Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Octobre 2020

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Prodiges, blasphèmes et sorcellerie [1]

Principalement cantonné aux représentations de la vie de Jésus, le miracle religieux a essaimé dans nombre de films au cours du siècle dernier au point d’en constituer un genre à part entière. Comme le note Timothée Gérardin (que nous avons interviewé à propos du cinéma de Christopher Nolan) dans l’introduction de ce passionnant essai : « Dès l’invention du cinématographe, les sujets religieux ont fasciné les réalisateurs, la plupart d’entre eux ayant une prédilection pour la Passion du Christ. » Et de citer George Méliès qui s’était fait une spécialité de rejouer certains miracles comme La Tentation de saint Antoine en 1898, Le Christ marchant sur les flots en 1899 ou Jeanne d’Arc l’année suivante. Cette dernière fut d’ailleurs une figure récurrente du miracle médiéval au cinéma, que ce soit chez Carl Theodor Dreyer, Robert Bresson, Bruno Dumont, Jacques Rivette ou Roberto Rossellini. Une représentation paradoxale dans le sens où « la légende, qui en fait un destin humain, politique ou tragique, n’illustre qu’indirectement l’inspiration divine dont elle se revendique ».

Davantage liée à la notion d’émerveillement que de celle de merveilleux, le miracle se caractérise par la surprise d’un évènement extraordinaire, notamment dans la perception que les spectateurs en ont, mais également par une « expérience intime du sublime » couplée à une « dimension de crise et de vertige ». Des traits allègrement détournés dans le cadre des comédies qui parodient cet émerveillement mystique en usant de la farce et du blasphème. Une entreprise de démystification qui s’incarne dans les films de Jean-Pierre Mocky (Le Miraculé, 1987), Yves Robert (Clérambard, 1969), Tom Shadyac (Bruce tout-puissant, 2003) Franck Capra (La femme aux miracles, 1931), Kevin Smith (Dogma, 1999) ou encore dans la série satirique South Park. En décalage, on peut ajouter à cette liste le geste surréaliste et onirique contenu dans le Théorème de Pier Paolo Pasolini (1968) et La Voie lactée de Luis Buñuel (1969) qui subvertissent la représentation traditionnelle du miracle.

Mais tout dogme religieux à sa part d’ombre et le miracle peut également sombrer du côté obscur. Il prend ainsi les atours de la malédiction, de la possession, des apparitions et autres rituels de sorcellerie. Ce n’est plus Dieu qui intercède à travers l’homme mais le Diable. Le surnaturel en devient terrifiant. En témoigne la possession de Regan MacNeil dans L’Exorciste de William Friedkin (1973), les présences démoniaques dans la série de film Conjuring  (2013), la folie paranoïaque des personnages de Possession d’Andrzej Zulawski (1981), l’avènement de l’anti-Christ dans Prince des ténèbres de John Carpenter (1987) ou les visions ambiguë chez Scorsese : notamment la séduction du Diable dans La dernière tentation du Christ (1988), l’espérance contrariée dans Silence (2016) ou la hantise des âmes perdues dans À tombeau ouvert (1999). Finalement, au-delà des multiples représentations, le cinéma ne serait-il lui-même pas la « machine miraculeuse » par excellence ? L’acte de foi c’est aussi – et peut-être surtout – la croyance du spectateur devant un film. À ce titre, André Bazin compare la restitution du monde sur pellicule au visage du Christ imprimé sur le suaire de Turin. Pour le théoricien il s’agit d’un véritable acte de foi issu d’un « pouvoir irrationnel […] qui emporte notre croyance. » L’émerveillement ressenti à chaque projection devant un écran géant ne semble pas démentir cette conviction.

Sylvain Métafiot

L’esprit de gramophone [2]

Sous-titré Sur la liberté d’expression et de pensée, ce petit texte de George Orwell, paru initialement en 1946, semble tomber à pic à une période où l’invective, la mauvaise foi et le complotisme remplacent le plus souvent la discussion cordiale et l’échange d’arguments raisonnés. On imagine non sans peine le romancier britannique horrifié s’il avait connu Twitter, Facebook ou les plateaux télés de CNews. Effrayé, il le fut en observant de quelle façon ses contemporains (journalistes, politiciens et romanciers) se pâmaient devant l’URSS, encore toute auréolée de sa victoire sur l’Allemagne nazie, n’hésitant pas à travestir (voire à nier) la réalité du totalitarisme soviétique au point de menacer « au long terme tous les domaines de la vérité ».

