Culture

Les meilleurs films 2017 de la rédac’

L’équipe du Comptoir aime la politique, les débats d’idées, la littérature, la musique et… le cinéma ! Amateurs de salles obscures, la rédaction a sélectionné pour vous les films les plus mémorables de cette année 2017 : un thriller psychologique japonais, une réunion de famille qui tourne mal, une profonde introspection religieuse, un délicieux film de genre français, un documentaire sur la contre-culture américaine, une virée nocturne glauque, une jeunesse qatarie nostalgique, un flop intersidéral… Bon visionnage.

  • Creepy, de Kiyoshi Kurosawa [1]
  • Silence, de Martin Scorsese [2]
  • Get out, de Jordan Peele [3]
  • Valerian, de Luc Besson [4]
  • Grave, de Julia Ducournau [5]
  • We Blew It, de Jean-Baptiste Thoret [6]
  • Nocturnal animals, de Tom Ford [7]
  • Aswat Al-Umran Al-Hadeeth, de Shaima Al-Tamimi et Mariam Salim [8]

« Ce qui m’a toujours attiré, c’est le thème du conflit entre l’art et la vie. » Luchino Visconti

Terreur sous vide [1]

Si le Diable se cache dans les détails, le Mal, lui, se niche dans notre voisinage. C’est à travers le thème de l’horreur surgissant de la banalité que Kiyoshi Kurosawa développe l’intrigue de son dernier film : Takakura, un ancien détective devenu criminologue à l’université, emménage avec sa femme dans un quartier paisible. Alors qu’un ex-collègue lui demande d’enquêter sur la disparition inexplicable de trois membres d’une même famille, sa femme trompe l’ennui en faisant la rencontre de leur nouveau voisin, Nishino. À partir de cette situation initiale va se dérouler un jeu de piste filandreux reliant l’enquête sur les disparus, la vie privée du couple et la personnalité trouble de leur voisin. Au point de faire radicalement chavirer le quotidien le plus tranquille. Car du simple malaise peut naître le cauchemar le plus atroce, d’agréables habitations se transformer en dédales de tortures, une famille se dissoudre dans le crime comme le plastique dans l’acide.

Jonglant avec facilité d’un genre à l’autre, Kurosawa délaisse ainsi “l’inquiétante étrangeté” des fantômes (Séance, Kairo, Loft, Vers l’autre rive, etc.), pour le thriller horrifique où la psychologie des personnages se révèle d’une complexité malsaine (à l’instar notamment de Cure et Shokuzai). Au sein même du film, porté par une mise en scène plus suggestive qu’explicite, les registres s’entremêlent : du polar classique l’histoire sombre lentement dans une sorte de bouffonnerie macabre qui doit tout au personnage fou et manipulateur de Teruyuki Kagawa. Et si la fascination hypnotique qu’inspire le tueur est d’une perversité maladive, la véritable épouvante semble être celle des recoins de noirceurs logés en chacun qui nous font basculer, de nous-mêmes, dans les pièges tendus à notre image.

Sylvain Métafiot

La croix et le katana [2]

Dans le Japon du XVIIe siècle, deux prêtres portugais partent à la recherche de leur mentor, un évangéliste réputé qui se serait rendu coupable d’apostasie et mit au service du Shogun. Au flot de bavardages des gangsters auxquels Scorsese nous a habitués – entraînant, dans leur sillage crapuleux, fascination et répulsion – succède une fresque historique sur les limites intimes de la foi. La mise en scène, d’une sobriété abrupte, est à l’avenant : pas de musique ni de mouvements de caméra étourdissants mais de longs dialogues et une attention particulière accordée aux sons de la nature environnante (le chant des grillons et le roulement de la mer de l’Est ont remplacé les Rolling Stones). Seuls les cris de souffrance des chrétiens torturés et certains éclairs de violence viennent troubler le rythme calme de cette épreuve de force spirituelle en terre hostile.

