation médicalement assistée), l’automatisation corollaire à notre dépendance aux machines, et l’amélioration médico-technique de soi.

On appréciera notamment les références pertinentes à Nick Bostrom, idéologue principal du transhumanisme, ainsi qu’aux critiques de Jacques Ellul et de Gunther Anders, qui auraient toutefois gagné à être développées. Il nous faut également saluer la tentative généalogique, remontant jusqu’à quelques grands noms de l’Antiquité tardive et du haut Moyen-Âge, comme Grégoire de Nysse et Erigène, qui ne sont malheureusement qu’effleurés, contrairement à Francis Bacon et Descartes, mieux connus pour leur contribution au paradigme de l’homme-machine. Nous regrettons encore une absence de mise en perspective philosophique sur les questions fondamentales de la conscience et des limites entre science et transhumanisme, ainsi qu’une association glissante de la gnose au transhumanisme qui tient d’une confusion entre métensomatose cybernétique et métempsycose (transmigration des âmes). La doctrine transhumaniste, dans la mesure où elle relève d’une volonté d’immortalisation des corps, se rapproche davantage de l’ambition des religions abrahamiques que de l’aspiration gnostique aux sphères immatérielles de l’être.

Les implications politiques et sociales du projet transhumaniste, pourtant décisives, ne sont enfin que peu abordées, puisque les auteurs leur consacrent à peine quelques lignes. Il ne s’agit pourtant de rien de moins que de l’instauration d’un pouvoir autoritaire semblable aux dystopies d’Orwell et d’Huxley, et d’une hiérarchie sociale promouvant un esclavage 2.0 fondé sur l’accès (hypothétique) au mind uploading et aux NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). Pour ces questions, on se réfèrera notamment à l’ouvrage de Laurent Alexandre, La mort de la mort, mais aussi à quelques œuvres du septième art dont Bienvenue à Gattaca, le fameux Ghost in the Shell et The Island, sans oublier quelques fictions télévisuelles dignes d’intérêt ; Altered Carbon, Real Humans et 3 %. En somme, si les insuffisances à la fois descriptives et herméneutiques de cet ouvrage se font rapidement sentir, on lui reconnaîtra le mérite d’une certaine simplicité malgré le foisonnement chaotique des sujets abordés.

Andreea-Maria Luna

Le dernier des beatniks [10]

SnyderC’est peu dire que Gary Snyder est une légende vivante. Figure de prou de l’écologie profonde et du mouvement bio-régionaliste, passeur du bouddhisme zen aux États-Unis (il a notamment vécu dix ans dans un monastère au Japon et a traduit de nombreux poètes chinois et japonais, dont Han Shan), poète et essayiste, il est également le dernier survivant de la beat generation. Beaucoup moins connu que Jack Kerouac, auquel il inspira le personnage de Japhy Rider dans son roman Les clochards célestes, ou qu’Allen Ginsberg, dont il fut également l’ami, Snyder, aujourd’hui âgé de 88 ans, est pourtant à bien des égards la figure la plus intéressante et la plus cohérente du mouvement beat.

Les éditions Wildproject viennent de publier un superbe ouvrage, à l’esthétique soignée, qui vient compléter de façon remarquable la bibliographie francophone de Snyder et nous permet de prendre la pleine mesure de l’ampleur et de la complexité de son œuvre. Nous disposions jusqu’à présent de plusieurs recueils de poèmes et du livre d’essais intitulé La pratique sauvage. Avec Le sens des lieux, nous disposons désormais d’une anthologie de textes courts, choisis par l’auteur lui-même, qui nous permettent de retrouver les diverses étapes de son cheminement intellectuel, spirituel, poétique et politique. De ce point de vue, l’on ne saurait que trop conseiller la lecture de ce livre, introduction parfaite à l’œuvre de Gary Snyder.

P. M

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