C’est lors d’un événement du PEN Club, organisé à l’occasion du tricentenaire de L’Areopagitica de Milton, qu’Orwell a pu constater le gouffre béant entre les grands principes proclamés sur la liberté d’expression et la réalité des interventions vantant les bienfaits de la censure en Union Soviétique : « Les ennemis déclarés de la liberté sont ceux pour qui la liberté devrait être la plus importante ». Car après avoir défendu la liberté de pensée contre les catholiques et les fascistes, c’est désormais contre les communistes qu’Orwell ferraille. Et quiconque tente de mettre en avant la réalité objective des faits (procès iniques, surveillance généralisée, déportation d’opposants politique, culte du chef, etc.) se voit accusé d’esprit « petit bourgeois », « d’individualisme libéral », de « romantique », de « sentimental » ou encore de « faire le jeu » des forces conservatrices. Le romancier britannique n’est pourtant pas un de ceux qui pratiquent la « fuite » : « La littérature authentiquement apolitique n’existe pas, et encore moins à une époque comme la nôtre, où les peurs, les haines, les fidélités d’une nature directement politique se trouvent aux abords de la conscience de tout un chacun. »

Mais à côté des « ennemis théoriques » de la liberté de penser (« ceux qui tressent des louanges au totalitarisme ») se trouvent les « ennemis concrets », c’est-à-dire ceux qui monopolisent les médias, journaux, radios et cinéma, ainsi que la bureaucratie. De fait, si un certain fanatisme militant – prompt à s’indigner, vitupérer et censurer au nom du Bien – a toujours trait dans les cercles intellectuels aujourd’hui (« L’attaque directe, délibérée contre la décence intellectuelle provient des intellectuels eux-mêmes » rappelle Orwell), une autre posture, tout aussi inepte, se développe en parallèle : celle qui affirme sans nuance que l’« on ne peut plus rien dire ! », paradoxalement répétée en boucle sur des ondes à tendance réactionnaire et dans des journaux « dissidents ». Une résistance cosmétique au politiquement correct qui se contente de singer la rhétorique de l’adversaire en inversant paresseusement les thèmes. Pas sûr que le socialiste Orwell – dont se réclament nombre de ces « résistants » – ait applaudi à cette rengaine moutonnière, lui qui affirmait que « le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. » (Essais, articles, lettres – Volume 3)

S. M.

Le retour du banquier anarchiste ? [3]

En 1922, l’écrivain et poète portugais Fernando Pessoa rapporte dans Le banquier anarchiste son dialogue avec un curieux personnage… Presque un siècle plus tard, Adeline Baldacchino et Édouard Jourdain poursuivent son œuvre. Attablés dans un café parisien, un beau jour de printemps, les deux tourtereaux rencontrent un vieil homme qui prétend être le “banquier anarchiste” de Pessoa. Intrigués, ils engagent la discussion avec lui. Il convient de leur enseigner ce qu’il sait sur la théorie anarchiste et sur les grands événements qu’il a vécu, de la Révolution russe de 1917 à la Révolution espagnole de 1936, en sept jours. Le trio se donne rendez-vous au même endroit. Le récit est entrecoupé d’extraits du testament du “banquier anarchiste”, qui s’arrête en 1981, avec l’élection de François Mitterrand.

L’étrange personnage développe clairement sa vision de l’anarchisme, doctrine qui vise à rompre avec toute forme de domination, en se débarrassant des “fictions sociales”, du capitalisme et de l’État. L’anarchiste leur explique comment faire la révolution sans faire couler le sang, mais en se libérant soi-même et en œuvrant à la libération des autres. Mais deux énigmes doivent être résolues. La première : comment peut-on être anarchiste, tout en étant banquier et an aimant le luxe et le champagne ? Au fur-et-à-mesure du dialogue, Adeline et Édouard découvrent que le banquier est bien moins individualiste qu’en 1922, grâce aux événements catalans de 1936, selon lui. Ce qui amène à la seconde énigme : comment un home aussi âgé peut-il encore être vivant ? Un beau récit constituant une jolie introduction à l’anarchisme dans lequel se côtoient Orwell, Makhno et Castoriadis.