C’est presque une banalité de rappeler que quasiment tout le cinéma de Scorsese est marqué du sceau des passions catholiques : la croyance, le péché, la perdition, le pardon… De Bertha Boxcar à Gangs of New-York en passant par À tombeau ouvert et l’inévitable Dernière tentation du Christ, la figure du Crucifié et son cortège de codes moraux est un motif récurrent de l’univers scorsesien. Cette figure divine que les chrétiens persécutés au Japon doivent fouler du pied pour avoir la vie sauve. Au terme d’un périple qui le fera passer du fanatisme au renoncement, le père Rodrigues apprendra ainsi que la pureté n’est pas de ce monde ni le pardon un vain mot.

En s’emparant du récit de l’écrivain japonais et chrétien Shûsako Endô, Martin Scorsese noue, en fin de compte, le drame historique de ces apostats jésuites avec ses propres obsessions spirituelles et cinématographiques : la plus grande piété se loge parfois au cœur de la plus grande trahison. Filmer cette dévotion silencieuse équivaut à un acte de rédemption.

S.M.

L’horreur raciste [3]

Chris Washington, jeune photographe noir, vit en couple avec Rose Armitage. Le couple métisse doit passer un week-end chez les Armitage, que Chris ne connaît pas encore. Une inquiétude pour le jeune photographe qui a peur des réactions que va susciter sa couleur de peau. Rose le rassure pourtant : même si elle n’a jamais eu de petit copain noir, sa famille est tout ce qu’il y a de plus démocrate et antiraciste.

Arrivé dans le domaine familial, il peut le constater de ses yeux. Le père de Rose aurait « voté une troisième fois pour Obama » s’il avait pu. Sa mère est chaleureuse, tout comme Jeremy le frère de Rose. Pourtant quelque chose cloche… Il y a ces deux domestiques noirs, dans la famille depuis longtemps d’après M. Armitage, au regard glaçant. Mais ce n’est qu’un début, le deuxième jour, la grande réception annuelle des Armitage est organisée… Elle pourrait se transformer en cauchemar pour le couple. Un film d’horreur qui révèle tout le malaise racial d’une Amérique qui s’est crue post-raciale après l’élection de Barack Obama.

Kévin Boucaud-Victoire

Le flop oui mais français [4]

Il est curieux de trouver Valerian dans le top 2017, n’est-ce pas ? Il ne faut pas se mentir, le film est irrémédiablement manqué. Trop long, très poussif sur la deuxième partie, quelque chose ne prend pas dans ce film. Avec Le Cinquième Élément, Besson nous avait régalé d’un film rythmé, inspiré et presque culte au final. Cette réussite n’avait cependant aucune originalité : les grands codes des blockbusters américains y étaient scrupuleusement respectés. Cette année, Valerian se présentait comme le successeur du Cinquième Élément. Les deux projets sont pourtant très différents. Avec Valerian, Besson a pris des risques, brisé plusieurs codes, cassé le rôle du super-héros en deux pour l’accorder à un couple joueur. Il a aussi tenté un film lent, attaché dans toute sa première partie à créer une atmosphère. Bref, Besson a tenté de réaliser une superproduction à l’esprit tricolore. De relever le genre fantastique français, son pays de naissance. Ainsi, quelques-uns des codes de ce genre national y figurent : l’émerveillement, l’originalité des technologies, la découverte de nouveaux mondes, le travail des hors champs et de la profondeur d’image. Le projet figure quelque part entre Jules Verne et Maurice Tourneur.

Alors, si le final n’est pas réussi, il faut au moins saluer la tentative. Et puis, il nous gratifie tout de même d’une séquence (celle du marché) où il compose brillamment avec le dispositif cinématographique, réalisant par là même une mise en abîme du montage. Une séquence à la réalisation intelligente, un phénomène désormais rare dans les superproductions depuis la semi-retraite de Steven Spielberg.

Vincent Froget

Cannibal Corpse [5]

À seize ans, Justine intègre une école vétérinaire belge, et comme dans toutes les écoles prestigieuses de son temps, elle va être soumise à son arrivée à un bizutage. Tout se passe “bien” jusqu’à ce qu’on lui impose de manger du foie de lapin : en effet, Justine est végétarienne. À partir de cet événement fondateur, l’héroïne va sombrer dans le cannibalisme le plus dépravé et semer les victimes sur son chemin…

Pour son premier long-métrage au cinéma, la jeune réalisatrice Julia Ducournau a frappé très fort en proposant un film de body horror, un genre très peu expérimenté en France. Influencé par deux grands David – Cronenberg et Lynch –, Grave mélange allègrement les genres, du comique à l’horreur visuelle (un peu à la manière de Hostel d’Eli Roth), en passant par le teen movie, tout cela dans une logique véritablement extrême. Avant cette année, j’avais d’ailleurs toujours rêvé de voir des spectateurs quitter une salle sombre pour aller régurgiter leur repas : c’est désormais fait, tant certaines scènes du film sont dérangeantes, explorant les limites du soutenable et de l’absurdité. Rassurez-vous, l’atmosphère se détend tout de même assez régulièrement sur la pellicule, grâce à un second degré très bien dosé – à travers notamment une bande-son électro décalée – qui nous rappelle que tout cela n’est qu’une grosse blague.

En outre, le film jouit de la présence d’une excellente actrice principale en la personne de Garance Marillier, interprète de Justine qui s’avère être tantôt un objet fantasmatique capable de se trémousser devant son miroir au son d’Orties, tantôt une terreur ambulante capable de provoquer un accident pour se repaître de la chair fraiche de son prochain.

À la sortie de Grave, d’aucuns ont pensé que le film prétendait véhiculer un message : il s’agissait de défendre ou de combattre le végétarisme, selon les chapelles et les discours, ce qui a pu donner lieu à des articles enragés et pour le moins délirants. En vérité, il n’en est rien, et si le film s’intéresse réellement à la question du corps et à celle de la représentation du féminin, cela se fait exclusivement en des termes esthétiques. Retenons simplement qu’on passe un excellent moment devant cette pièce horrifique et innovante : tout le reste n’est que littérature.

Noé Roland

La trahison des marginaux [6]

Le cinéma américain, Jean-Baptiste Thoret en parle mieux que personne. Avec We Blew It, le critique de cinéma démontre qu’il manie aussi bien la caméra que la plume et le micro. Résolument baudrillardien, Thoret se rend aux États-Unis pour comprendre et expliquer l’air du temps. Fasciné par le cinéma américain des années 1960 et 1970, son film s’interroge. Comment l’Amérique a-t-elle pu passer de Sidney Lumet, du nouvel Hollywood et de la subversion des road movies à Fast & Furious 15 et à l’avènement de Donald Trump ?

La réponse est pourtant simple : la contre-culture américaine n’a jamais été majoritaire – rappelons que Nixon a été élu en 1971 – et choisir la marge a précipité son échec. Baudrillardien, toujours. Fuir le système, c’est se préparer à être digéré par lui nous dit Thoret. Perchées, les marges éduquées ont préféré la désertion pendant la guerre du Vietnam, le peuple américain, bien beauf et bien trash, a fini par se venger. Deux fois. La première amena la tragédie néolibérale. Le seconde n’est autre que la farce trumpienne. Pour mieux l’appréhender, dans l’une des scènes les plus poignantes du documentaire, un vétéran du Vietnam explique : « À tous ceux qui votent Hillary, si je devais revenir me battre pour vous au Vietnam, je ne le ferai pas ». Il est curieux de retrouver le même argumentaire chez Emmanuel Todd, dont l’approche anthropologique ne présente pourtant pas de proximité particulière avec le cinéma.

Yassine El Azzaz 

Les classes sociales contre l’amour [7]

Nocturnal Animals c’est l’histoire d’Edward, jeune écrivain moyen et naïf issu de la classe moyenne rurale, marié à la belle citadine Susan issue de la bourgeoisie. Si dans un premier temps l’amour efface les différences de classe, rapidement, l’exigence de la jeune nantie, ses remarques assassines sur la qualité de la plume de son mari le consumeront et le détruiront. Finalement, les parents de Susan avaient raison : socialement, Edward ne lui correspond pas. Ils divorcent, Susan se remarie avec le riche Hutton, et dirige une galerie d’art remplie d’œuvres hors de prix aussi vides et laides les unes que les autres. Les années passent, Hutton trompe Susan et celle-ci s’enfonce dans une dépression, malgré tous les biens matériels l’entourant.