Kévin Boucaud-Victoire

La fièvre jaune [4]

Si les Gilets jaunes ont donné lieu à nombre d’essais, ils n’ont pour le moment pas réellement inspiré la littérature. Avec son premier roman, La Fièvre, Aude Lancelin est le premier – et nous espérons pas la dernière – écrivain à franchir le pas. La journaliste nous raconte l’histoire de Yoann, chômeur et célibataire de 35 ans, interpellé sur les Champs-Elysées pour avoir lancé un pavé lors d’une manifestation. Avec ce geste, le Creusois, pourtant charismatique, voit sa réputation ruinée et sa vie brisée. En parallèle, Lancelin nous raconte l’histoire d’Eliel Laurent, journaliste trentenaire chez Libération. Proche de Laurent Bourdin, grand intellectuel marxiste et souverainiste, il est méfiant à l’égard de ce peuple qui ne ressemble pas au prolétariat fantasmé par une certaine gauche. Mais peu à peu, il se prend d’empathie pour les Gilets jaunes, quitte à se détacher de son maitre à penser et à se fâcher avec son milieu.

À travers La Fièvre Aude Lancelin nous raconte en partie l’histoire sociale de la France. Les classes populaires y sont sublimées, mais jamais idéalisées. La journaliste fait également aussi le procès du monde médiatique, ainsi que des « lieutenants de la gauche intellectuelle », qui ne se préoccupent plus que des questions sociétales, et autres « dames patronnesses de la théorie révolutionnaire qui n’[ont] jamais mis leur peau sur la table », mais qui prétendent œuvrer à la fin du capitalisme tout en méprisant les classes populaires.

K. B. V.

Comment sublimer Les Confessions [5]

Jean-Jacques n’a décidément pas son pareil dans la catégorie des philosophes quasiment entrés dans la pop-culture. Après les mangas et les bandes dessinées, cette remarquable fiction de Philippe Sabres nous rappelle (une fois de plus !) pourquoi. L’auteur entreprend de narrer l’histoire d’un jeune comédien qui va se lier d’une amitié orageuse avec Jean-Jacques Rousseau, réussir à lui chiper le manuscrit des Confessions, aller jusqu’à envisager de le tuer, avant de se raviser entièrement et de lui vouer un culte après sa mort.

Dans ce roman en grande partie épistolaire (clin d’œil probablement assumé à la Nouvelle Héloïse), Rousseau ne joue pas les premiers rôles, mais le point central d’une galaxie de personnages extrêmement attachants qui semblent vivre en bonne partie pour ou à travers lui (que ce soit pour lui plaire ou pour lui nuire). Loin d’être un énième cours magistral condensé de philosophie rousseauiste, le roman parle d’amitié, de descendance, du théâtre, de la royauté, de l’inégalité des conditions, du deuil, du pardon. Nul besoin de prêter un quelconque intérêt préalable au Citoyen de Genève pour être conquis puis emporté par ce roman toujours vivant, souvent touchant, régulièrement drôle, et parfois même quelque peu psychédélique.

Avec Philippe Sabres et sa plume alerte, tout tourne autour de Jean-Jacques sans jamais se focaliser sur lui. Parler de Rousseau n’est qu’un prétexte pour parler de l’Homme. Probablement le meilleur hommage que l’on puisse faire à celui qui s’était précisément donné ce but dans les premières lignes des Confessions.