Sa vie monotone est bousculée lorsqu’elle reçoit le manuscrit de son ex-mari. Insomniaque, elle dévore le bouleversant récit mettant en scène un père de famille, sa femme et sa fille agressés en voiture par des Rednecks sur une sombre route de campagne. Les femmes sont kidnappées et l’homme, trop faible pour les défendre, court demander l’aide de la police locale. Les femmes sont retrouvées mortes. Susan est à la fois abattue et admirative devant la puissance de l’écriture de son ex-mari. Elle se remémore alors l’authenticité et la profondeur de leur relation à une époque où l’argent ne comptait pas, où l’amour était réel. Touchée, elle sent l’amour renaitre et désire revoir Edward. Ce dernier lui donne rendez-vous dans un restaurant. La scène finale montre Susan, seule, attendant Edward devenu un écrivain talentueux, pour se rendre compte finalement que celui-ci a vraiment tourné la page d’un mariage qui l’a détruit. Elle réalise à ce moment-là sa vengeance.

À travers cette histoire d’amour se dessine, en filigrane, la lutte des classes. La bourgeoisie exige qu’on lui ressemble, qu’on adopte la même ambition froide et calculée, mettant de côté les sentiments. C’est néanmoins cette brutalité qui amène Edward à se sublimer. C’est dans la douleur qu’il a appris et qu’il est parvenu à se hisser au-dessus de ce qui lui a nuit… par la plume.

Alidovitch

Une jeunesse nostalgique [8]

Une dizaine de réalisatrices se tiennent sur l’estrade, le festival de film qatari Ajyal arrive à sa fin. L’événement qui se déroule au village culturel de Doha, Katara, rencontre un franc succès. Les jeunes participantes au festival se présentent l’une après l’autre. Et parmi celles qui prennent la parole, Shaima Al Tamimi se démarque par son discours. La prospérité du pays n’empêche pas les jeunes qataris d’avoir des souffrances et des préoccupations légitimes, dit-elle en s’adressant à la critique.

Le court-métrage de Shaima Al Tamimi et de Mariam Salim s’intitule Aswat Al-Umran Al-Hadeeth [Les voix du paysage urbain]. Sur six minutes, les réalisatrices emmènent le public dans un Doha en plein essor, sous les marteaux et les bruits des constructions des nouveaux projets urbains. L’œuvre projette le spectateur dans une ville où le rythme de la croissance parait presque maniaque. En arrière fond, diverses voix s’expriment sur le changement que vit la ville. Certains déplorent la perte de l’identité qu’elle subit tandis que d’autres tentent de voir dans les nouveaux bâtiments une certaine idée du beau. Le public découvre une ville cosmopolite dont les habitants questionnent le futur à l’aune d’une ère où l’acier et la technique posent leur hégémonie. Au fur et à mesure que les quartiers de Doha filent, une certaine nostalgie s’imprime dans le discours des jeunes gens qui semblent juger l’urbanisation avec un œil circonspect. Beaucoup regrettent la perte d’une simplicité et une distance qui s’accroit avec la nature. Aswat Al-Umran Al-Hadeeth est un carnet de voyage d’une Doha en développement, qui se questionne et interroge avec elle les certitudes de son temps.

Les jeunes réalisatrices redescendent sous les applaudissements d’un public qui a assisté à des réalisations dont le point commun est la modernité et les préoccupations qu’elle fait naitre. Le festival des jeunes réalisateurs Ajyal se déroule dans un contexte d’épreuves pour les artistes du Qatar puisque depuis le mois de juin le pays a vu trois de ses voisins du Golfe et l’Égypte lui imposer un blocus.

Shathil Nawaf Taqa

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