Frédéric Santos

Une France plurielle et insaisissable ? [6]

Dans cet ouvrage iconoclaste qui combine données démographiques, explications anthropologiques et cartes géographiques, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd retracent l’évolution complexe de la France métropolitaine ces quarante dernières années, ayant mis de côté à la fois l’approche structuraliste qui domine les sciences sociales depuis plusieurs décennies, le prisme réducteur des inégalités riches/pauvres et une vision trop jacobine de la société française au profit des particularités régionales de l’Hexagone. On retrouve notamment les structures familiales décrites par Todd dans ses précédents ouvrages, qui diffèrent fortement en fonction des régions, de leur passé conservateur-religieux ou non, des modes d’organisation économique et sociale et d’héritage qui les favorisent ou les desservent à l’heure de la mondialisation et de l’affaiblissement de la souveraineté nationale.

Si cet ouvrage a le mérite d’offrir une vision décentralisée de la France dans tous les domaines et de remettre au centre les différentes structures anthropologiques et leur rôle déterminant à certains égard, il a tendance à toutefois sous-estimer les phénomènes de déstabilisation de ces mêmes particularités que constituent les mobilités internes – de la littoralisation croissante du territoire avec l’attractivité des métropoles de l’Ouest à l’accentuation du dépeuplement de la Diagonale du vide – la fabrique différentielle de l’identité et du collectif selon les lieux de vie (centre-ville, banlieue, périurbain et campagne) au-delà du bouleversement économique qu’a induit le tertiaire, et enfin les différences fondamentales des structures familiales de la plupart des personnes issues de l’immigration étrangère avec le modèle « nucléaire égalitaire » hérité de la Révolution française, facteur qui compte davantage que le seul facteur religieux.

Agnès Delaunay

Jeunesse d’extrême droite [7]

Étudiant à Sciences po Paris, issu de la classe moyenne inférieure, Nicolas vit avec sa mère dans les Yvelines et rêve d’ascension sociale. Proche de la gauche “radicale”, il a conscience que notre société, facturée sur le plan communautaire et social, est malade. « Ce n’était pas une société dominée par les riches, c’était pire : des pauvres qui escroquaient d’autres pauvres, dans une valse infâme orchestrée par des gouvernements qui se succédaient comme des présentatrices météo sur Canal +. Les plus aisés, eux, n’étaient plus domiciliés en France depuis longtemps : animateurs télé cyniques, comédiens bourrés d’argent public, tennismen expatriés en Suisse, même s’ils continuaient à porter les couleurs à l’occasion de l’inessentielle Coupe Davis », remarque-t-il. Il reste néanmoins influencé par son milieu et “bien pensant”. Tout bascule le jour où il rencontre, via Tinder, Harry. Plus jeune que lui (18 ans) et originaire d’un milieu plus populaire, ce dernier est un militant d’extrême droite, qui soutient activement le mouvement des gilets jaunes naissant. Nicolas tombe amoureux et se retrouve dans une relation toxique. Dans le même temps, il se droitise au contact d’un Harry qui s’extrémise peu à peu.

Tom Connan, jeune écrivain de 24 ans, lève avec ce premier roman un tabou : celui de l’attrait pour l’extrême droite d’une partie des homosexuels. À travers Harry, l’écrivain nous plonge dans la “contre-culture” d’extrême droite (Alain Soral, Papacito, Raptor Dissident et surtout Daniel Converano) et raconte les angoisses des “millenials”, le tout écrit avec violence et rythme. Une belle réussite.

K. B. V.

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1 réponse »

  1. « Radical »…Résumé :  » étudiant de gauche à Sciences Po » rencontre  » ctiviste d’extrême droite proche des Gilets jaunes »..Augmenté du commentaire sur le lien que vous proposez avec « placedeslibraires » :  » une société au bord de l’explosion, où le populisme répond au cynisme ultra-libéral »

    C’est juste le cliché domiant qu’on véhicule de BFMerdeTV à France-Culture. Les GJ sont des fachos populistes et Sces-Po serait une grande école ouverte qui forme des élites de Gauche. Sciences-Po, c’est une officine de l’élite où enseignent des conservateurs de caste comme Finkelkraut. Rien à voir avec l’Université.Les Gilest Jaunes sont divers, ils expriment avant tout des nécessités matérielles qu’ils ont haussé à un niveau de revendication politiques. Ce genre de bouquin qui fait de la caricature et de la désinformation de bas niveau, me semble ne pas avoir sa place dans un site qui se revendique « penseur », « loin des modes ».

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